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L’éducation, nouveau champ d’influence de la Chine au Canada

Institut Confucius du Nouveau-Brunswick
Institut Confucius du Nouveau-Brunswick Photo: Institut Confucius du Nouveau-Brunswick
Frank Desoer

En plus d'interventions et de pressions politiques sur les campus au pays, la Chine est présente dans le réseau de l'éducation, du primaire jusqu'à l'université. Des stratégies pour agrandir son influence au pays.

Chemi Lhamo est encore sous le choc. Cette Canadienne d’origine tibétaine de 22 ans a été élue en février dernier à la présidence de l’association étudiante du campus de Scarborough de l’Université de Toronto. Cette élection a été vivement contestée par des milliers d’étudiants chinois qui ont mené contre elle une campagne très agressive sur les réseaux sociaux. Ils ont même présenté une pétition en ligne de plus de 10 000 signatures pour exiger sa démission.

De quel droit osent-ils intervenir pour empêcher mon élection?

Chemi Lhamo, présidente de l’association étudiante du campus de Scarborough
Chemi LhamoChemi Lhamo, étudiante d’origine tibétaine et présidente de l’association étudiante du campus de Scarborough de l’Université de Toronto. Photo : Tolo images

Chemi Lhamo est convaincue que cette mobilisation a été téléguidée par le gouvernement chinois. « Beaucoup de commentaires sur les réseaux sociaux étaient relatifs à mes origines tibétaines. L’un d’entre eux disait : "N’oublie pas que ta mère patrie demeure la Chine!" On menaçait aussi de me violer et de me tuer, moi et ma famille », raconte l'étudiante.

Ce type d’incident a été observé à maintes reprises sur des campus universitaires au Canada et ailleurs dans le monde. Des étudiants chinois, qui sont de plus en plus nombreux dans les universités occidentales, sont parfois instrumentalisés par les autorités consulaires chinoises pour exercer des pressions politiques.

Par exemple, on les mobilise pour participer à des manifestations au Canada contre les revendications autonomistes du Tibet. Souvent, ils acceptent de le faire, soit par crainte de représailles ou simplement par devoir patriotique.

« Les associations de ressortissants chinois au Canada sont toutes infiltrées par les services de renseignement chinois, avance Michel Juneau-Katsuya, ex-directeur de la zone Asie-Pacifique au Service canadien du renseignement de sécurité. Elles sont toutes télécommandées dans une certaine mesure. »

Des interventions qui se multiplient sur les campus canadiens

devanture de l'université mcmasterL'Université McMaster à Hamilton, en Ontario. Photo : Radio-Canada

Cet hiver, un scénario semblable s'est déroulé cette fois à l’Université McMaster, à Hamilton.

Rukiye Turdush, militante de la cause de la minorité musulmane ouïgoure sévèrement réprimée en Chine, est invitée à donner une conférence sur le sujet. Dans la salle, quelques rares étudiants d’origine chinoise y assistent silencieusement, l’un d’eux filmant toute la présentation avec son cellulaire. La conférencière intriguée s’adresse à l’un d’entre eux, qui se met alors à l’insulter et à lui dire qu’elle n’a pas le droit de s’exprimer sur cette question.

Le lendemain, des étudiants chinois publient un communiqué dans lequel ils accusent Rukiye Turdush de ne proférer que des mensonges sur la réalité des Ouïgours.

Dans une conversation sur l'application de messagerie WeChat, sous le couvert de l'anonymat, quelqu'un demande même aux étudiants chinois d’identifier et de retrouver le fils de Rukiye Turdush. La militante ouïgoure n’est pas surprise outre mesure de ces menaces. Comme d’autres compatriotes, elle a été maintes fois l’objet de gestes d’intimidation des autorités chinoises dans le passé.

Rukiye TurdushRukiye Turdush, militante de la cause de la minorité musulmane ouïgoure Photo : Rukiye Turdush

Parfois, les interventions du gouvernement chinois en sol canadien se font plus directes encore. Ce fut le cas, en mars dernier, à l’Université Concordia de Montréal, à l’occasion d’une conférence donnée par le président du Congrès mondial des Ouïgours, Dolkun Isa.

La veille, le consulat chinois a convoqué ses organisateurs à une réunion pour dénoncer la présence au Canada de celui qu'il considère être un « terroriste », allant, en même temps, joindre le bureau de la mairesse de Montréal pour demander l’annulation de l’événement.

Écoutez une édition spéciale de Désautels le dimanche 26 mai sur la Chine à ICI Première dès 10 h.

Vous pouvez aussi consulter la version en chinois de cet article (Nouvelle fenêtre).

Les Instituts Confucius : le cheval de Troie de la Chine?

