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L'enfermement selon Marjolaine Beauchamp, de Marsoui au Théâtre d'Aujourd'hui

Elle se tient debout, appuyée contre un piano, devant une trentaine de personnes.

Marjolaine Beauchamp a présenté le résultat de sa résidence de création au Salon58 samedi soir.

Photo : Radio-Canada / Catherine Poisson

Catherine Poisson

Samedi soir, une trentaine de personnes se sont rassemblées au Salon58 pour entendre le résultat de la résidence de création de la poète et slameuse Marjolaine Beauchamp. Loin de la ville et des réseaux cellulaires, cet endroit isolé semblait tout indiqué pour inspirer la prochaine pièce de théâtre de l'auteure, qui portera sur les hommes en milieu carcéral.

Les chaises se sont rapprochées jusqu'à ce que les genoux se touchent. Il a fallu se coller pour faire entrer tout le monde dans le salon de la résidence familiale où s'est installé le Salon58.

Le public composé d'enfants, de têtes grises et de gens venus de loin a ravi Marjolaine Beauchamp, d'autant plus qu'il s'agissait de sa toute première résidence de création.

J'ai appelé mes amis artistes en panique pour leur demander "c'est quoi une résidence"? "Qu'est-ce que je fais?" plaisante-t-elle.

L'inspiration n'a pas tardé. Ayant appris que le Théâtre d'Aujourd'hui lui offrait une résidence de deux ans pour écrire une pièce de théâtre, Marjolaine Beauchamp s'est servie du Salon58 pour jeter les bases de son œuvre.

Elle discute avec un groupe de personnes dans la cuisine du Salon58.

Les textes de Marjolaine Beauchamp ont suscité beaucoup de réactions samedi soir. L'auteure a pris le temps de discuter avec les gens présents.

Photo : Radio-Canada / Catherine Poisson

Je commence ma trame narrative en utilisant cette maison là, comme si c'était ma maison d'enfance, la maison d'enfance de deux des personnages aussi, alors j'ai dessiné les plans de la maison, j'ai pris des photos des détails et ça va me suivre dans mon travail, explique l'auteure.

Justement, vu que c'était complètement de l'inconnu, j'ai prévu de me dépayser, j'avais envie de ressentir un huis-clos.

Marjolaine Beauchamp

Pendant une semaine, elle s'est donc isolée dans la maison, avec ses deux enfants et son amoureux, une contrainte qui lui tenait à cœur, même si ce n'était pas de tout repos.

Je revendique de travailler avec ma famille, alors je les emmène avec moi, pis c'est pas du tout bucolique ni facile, mais en te mettant en danger, c'est là que tu vas découvrir des pans que tu ne connaissais pas de ton travail. On aime tous être dans le confortable, le prévu, le calculé, mais moi j'aime ça ne pas savoir si je vais être bonne. C'est comme ça qu'on grandit en tant qu'artiste.

Ce détachement de sa propre maison d'enfance était essentiel pour l'auteure qui écrira pour la première fois sur les hommes. Jusqu'à maintenant, ses œuvres, Aux plexus (2010), Fourrer le feu (2016), et M.I.L.F. (2018), portaient toutes sur la réalité des femmes.

De petits cartons portant des dessins et des réflexions sur l'enfermement sont attachés à un carton noir.

Marjolaine Beauchamp a profité de sa semaine au Salon58 pour jeter les bases d'une pièce de théâtre portant sur les hommes en milieu carcéral.

Photo : Radio-Canada / Catherine Poisson

Je revendique le droit d'écrire de l'intime sans qu'on me mette l'étiquette de journal intime.

Marjolaine Beauchamp

À partir de maintenant, je suis détachée de ma vraie maison d'enfance pis Mulgrave and Derry, c'est ici à Marsoui.

La chute de la masculinité toxique

Le Salon58 devient donc Mulgrave and Derry, la maison d'enfance de deux personnages de la pièce, qui portera sur le milieu carcéral, un sujet très proche de Marjolaine Beauchamp, dont des proches ont eux-mêmes été incarcérés.

Je regarde mes gars de prison pis à quel point ils veulent de l'amour autant qu'un petit chaton, mais c'est comment le demander, comment l'exprimer quand t'as vécu une vie de violence et de haine, observe-t-elle.

J'ai envie de parler de la chute de la masculinité toxique, mais en le disant comme ça, j'ai l'air de parler d'une thèse de doctorat, ajoute l'auteure à la blague.

J'ai envie de prendre mes quatre personnages de gars dans ma pièce de théâtre et qu'on regarde dans quoi ils sont empêtrés, qu'on fasse une histoire avec ça, avec de la lumière pis de l'amour pis de la fureur.

Marjolaine Beauchamp

Peu importe le sujet, cette colère face à la souffrance des autres demeure. L'auteure l'admet à contre-coeur : quand je suis heureuse, je n'écris pas.

Souvent, ça va partir d'une colère et ça va finir en amour, mais l'amour n'est pas toujours magnifique et lisse, des fois c'est cru, c'est dur.

Elle a d'ailleurs hésité, samedi soir, à lire ses textes les plus crus puisqu'elle n'avait aucune idée du type de personnes qui seraient présentes. Au final, elle a choisi de jouer le tout pour le tout, et le public a bu ses paroles.

La poète se tient debout, accotée sur le piano dans le salon du Salon58. Des dizaines de personnes sont assises devant elles.

Marjolaine Beauchamp a également lu plusieurs textes tirés de ses oeuvres précédentes.

Photo : Radio-Canada / Catherine Poisson

Les gens sont beaucoup plus prêts et réceptifs qu'on pense, et souvent c'est des gens qui nous ressemblent pas et ça crée des moments extraordinaires, constate-t-elle.

Il faut dire qu'à travers la souffrance, il y a aussi cette lumière, toujours présente dans l'œuvre de Marjolaine Beauchamp.

Sa prochaine pièce de théâtre ne fera pas exception. La réhabilitation, ça se peut et je le vois autour de moi, assure-t-elle.

J'ai envie de faire des craques de lumière dans des choses qu'on ne regarde pas parce qu'elles sont laides, résume l'auteure.

Gaspésie et Îles-de-la-Madeleine

Théâtre