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Corvées de nettoyage : les bénévoles courent plusieurs risques

Des gens travaillent à renforcer une digue près de l'eau.
La Ville de Sainte-Marthe-sur-le-Lac a confirmé à Radio-Canada qu’aucun registre des bénévoles n’existe. Photo: Radio-Canada
Yannick Donahue

Des milliers de bénévoles qui viennent en aide aux sinistrés des inondations à travers le Québec pourraient ne pas être indemnisés s'ils se blessaient en voulant rendre service. Les bons samaritains doivent également faire preuve de prudence, car les risques sont nombreux, y compris les possibilités de contamination.

Des bénévoles sur le terrain peuvent avoir l’impression que leur sécurité n’est pas prise au sérieux par les autorités locales, qui sont débordées par les défis à relever. Ils se sentent laissés à eux-mêmes à un point tel que certains ont pris l’initiative de superviser les corvées de nettoyage organisées afin de prêter main-forte aux sinistrés.

C’est le cas d’Alexandre Leroux, un bénévole qui donne de son temps pour la collectivité de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, et ce, depuis le 20 avril. Il a travaillé à renforcer la digue avant qu’elle ne cède. Depuis l’inondation de la municipalité, il supervise les bénévoles, car personne ne le faisait.

« Il y avait beaucoup de gens qui venaient aider, mais il manquait de coordination. Il y avait un risque pour eux. Les gens n’avaient pas nécessairement le bon équipement, [pas] de bottes. Des gens pas en santé qui arrivaient. On leur disait : "Écoutez, si vous vous blessez, malheureusement, vous allez retarder le groupe ou vous mettez votre vie en danger". C’est nous, par une action citoyenne, qui [avons trié] le monde. […] La zone était dangereuse », a-t-il relaté.

Avant la rupture de la digue, Alexandre Leroux a constaté que les employés de la Ville de Sainte-Marthe-sur-le-Lac et le personnel des Forces armées canadiennes laissaient les bénévoles travailler sans les conseiller ni les guider, malgré tous les risques associés.

« Il y avait un risque, c’est certain. Quand on transporte des sacs de 20 à 30 kilos, il faut quand même être en forme. C’est probablement le seul act of God où il n’y a pas eu d’accident lors du travail sur la digue. Le terrain est excessivement glissant. La pente se délavait. J’avais des bottes de construction plus hautes que les chevilles. Je peux vous dire que j’avais de la misère à me tenir debout », se rappelle-t-il.

Il ajoute : « À un certain point, j’ai réalisé que les palettes de sacs étaient mises en angle sur la digue. On parle d’un angle de 30 à 40 degrés. J’ai ouvert une palette de sacs avec d’autres personnes et les sacs ont glissé par en arrière. Si un individu était en arrière, un enfant ou quoi que ce soit, il se faisait ensevelir par des poches de 20 kilos ».

Une zone dangereuse

Des bénévoles sont réunis en petit groupe au bout d'un terrain. Les bénévoles qui prêtent main-forte aux sinistrés de Sainte-Marthe-sur-le-Lac pourraient ne pas recevoir d'indemnisation en cas de blessure. Photo : Radio-Canada

Depuis la rupture de la digue, Alexandre Leroux ne croit pas que l’action des bénévoles est mieux coordonnée et il considère la zone comme encore dangereuse. Il souligne que l’eau qui s’est retirée a laissé derrière elle des débris et des contaminants sur les terrains, et que l’on retrouve des clous un peu partout.

Des employés de la Ville m’ont dit que quand ils rentrent au garage municipal, ils sont obligés de décontaminer leurs bottes. Mais les bénévoles qui viennent sur le terrain, ils arrivent avec leur propre équipement. Le monde venait avec des bottes d’eau classiques, puis il se plantait des clous à travers des bottes.

Alexandre Leroux, bénévole

Il poursuit : « Personnellement, j’ai acheté des bottes de marche. J’ai donné des gants aux gens que je voyais qu’ils n’en avaient pas. Il fallait avoir les bons masques, le bon équipement, des gants, des doubles gants parfois. Changer nos souliers, nos bas, les bottes. S’assurer qu’il n’y a pas d’eau qui nous touche et bien décontaminer le soir, se laver. Les informations étaient peu véhiculées ».

