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Le Canada manque de laboratoires pour tester le cannabis

Une tête séchée d'un plant de cannais repose sur une balance numérique. La main gantée d'un technicien de laboratoire dépose un échantillon dans un contenant noir.

Des plants de cannabis sont pesés et analysés pour détecter la présence de pesticides, de moisissures, de métaux lourds, de THC et de CBD.

Photo : Gracieuseté High North Laboratories

Christian Noël

Santé Canada a de la difficulté à approuver rapidement les laboratoires d'analyse responsables d'effectuer les tests obligatoires sur les produits du cannabis. Les deux tiers des requérants sont toujours sans nouvelles de l'état de leur dossier, selon des données obtenues par Radio-Canada. Des retards qui causent des maux de tête à l'industrie.

La frustration s'entend dans la voix de John Slaughter. Sa compagnie High North vient de terminer la construction à Toronto d’un laboratoire d’analyse spécialisé dans les tests pour le cannabis. « Nous sommes prêts à ouvrir nos portes demain matin, affirme-t-il, mais nous attendons toujours notre approbation de Santé Canada. »

Ça fait neuf mois que nous avons présenté notre demande initiale, mais nous n’avons aucune nouvelle de Santé Canada pour savoir l’état de notre dossier.

John Slaughter, fondateur de High North

« Le département responsable de notre demande a changé trois fois depuis la légalisation, indique John Slaughter. Santé Canada est débordé, et ça retarde le développement de toute l’industrie. »

Santé Canada croule sous les demandes

Les employés de Santé Canada n’arrivent pas à suffire à la tâche pour répondre à toutes les demandes de permis en lien avec le cannabis. Selon les données obtenues par Radio-Canada, plus de 660 demandes de licence ont été reçues pour la culture, la transformation ou la vente de cannabis, y compris les demandes faites par les laboratoires d’analyse. Or, seulement 150 requérants « ont déjà reçu une lettre de confirmation de l’état de préparation », reconnaît le ministère.

Santé Canada affirme avoir accordé des licences à « 51 laboratoires pouvant mener des activités liées à l’analyse du cannabis ». Mais ces laboratoires analysent également une multitude d’autres produits pharmaceutiques et alimentaires, soutient Lucas McCann, directeur scientifique principal de la firme de consultant en cannabis CannDelta. « Ce n’est pas qu’on manque de laboratoires, mais on n’a pas assez de laboratoires pour effectuer uniquement les tests de cannabis. »

La disponibilité des laboratoires d’analyse est un important problème dans certaines régions. Parfois ça peut prendre des semaines ou même des mois avant d’avoir des résultats.

Lucas McCann, de la firme de consultation de cannabis CannDelta

Des délais pour les producteurs

Entre la récolte des plants et la vente aux détaillants, le cannabis doit être testé pour s'assurer qu'il répond aux normes de Santé Canada, notamment sur les pesticides, les moisissures, les métaux lourds, ainsi que pour les taux de cannabinoïdes THC et CBD.

Des plants de cannabis mature qui poussent dans des installations intérieures.

Les plants de cannabis récoltés doivent obligatoirement être testés avant d'être vendus sur le marché.

Photo : Gracieuseté Verdélite

Or, cette étape prend parfois trop de temps, parce que les laboratoires sont débordés, affirme Yan Dignard, directeur exécutif chez Verdélite, un producteur de cannabis de Saint-Eustache.

On a vu des délais de 21 jours, 28 jours et même dans certains cas 35 jours. Ce sont des délais qui ont des coûts indirects pour nous.

Yan Dignard, directeur exécutif chez Verdélite

« Plus on attend avant de vendre notre produit, plus ça augmente mes coûts d’entreposage et de manutention, poursuit-il. Mes ventes sont décalées, et ça a un impact au niveau financier. »

Maxim Zavet, de Robes Cannabis, un producteur ontarien, déplore lui aussi ce genre de retard, qui peut parfois avoir un impact sur la fraîcheur de ses produits. « Ça change le goût, dit-il, et ça nuit à l’expérience du consommateur. »

Les producteurs doivent effectuer une multitudes d’analyses chaque semaine.

