•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  • Envoyée spéciale
  • Les joies et périls de tourner au pays du coltan, en République démocratique du Congo

    Sophie Langlois

    Les tournages en Afrique sont toujours remplis d'imprévus. Dans l'est de la République démocratique du Congo, il faut ajouter la présence de groupes armés, des routes défoncées, parfois impraticables, et une pauvreté extrême qui alimentent l'insécurité et la corruption. Récit de voyage.

    Les préparatifs sont interminables. Au départ, nous devions passer par Kigali pour tourner au Rwanda un reportage en prévision des 25 ans du génocide contre les Tutsis. Mais le gouvernement de Paul Kagamé refuse de m’accorder une accréditation média : on me reproche un reportage tourné en 2010 sur la reconstruction économique du pays aux mille collines. Nous faisons alors une demande pour un simple visa de transit, refusée, deux fois plutôt qu’une.

    Kenny Katombe marche dans les montagnes.

    Kenny Katombe dans les hauts plateau de Numbi, en marche vers la carrière de coltan.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Nous devons donc passer par l’Europe, l’Éthiopie, et l’Ouganda pour atteindre Goma, au Nord-Kivu. Une semaine avant le départ, un Boeing 737 Max 8 d’Ethiopian Airlines s’écrase en Éthiopie. Tous ces Boeings sont cloués au sol. Grosse sueur... notre vol Addis-Goma est sur un Boeing 737 d’Ethiopian Airlines, on craint qu’il soit annulé par effet d’entraînement. Finalement, on arrive à Goma comme prévu le 19 mars, après deux mois de tracasseries, quatre vols, trois escales et deux nuits blanches en avion.

    Le retard de notre dernier vol et un trafic fou à Goma nous font manquer de quelques minutes le ferry pour Bukavu, le dernier de la journée. Avant même de commencer, nous prenons une demi-journée de retard sur notre horaire de tournage!

    Un homme fume sur un bateau.

    Finalement, nous prenons le traversier vers Bukavu le lendemain matin, retardant de plusieurs heures notre entretien avec le Prix Nobel de la paix 2018.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    À Bukavu, nous rencontrons le docteur Denis Mukwege, « l’homme qui répare les femmes » violées. Un homme plus grand que nature, qui impressionne toute l’équipe.

    « Je l’aurais écouté pendant des heures », dit Frédéric Lacelle, le caméraman-monteur qui m’accompagne dans cette aventure.

    Le Dr Denis Mukwege en entrevue avec Sophie Langlois.

    Le Dr Denis Mukwege en entrevue avec Sophie Langlois à l’hôpital de Panzi, à Bukavu, en RDC.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Le chirurgien est sympathique, généreux et très occupé. Le lendemain de notre entrevue, nous devons filmer une séquence avec lui à l’hôpital pour illustrer son activité médicale. Mais il a opéré une bonne partie de la nuit et un tournage avec Radio-Canada n’est plus à son agenda ou ne l’a jamais été.

    Je panique intérieurement et plaide comme si ma vie en dépendait. Il finit par céder à mon désespoir. « Parce que vous venez de loin », dit-il, en retrouvant le sourire. Il nous permet de filmer une visite qu’il fait auprès de patientes opérées récemment. Sans cette séquence, nous n’avions pas de reportage.

    L’oeuvre du docteur Mukwege ne se limite pas à la guérison des corps. La Fondation Panzi prend en charge des femmes qui ne peuvent retourner chez elles pour des raisons de sécurité. À la Maison Dorcas, nous avons rencontré Gisèle et Marie, deux survivantes de violences sexuelles indescriptibles.

    Marie regarde la caméra.

    Marie, une résidente de la maison Dorcas, a eu une fille il y a 5 ans à la suite d’un viol. Elle est de nouveau enceinte, après un autre viol.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Je me suis sentie toute petite face à ces femmes dignes, plus fortes que toutes les armées du monde. Elles réussissent à se remettre sur pied, tranquillement, à reprendre confiance en elles. Une leçon de vie que je n’oublierai jamais.

    Vers Numbi, un village minier

    Derrière sa caméra, Frédéric Lacelle.

    Le caméraman Frédéric Lacelle à Bukavu, en République démocratique du Congo

    Photo : Radio-Canada / Sophie Langlois

    Nos tournages sur l’oeuvre du Prix Nobel étant bouclés, on se dirige vers Numbi, un village minier niché tout en haut des montagnes du Sud-Kivu.