La stratégie chinoise d’influence en éducation passe également par les Instituts Confucius. Il existe plus de 500 de ces écoles de la langue et de la culture chinoises dans 146 pays à travers le monde qui fonctionnent généralement en partenariat avec les universités et des collèges.

Le gouvernement chinois y aurait investi plus de deux milliards de dollars depuis une dizaine d’années. Ces institutions, qui peuvent au départ s’apparenter aux Alliances françaises pour la France et aux Instituts Goethe pour l’Allemagne, revêtent en réalité un caractère beaucoup plus politique.

Le gouvernement chinois, par le biais de l’Institut Hanban, finance les Instituts Confucius, contrôle le contenu des cours qui y sont dispensés et forment leurs enseignants. Ces derniers sont tenus de ne jamais aborder ou discuter en classe des questions sensibles telles que l’autonomie du Tibet ou la condition des Ouïgours au Xinjiang.

Dans mon contrat d’enseignement, il était stipulé que je devais défendre la réputation et l’image de la Chine dans le monde [...] Nous sommes considérés comme des représentants du gouvernement chinois à l’étranger. Je pense vraiment qu’on peut parler ici de propagande.

Sonia Zhao , ex-enseignante à l’Institut Confucius de l’Université McMaster et personnage central du documentaire « Au nom de Confucius » de Doris Liu

En raison du caractère controversé des activités des Instituts Confucius, de nombreuses universités occidentales ont décidé de rompre leurs liens avec eux au cours des dernières années. C’est le cas notamment en Suède, en France et aux États-Unis. Récemment, un comité du Sénat américain recommandait même l’interdiction de tous les Instituts Confucius aux États-Unis.

Au Canada, la méfiance envers les Instituts Confucius s’est accrue aussi. Récemment, le ministre de l’Éducation du Nouveau-Brunswick, Dominic Cardy, a annoncé qu’il mettait un terme à l’entente qui lie sa province et une vingtaine de ses écoles secondaires avec eux. Déjà en 2013, l’Université McMaster avait pris la même décision à la suite d’une plainte au Tribunal ontarien des droits de la personne pour pratiques d’emploi discriminatoires. Sonia Zhao, enseignante à l’Institut Confucius, a dénoncé le fait d’avoir été obligée de renoncer à son appartenance au groupe spirituel Falun Gong, persécuté depuis longtemps par le gouvernement chinois.

L’Université McMaster avait une responsabilité à assumer. Elle hébergeait cette institution sur son campus et acceptait l’enseignement qui y était dispensé, de même que les accrocs à la liberté académique qui y étaient commis.

Sonia Zhao, ex-enseignante à l’Institut Confucius à l’Université McMaster
Affiche de l'Institut Confucius au QuébecLes Instituts Confucius sont présentés dans de nombreux pays, dont au Canada. Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

Malgré la controverse, certains Instituts Confucius continuent leurs activités au Canada. C’est le cas depuis 2007 au Collège Dawson à Montréal, un établissement qui compte plus de 10 000 étudiants et qui abrite la plus grande école de langue chinoise au pays.

Le gouvernement chinois lui verse à ce titre environ 250 000 $ par année. Assis à son bureau où trônent plusieurs objets d’art chinois, le directeur du collège, Richard Filion, dit n’avoir jamais été au fait de cas de censure à l’Institut Confucius sur le campus de Dawson.

Cette institution, insiste-t-il, est d’abord et avant tout une école de langue. Toutefois, même s’il ne l’approuve pas, il dit comprendre la volonté des autorités chinoises d’imposer un code de pensée et de conduite très strict. Il faut savoir, à son sens, relativiser les choses.

Dans son bureau, Richard FilionRichard Filion, directeur du Collège Dawson à Montréal Photo : Radio-Canada / Frank Desoer

« Pour les Chinois, le collectif prime sur l’individuel. Chez nous, c'est l'inverse », souligne M. Filion.

Les droits humains tels qu’on les a proclamés en 1949 après la Deuxième Grande Guerre sont considérés comme universels. Mais est-ce qu’il n'y a pas là une forme d’impérialisme?

Richard Filion, directeur du Collège Dawson

« On parle de Tiananmen, des Ouïgours, des camps de rééducation, du Tibet… Toute société a ses vertus et ses vices. Les nôtres ne sont pas à ce point exemplaires qu’on puisse prétendre être des modèles universels », ajoute M. Filion.

La Chine est-elle en train d’étendre son influence idéologique et politique au Canada sans qu’on s’en aperçoive? Le spécialiste de la sécurité nationale Michel Juneau-Katsuya en est persuadé. « Les Canadiens, particulièrement les élus, sont un peu naïfs [...] On se fait prendre, ça n’a pas d’allure! »

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