On n'avait pas vu venir la quantité d'analyses qui doivent être faites et qui sont imposées par Santé Canada. Les laboratoires sont surchargés et ça crée un effet d’entonnoir.

Yan Dignard, directeur des installations chez Verdélite

Et la situation pourrait s’envenimer cet automne, selon le consultant Lucas McCann. « Quand les produits comestibles à base de cannabis seront dans les magasins, ces tests d’analyses seront très importants », prédit-il.

Des problèmes sur les étagères

Le manque de laboratoire d’analyse réduit parfois le nombre de produits disponibles chez les détaillants, comme la Société ontarienne du cannabis et la Société québécoise du cannabis (SQDC)

Les laboratoires peuvent avoir un effet de goulot d'étranglement, parce qu’il n’y en a pas beaucoup qui sont reconnus par Santé Canada pour que les producteurs fassent tester leur lots de produit.

Fabrice Giguère, porte-parole de la SQDC

Par exemple « en janvier, on a connu certains retards dans la livraison des produits, parce qu'en revenant des Fêtes, les laboratoires étaient surchargés de demandes d'analyses », raconte Fabrice Giguère, porte-parole de la SQDC.

La situation est maintenant corrigée, précise-t-il. Il assure que ces retards au niveau des laboratoires n'empêcheront pas la SQDC d'ouvrir ses magasins sept jours sur sept, comme prévu.

L’Association canadienne des producteurs de cannabis reconnaît que le manque de laboratoires au pays est préoccupant, et que « les politiques de délivrance de permis de Santé Canada y ont contribué ». Mais l’Association ajoute qu’elle est satisfaite de voir que le ministère préfère agir « par excès de prudence » plutôt que de précipiter les approbations.

Photo : Gracieuseté High North Laboratories

Des occasions perdues

Dans les laboratoires de High North, à Toronto, John Slaughter trépigne d’impatience en attendant sa licence de Santé Canada. Ce qui le frustre aussi, c’est qu’il craint que le manque de laboratoires ralentisse la croissance d’une industrie dont le Canada est un pionnier.

Nous avons besoin de laboratoires pour innover et améliorer les rendements et la qualité du produit. Le Canada est un leader mondial en ce moment, alors nous devons maintenir cette avance.

John Slaughter, fondateur de High North

Il croit aussi que les laboratoires comme le sien sont un outil essentiel pour lutter contre le marché noir du cannabis. Le problème, selon lui, c’est que « le cannabis illégal est moins cher et parfois de meilleure qualité que le cannabis légal. C’est en innovant qu’on développera de meilleurs produits. »

Santé Canada devrait accélérer son processus de délivrance de permis, croit Lucas McCann, de la firme de consultants CannDelta. « Ça devrait être une priorité, dit-il, puisque ça touche directement la santé et sécurité des Canadiens. »

Santé Canada modifie ses règles

Santé Canada reconnaît avoir reçu des plaintes, des « commentaires des demandeurs au sujet du temps qu’il faut pour devenir titulaire d’une licence ». Le principal problème : la grande majorité des demandeurs de permis « n’avaient pas construit une installation qui respecte les exigences réglementaires ».

Par conséquent, une importante quantité de ressources étaient utilisées pour examiner les demandes d’organismes qui n’étaient pas prêts à commencer leurs activités, « ce qui contribue aux délais de traitement des demandes » et à une « répartition inefficace des ressources », admet Santé Canada.

Le ministère vient d’ailleurs de modifier ses règles : les nouveaux demandeurs de permis devront prouver qu’ils ont un édifice réglementaire avant de déposer leur demande.

John Slaughter est heureux des changements apportés. « Ça évitera les “tigres de papier”, les demandeurs qui en principe ont l’air solides, mais qui dans les faits ne sont pas encore prêts », estime-t-il. De son côté, l’Association canadienne des producteurs de cannabis « espère que ces changements vont accélérer le système d’approbation et réduire les pressions sur l’industrie ».

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