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La guerre tarifaire entre Pékin et Washington va-t-elle vous toucher?

Des vélos et des cyclistes.

Les cyclistes sont nombreux à l'arrivée du temps chaud.

Photo : iStock / zozzzzo

Mathieu Gobeil

Les États-Unis et la Chine viennent de porter jusqu'à 25 % leurs surtaxes sur des milliers de produits échangés entre les deux superpuissances. Ces tarifs auront-ils un impact au Canada? Voici ce qu'en pensent des experts et des représentants de l'industrie.

Certains de ces biens étaient déjà taxés à hauteur de 10 % depuis 2018. Or, les négociations tendues sur un accord commercial entre Pékin et Washington ont fait monter les enjeux, le président Trump décrétant le 10 mai une hausse des droits de douane punitifs; la riposte chinoise, du même calibre, est venue quelques jours plus tard.

Selon une analyse de la BMO, cette guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, pourrait, à terme, faire perdre au Canada quelque 150 000 emplois et saper 0,8 % du PIB au pays si un ralentissement économique survenait. Toutefois, cette analyse incluait les tarifs imposés par les États-Unis sur l’acier et l’aluminium canadiens. Ceux-ci seront finalement levés.

Mais beaucoup d’incertitude demeure sur les conséquences précises de cette guerre tarifaire auprès des consommateurs et des entreprises canadiennes. Certaines sont négatives, d’autres, positives.

Des pédales de vélo en forte hausse

Après l’imposition des tarifs de 10 % en 2018, des détaillants, comme le magasin de vélos Maglia Rosa, à Montréal, ont vu des hausses marquées des prix auprès de leurs fournisseurs. Il s’agit d’articles fabriqués en Chine et qui transitent par les États-Unis pour être finalement vendus au Canada.

« Entre le mois d'octobre 2018, où on a fait les placements pour cette saison, et maintenant, pratiquement tous les fournisseurs nous ont envoyé des hausses de prix. Pour l’un d’entre eux, les prix ont monté d'à peu près 15 % », explique le copropriétaire de Maglia Rosa, Yannick Perreault.

La hausse peut même être plus marquée encore, selon les items. « On vendait des pédales Speedplay l'année passée à 270 $, et cette année c'est 335 $ [24 % plus cher]. Alors c'est une énorme augmentation. »

« Évidemment, il n'y a aucune compagnie qui tripe quand ce genre de chose arrive. Alors, il y en a qui ont pris différents moyens. On a un fournisseur américain qui a ouvert des centres de distribution au Canada, donc il importe directement d'Asie au Canada plutôt que de passer par les États-Unis », poursuit-il.

« D'autres fabricants ont carrément délocalisé leur production de Chine pour l'envoyer au Vietnam ou dans d'autres pays justement pour contourner cette hausse [de tarifs à l’importation entre la Chine et les États-Unis] », affirme le commerçant.

Certains avantages à court terme

Pour les détaillants canadiens, des impacts positifs sont quand même prévus, notamment dans le commerce en ligne.

« D'après nos analyses, ce sont les entreprises américaines de détail en ligne qui seront les plus touchées [négativement], parce que la majorité de leurs produits viennent de la Chine », affirme Marc Fortin, PDG du Conseil canadien du commerce de détail.

Dans le court terme, c'est sûr que ça va être plus bénéfique pour nous. Parce que ça va être moins intéressant pour les Québécois et les Canadiens d'aller magasiner aux États-Unis, puisque les prix vont augmenter un peu [là-bas].

Marc Fortin, PDG du Conseil canadien du commerce de détail

Un autre avantage à court terme, selon lui, est que des entreprises chinoises vont maintenant se retrouver avec un énorme surplus d’inventaires, toutes ces marchandises ne trouvant plus preneur aux États-Unis à cause des tarifs. « [Ces entreprises chinoises] vont vouloir liquider leur surinventaire. Donc là, l'Europe, l'Australie, le Canada, on va être des points de chute importants pour écouler cela, alors on risque de voir le prix de certains produits descendre un peu, dans le court terme, moyen terme. »

Toutefois, si ces tarifs restent en place très longtemps, les détaillants canadiens et les consommateurs en sortiront perdants, croit-il. En diminuant leurs volumes à cause d’une baisse de la demande américaine, des fabricants chinois tenteront d’obtenir un profit plus élevé sur chaque unité produite en haussant les prix. « Ça va avoir un impact sur le long terme pour nous. Donc il faut que ça se règle ça entre les États-Unis et la Chine », insiste M. Fortin.