    Impossible de faire 10 kilomètres sur la route sans être arrêtés à un barrage. Le premier est un contrôle contre l’Ebola. Les autres sont tenus par des individus qui réclament tous une taxe quelconque.

    Signatures et étampes.

    Différentes autorisations obtenues par notre équipe pour tourner en République démocratique du Congo

    Photo : Radio-Canada

    Chaque fois, notre fixeur, Kenny Katombe, un journaliste congolais, explique que nous ne paierons pas. Chaque fois, il doit montrer nos multiples autorisations. Chaque arrêt, nous perdons 10, 15, 20 minutes, le temps nécessaire pour éviter le piège de la corruption.

    Rendus au village de Kalungu, la route n’est plus carrossable, on doit continuer à moto. La piste de roches et de sable qu’on escalade pendant deux heures frôle parfois des ravins vertigineux.

    Sur une moto, Sophie Langlois.

    La journaliste Sophie Langlois à l'arrière d'une moto.

    Photo : Radio-Canada

    Les vues sont spectaculaires, mais on n’arrête qu’une seule fois prendre des photos. On craint la pluie, qui transformerait le sentier en torrent de boue.

    À Numbi, nous travaillons et dormons dans la maison de chambre de papa François. On y est accueilli comme si l’on était de la famille. Dans ces villages miniers d’une pauvreté extrême, les gens n’ont rien. Le peu qu’ils ont, ils le partagent avec nous.

    Vue extérieure d'une maison.

    La maison de papa François

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    L’arrivée d’une équipe de télévision et de deux Mzungu, le mot en swahili qui désigne le Blanc, ne passe pas inaperçue. Nous découvrons rapidement qu’il y a beaucoup de « chefs » à Numbi. Chacun défile sur la terrasse de nos chambres pour se présenter et nous souhaiter la bienvenue.

    Le lendemain, ces visites de courtoisie se transforment en négociations. Chacun réclame un « encouragement », un pot-de-vin, en échange de son aide. Devant nos refus successifs, nous sommes convoqués par l’ensemble des « chefs » de secteurs au poste de police. Le chef de police lui-même nous fait un exposé censé nous faire comprendre pourquoi on devrait payer ces « encouragements ». Nous refusons, comme toujours.

    Un lit et des chaises qui servent de table de chevet.

    Une chambre dans la maison de papa François

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Finalement, après deux jours de palabres, on peut enfin tourner avec un creuseur et le suivre à la carrière de coltan avec ses collègues.

    En arrivant dans le carré minier, on a l’impression de reculer dans le temps, de quelques siècles. On a beau avoir lu des dizaines de textes et de rapports sur le sujet, voir des hommes creuser une paroi rocheuse au pic et à la pelle, en 2019, est hallucinant, au premier degré du mot.

    Je trouve sympathique de voir qu’un des creuseurs, au lieu de casser des cailloux de coltan à coups de masse, cuisine un repas pour tout le monde. À tour de rôle, chaque creuseur a son jour pour être chef cuisinier. Évidemment, ils nous offrent fièrement un bol de foufou (fufu) et de ragoût.

    En revenant de la carrière, nous prenons le temps de filmer les montagnes, majestueuses. Soudainement, nous sommes entourés de jeunes hommes agressifs qui donnent des coups de bâtons aux creuseurs qui nous accompagnent. Nous comprendrons plus tard que nous avons été pris à partie dans un conflit entre creuseurs. On s’en sortira avec une grande frousse, quelques pièces d’équipement en moins, mais la caméra et le tournage sont sauvegardés!

    Trois personnes regardent la caméra.

    Le journaliste congolais Kenny Katombe, notre fixeur, la journaliste Sophie Langlois et le caméraman Frédéric Lacelle, après avoir descendu la montagne à moto sur la piste de sable.

    Photo : Radio-Canada

    Nous savions que filmer dans des carrières de coltan en République démocratique du Congo ne serait pas facile; la pauvreté des villages miniers génère des tensions et des conflits chroniques. Mais nous tenions à le faire pour montrer le vrai prix des cellulaires. Comme le dit le docteur Mukwege, maintenant, on ne peut pas dire qu’on ne savait pas.

    Quelques maisons dans la vallée et des collines.

    Coucher de soleil vu de la terrasse de la maison de papa François, à Numbi.

    Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

    Afrique

    International