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chronique

Gouvernement Kenney : imposer un tempo aux médias?

Jason Kenney qui s'adresse aux médias.
Le premier ministre Jason Kenney, lors d'une annonce pendant la campagne électorale qui l'a porté au pouvoir en Alberta aux élections du 16 avril 2019. Photo: Radio-Canada
Jean-Marie Yambayamba

Voici plus d'une semaine que j'attends une réponse du service media@gov.ab.ca qui centralise les requêtes des médias aux ministres du gouvernement albertain. J'ai demandé une entrevue avec le nouveau ministre des Affaires municipales, Jaycee Madu. Je veux notamment entendre sa réaction au discours sur l'état de la Ville d'Edmonton que le maire Don Iveson a livré le 8 mai. Que peut bien indiquer le long silence du ministère et du service média qui, après m'avoir entendu au téléphone, m'a prié de lui envoyer ma requête par courriel?

Dans une précédente chronique, je m'étais contenté de l'excuse de la secrétaire de presse de Jason Kenney. Elle indiquait que les nouveaux ministres devaient être informés de tous leurs dossiers avant de parler aux médias. Le temps passe, la vie des Albertains ne s'arrête pas et le gouvernement ne devrait pas se contenter de demander aux journalistes d'attendre. C'est d'autant plus vrai que le premier ministre montre qu'il ne veut pas perdre de temps pour passer à l'action.

Le « boss » voyage, parle et décide

Au lendemain de son assermentation, Jason Kenney est parti à Ottawa pour intensifier sa bataille contre les projets de loi fédéraux C-48 et C-69. Il a ensuite visité son homologue ontarien pour afficher leur opposition déterminée à la taxe carbone, qu'elle soit provinciale ou fédérale. Récemment, le nouveau premier ministre a annoncé que la loi provinciale sur le carbone serait abandonnée d'ici la fin mai, après un vote à la session législative qui s'ouvre le 21 mai. Le gouvernement a aussi créé un comité pour analyser les finances de la province afin de proposer des moyens de faire des économies. Jeudi, Jason Kenney a annoncé la levée des restrictions sur la consommation de l'alcool dans les parcs de la province et lors des festivals.

Jason Kenney parle devant un podium. La ministre se tient debout à sa gauche.Jason Kenney, accompagné de sa ministre de l'Énergie, Sonya Savage. Photo : Radio-Canada

Bref, des changements de fond sont en cours, mais c'est essentiellement le « boss » qui en parle, même si ça et là, un ministre a donné de la voix. Le ministre de l'Environnement, Jason Nixon, a appuyé le retour des applaudissement pour remplacer le battement de bureau à l'Assemblée législative. La ministre de l'Énergie, Sonya Savage, a confirmé l'intention du nouveau gouvernement d'annuler des contrats de transport du pétrole par voie ferrée. Le ministre des Finances, Travis Toews, a suspendu les négociations entre les infirmières et Services de santé Alberta, le temps qu'un comité qui étudie les finances de l'Alberta propose des moyens de réduire les dépenses provinciales.

Imposer son rythme

Le gouvernement agit donc et de manière forte, même si ses ministres restent en retrait par rapport aux possibles interpellations des médias, notamment. Il n'y a pas de doute : Jason Kenney veut ainsi imposer son rythme et l'agenda pour lequel il dit avoir été élu. Ce n'est pas particulier à l'Alberta. D'autres dirigeants, au pays et à l'étranger, font la même chose. Il n'y a qu'à penser à un Donald Trump qui, depuis plus deux ans, paraît faire tout pour monopoliser et infléchir la couverture médiatique américaine.

Une telle approche porte à penser que les citoyens et les médias sont, jusqu'à un certain point, obligés d'attendre pour exprimer d'autres préoccupations ou soulever d'autres questions. Mais jusqu'à quel point faut-il accepter d'attendre l'échéancier du nouveau gouvernement avant de faire valoir d'autres sujets ou d'interpeller des ministres responsables?

Filtrer

Le gouvernement Kenney a choisi de maintenir la centralisation des requêtes des médias, une approche que les néodémocrates ont privilégiée vers la fin de leur mandat, en novembre 2018. Mesure pour réduire les dépenses de la province ou stratégie pour filtrer les demandes afin de ne retenir que celles qui seraient jugées importantes ou pertinentes? Le temps permettra de le dire. Mais le problème, à mon avis, c'est que cette approche donne l'impression que l'important ou le pertinent aux yeux des acteurs politiques et de leurs employés pourraient bien ne pas recouper l'important ou le pertinent aux yeux du journaliste ou du citoyen.

Par ailleurs, un service central peut aussi présenter ses limites. Les attributions ministérielles sont spécifiques et nécessitent une certaine maîtrise. L'effort demandé à un service central pourrait déborder de ses capacités, surtout pour des demandes qui exigeraient l'oeil avisé de l'attaché de presse d'un ministre pour être évaluées à leur juste titre.

Langue de bois et contrôle du message

Les réponses qui prennent du temps ou imposent des détours présentent aussi le risque de se ramener à la « langue de bois ». Elles peuvent également refléter la tendance inquiétante à contrôler l'information et le message dans la société à tout prix. Ce phénomène est familier dans l'histoire politique canadienne, au fédéral et dans les provinces. Je souligne un exemple pour l'illustrer.

Dans l'article Harper et le contrôle de l'information, publié dans la revue québécoise Relations, en novembre 2008, les professeures Anne-Marie Gingras et Catherine Côté, écrivent : « Au cours de ses deux premières années et demie au pouvoir, l'homme (Stephen Harper) a pourtant traité la plupart des journalistes comme des adversaires politiques. Il a imposé des pratiques de contrôle de l'information sans précédent au Canada, posant un enjeu démocratique de taille. »

J'ai en mémoire cette époque pas si lointaine où les journalistes étaient obligés d'envoyer leurs requêtes et leurs questions par écrit. Et souvent, les réponses qui venaient tardivement des fonctionnaires fédéraux s'avéraient difficiles à exploiter, tant elles étaient coulées dans « la langue de bois ».

Espoir

J'espère que le nouveau gouvernement albertain ne nous ramènera pas à une telle pratique et finira par laisser les ministres s'exprimer pleinement et sans trop de délais, non pas d'abord comme membres de son cabinet, mais comme représentants élus de leurs communautés et des Albertains en général. Dans le même esprit, j'espère pouvoir poser mes questions au nouveau ministre des Affaires municipales.

J'espère aussi que Jason Kenney et son cabinet passeront rapidement du mode où ils obligent tous à les écouter au mode d'une véritable interaction démocratique où ils prennent le temps d'écouter aussi les autres. Le jeu démocratique, me semble-t-il, est aussi un effort d'apprivoisement mutuel. À la crainte des faux-pas qui encourage le silence soit succéder l'ouverture à l'interaction où le nouveau pouvoir acceptera de poursuivre la reconstruction de l'Alberta avec ses citoyens et ses médias, quels qu'ils soient!

Alberta

Politique provinciale