« Ça crée énormément d’instabilité », renchérit Denis Gingras, directeur de l'approvisionnement et de la qualité chez Louis Garneau Sports. Son entreprise dispose d’un bureau en Chine et d’inspecteurs qui assurent la qualité de la production des fabricants auprès desquels elle s’approvisionne.

« Il y a un gros mouvement de délocalisation qui est en train de se passer. On fait affaire avec une grosse équipe de fournisseurs en Asie. […] Est-ce qu’on va toujours avoir autant de fabricants à proximité? C’est sûr que ça déstabilise. La chaîne d’approvisionnement est à revoir », dit-il. Ceci implique beaucoup de temps, d’énergie et de ressources qui ne seront pas investis à meilleur escient, explique M. Gingras.

Chaîne d'approvisionnement bousculée

Du côté des manufacturiers et des exportateurs canadiens, on s’inquiète de la portée et de la durée de ces mesures tarifaires. Beaucoup d’entreprises s’approvisionnent en matières ou en composantes chinoises qui transitent par les États-Unis pour entrer dans leur production au Canada et qui, en conséquence, risquent de leur coûter beaucoup plus cher.

« Ce que nos membres nous disent, c'est que la taxe de 10 % a eu plus ou moins d'impact, ça n'a pas été un élément qui a changé les chaînes d'approvisionnement et les modèles d'affaires des entreprises. La facture a surtout été refilée aux consommateurs », affirme Véronique Proulx, PDG de Manufacturiers et exportateurs du Québec.

« Maintenant, ce qu'on me dit, c'est que le 25 % pourrait vraiment changer la donne pour les entreprises, parce que tu ne peux pas nécessairement refiler une facture de 25 % facilement à tes clients. Les gens vont le faire à court terme, mais à plus long terme ça ne pourra pas durer. Donc j'ai des membres qui sont en train de chercher d'autres sources d'approvisionnement dans d'autres pays », explique-t-elle.

Les craintes se font sentir « autant dans les produits de consommation industrielle, au niveau électrique, que dans le secteur automobile, par exemple ».

Au niveau de l'exportation, au niveau des producteurs, on voit que c'est sur le point d'avoir un impact très concret. Parce que 25 %, c'est majeur.

Véronique Proulx, PDG de Manufacturiers et exportateurs du Québec

« Fabriqué au Canada »

Néanmoins, si les mesures tarifaires se prolongent, il pourrait y avoir certains avantages pour les manufacturiers et exportateurs canadiens, qui parviendraient à remplacer des produits chinois achetés par nos voisins du sud.

« Il pourrait y avoir de l'intérêt à retrouver des produits fabriqués au Canada qui seraient compétitifs sur le marché américain. Parce qu'il y a quand même une différence de 25 %. Mais il faut voir si les Américains vont s'ajuster et vont vouloir eux aussi fabriquer davantage de produits aux États-Unis, mais là on spécule beaucoup, ça dépend vraiment de si cette taxe-là va durer ou pas », dit Mme Proulx.

« Je pense que la guerre commerciale avec la Chine va être plus longue qu'on ne le pense », croit quant à lui Clément Gignac, vice-président principal et économiste en chef à iA Groupe financier.

C'est certain que si on a une croissance économique mondiale moindre parce qu'on s'en irait dans une guerre commerciale qui s'amplifierait, ce n'est pas bon pour le Canada.

Clément Gignac, vice-président principal et économiste en chef à iA Groupe financier

« Mais si on s'en tient plus à ce qu'on voit actuellement, ce n'est pas évident que c'est négatif pour les compagnies canadiennes, surtout si on élimine les tarifs sur l'acier et l'aluminium et qu'en plus on nous considérait, en raison de notre alliance militaire avec les Américains, comme étant toujours un partenaire fiable », juge-t-il.

« À ce moment-là, avec l'Accord Canada–États-Unis–Mexique, on ferait plus de sous-traitance, la chaîne d'approvisionnement se renforcirait en Amérique du Nord parce qu'on ne voudrait pas avoir les compagnies chinoises dans le décor. Et là, à ce moment-là, on a le Mexique, on a le Canada, qui bénéficient du marché américain. »

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