Policier retraité de la Gendarmerie royale du Canada, Gilles Allard est aussi un bénévole qui a aidé les sinistrés de Sainte-Marthe-sur-le-Lac. Garde du corps pour les anciens premiers ministres du Canada durant sa carrière, il connaît ce que représente l’évaluation du risque. Selon lui, il faut mieux encadrer le travail des bénévoles.

« Il devrait y avoir un centre de contrôle où on pourrait aller s’enregistrer et dire qu’on est un bénévole dans tel secteur », a-t-il déclaré.

Gilles Allard déplore n’en avoir vu aucun. Pourtant, il serait simple de coordonner les efforts en rassemblant les bénévoles en un lieu unique à une heure établie, en fournissant une liste des choses à apporter, comme le genre de bottes ou les outils essentiels, et en spécifiant quel degré de forme physique est recommandé pour participer à la corvée.

La Ville de Sainte-Marthe-sur-le-Lac a confirmé à Radio-Canada qu’aucun registre des bénévoles n’existe.

Ce que dit la loi

Une file de gens marchent en traînant du matériel dans leurs bras et sur leurs épaules. Outre les possibilités de blessures, les bénévoles s'exposent à des risques liés à l’air, à l’eau, à une contamination. Photo : Radio-Canada

La Loi sur les accidents de travail et les maladies professionnelles prévoit certaines dispositions pour les travailleurs bénévoles. Lorsque les villes demandent l’aide de bénévoles, ceux-ci peuvent être protégés et indemnisés s’ils se blessent par la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

Le porte-parole de la CNESST, Alexandre Bougie, précise les dispositions en vigueur : « Une personne est considérée comme un travailleur bénévole si, lors d’un événement qui est visé par la loi sur la sécurité civile ou encore lors d’un état d’urgence, cette personne vient assister bénévolement les effectifs qui sont déployés, et ce, en accord avec l’autorité responsable ».

Par autorité responsable, la CNESST fait référence par exemple à une municipalité, une MRC ou un ministère.

« Selon les situations, l’autorité devra accepter expressément l’aide du bénévole. Dans ces circonstances, le travailleur bénévole pourra bénéficier de la couverture de la CNESST au même titre que les travailleurs rémunérés », a-t-il indiqué.

Pour que le bénévole puisse être dédommagé en cas de blessure, l’autorité en place doit avoir accepté son aide au préalable. « C’est à l’autorité en question de consigner tout ça. Cela peut se traduire par une liste de présence avant chaque début de quarts de travail », illustre le porte-parole.

Or, un bénévole qui offrirait son aide à un particulier – une famille, des amis ou un inconnu – ne pourrait pas bénéficier de la couverture de la CNESST, puisqu’il ne s’agit pas d’une intervention coordonnée par une autorité responsable.

Des risques réels

Expert en gestion de risques, Daniel Dancause, conseiller principal chez Prudent Groupe Conseil, assure qu’il existe bel et bien des risques pour les bénévoles de Sainte-Marthe-sur-le-Lac.

« L’eau contaminée, les moisissures... plus on avance dans le temps, plus les moisissures sont installées. Donc, les risques chimiques – ce n’est pas juste des risques ergonomiques –, on a aussi des risques liés à l’air, à l’eau, à la contamination. Tout cela fait partie des risques qu’on appelle environnementaux auxquels notre bénévole est exposé », explique-t-il.

Daniel Dancause plaide pour que les autorités prennent en compte la sécurité des bénévoles.

Je pense que c’est un élément d’apprentissage qu’on doit à ce moment-ci faire : prendre soin de nos bénévoles. Mais en même temps, il faut comprendre que c’est excessivement difficile de gérer 1000, 2000, 3000 bénévoles quand tu as 1000 ou 1500 de population.

Daniel Dancause, conseiller principal, Prudent Groupe Conseil

Le spécialiste estime que les municipalités sont mal informées de leurs responsabilités sur le plan de l’encadrement de bénévoles. Il pense qu’il faut revoir l’organisation de l’aide. À son avis, la CNESST pourrait même être mise à contribution à l'avenir.

« Cela pourrait être un soutien, dans le cadre du plan national de sécurité civile. Que la CNESST vienne en appui, par [ses] inspecteurs, par [ses] directions régionales, aux municipalités en leur rappelant, en leur donnant un coup de main, en publiant des outils à leur intention de façon [...] qu’il n’arrive pas d'accident, et que si malheureusement il survenait un accident, que les indemnisations puissent se faire en conséquence », suggère-t-il.

D’après un reportage de Dominic Brassard

Prévention et sécurité

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