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Le côté secret de l’opération canadienne contre les migrants

C'est après l'arrivée du navire MV Sun Sea que le gouvernement Harper a lancé sa Stratégie canadienne de prévention du passage de clandestins, une initiative que les libéraux de Justin Trudeau ont maintenue.

Photo : Radio-Canada

Brigitte Bureau
Sylvie Robillard

S'associer à de présumés criminels, faire la chasse aux passeurs, fournir de l'équipement de surveillance à des régimes corrompus, voilà autant de moyens pour empêcher des migrants de faire la route jusqu'au Canada. Ce qui s'appelle officiellement la Stratégie canadienne de prévention du passage de clandestins a été lancée en 2010 par le gouvernement Harper et est maintenue depuis par le gouvernement Trudeau.

Après l'arrivée sur la côte ouest canadienne de deux bateaux qui transportaient des centaines de demandeurs d'asile tamouls du Sri Lanka – l’Ocean Lady et le MV Sun Sea –, Stephen Harper promet, en 2010, de faire tout en son pouvoir pour prévenir l'arrivée d'autres bateaux de migrants « illégaux ».

Cette stratégie se poursuit sous le gouvernement de Justin Trudeau, qui y consacre maintenant près de 18 millions de dollars par année, soit plus encore qu'à l'époque des conservateurs. Des employés fédéraux lèvent aujourd'hui le voile sur certains aspects plus secrets de cette opération que le Canada mène à l'étranger depuis des années.

Deux bateaux escortent un autre plus gros navire près d'un phare.

Des navires escortent le MV Sun Sea le 13 août 2010.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Le colonel

Robert [nom fictif] a suivi de près la vaste opération internationale déployée par le gouvernement Harper pour empêcher des bateaux de migrants de se rendre au Canada. Dans une entrevue exclusive accordée à Radio-Canada, l'ancien employé fédéral raconte que ses valeurs ont été heurtées quand il a appris que le Canada travaillait main dans la main avec un colonel inculpé de crimes atroces en Guinée, en Afrique.

Le gouvernement Harper avait dépêché des équipes sur le terrain en Asie du Sud-Est et en Afrique de l'Ouest pour entraver les réseaux de passeurs de migrants. Ces équipes se sont retrouvées, entre autres, en Indonésie, en Thaïlande, en Malaisie, au Ghana, au Togo, au Bénin et en Guinée.

Carte du monde montrant en surbrillance la Guinée, le Ghana, le Togo, le Bénin, la Malaisie, l'Indonésie et la Thaïlande.

Le Canada est actif dans plusieurs pays d'Asie et d'Afrique dans le cadre de sa Stratégie de prévention du passage de clandestins.

Photo : Radio-Canada

Elles étaient formées d'agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), de l'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) et du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) avec l'appui du Centre de la sécurité des télécommunications (CST). Les ministères des Affaires étrangères et de l'Immigration participaient eux aussi à cette stratégie de prévention du passage de clandestins, qui était chapeautée par un conseiller spécial du premier ministre.

Trois hommes derrière un lutrin lors d'un point de presse.

Vic Toews, ancien ministre de la Sécurité publique, prend la parole en compagnie de Jason Kenney, ancien ministre de la Citoyenneté, de l’Immigration et du Multiculturalisme, et de Stockwell Day, ancien président du Conseil du Trésor, le 21 octobre 2010.

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dick

Le gouvernement Trudeau travaille encore aujourd'hui avec les autorités locales de pays étrangers pour entraver, interdire et dissuader les opérations de passage de clandestins, a confirmé, par courriel, un porte-parole du ministère des Affaires mondiales, Guillaume Bérubé.

À l'étranger, les policiers canadiens n'ont pas le droit de faire des perquisitions ou des arrestations. S'ils veulent mettre la main au collet de présumés passeurs ou intercepter des migrants, ils doivent s'en remettre aux forces de l'ordre sur place dans des pays parfois reconnus pour leurs méthodes brutales.

En Guinée, le colonel Moussa Tiégboro Camara a été l'un des principaux alliés du Canada. Il y est le grand responsable de la lutte contre le trafic de drogue, la criminalité organisée et le terrorisme.

Un militaire en mêlée de presse.

Moussa Tiégboro Camara est responsable de la lutte contre le trafic de drogue, la criminalité organisée et le terrorisme pour le gouvernement de Guinée.

Photo : YouTube

Le colonel Tiégboro Camara, c'est une personne qui nous a beaucoup aidés, mais son passé était trop lourd pour que je me sente à l'aise [avec le fait ] que le Canada travaille avec lui, affirme Robert.

Son nom ne devait apparaître dans aucun rapport. Ça paraît mal pour un gouvernement de travailler avec une personne comme ça.

Robert, ancien employé fédéral

En 2012, à la même époque où le Canada débarquait en Guinée, le colonel est inculpé relativement à un massacre au stade de la capitale, Conakry, survenu trois ans plus tôt. Le 28 septembre 2009, plus de 150 personnes sont assassinées, des centaines d'autres torturées ou maltraitées et plus de 100 femmes violées brutalement lors d'une manifestation pourtant pacifique dans le stade. Son procès n’a pas encore eu lieu.

Une foule de manifestants dans un stade.

150 personnes ont été tuées et une centaine de femmes ont été violées par les forces de l’ordre lors d’un rassemblement d’opposants au régime militaire en place à l’époque.

Photo : YouTube (KibarouTV)

En 2009, une commission d'enquête internationale, mise en place par l'Organisation des Nations unies (ONU), a identifié le colonel Camara comme étant l'un des responsables de ce carnage et a qualifié les atrocités de crimes contre l'humanité. Le Conseil de l'Union européenne (UE) a aussitôt adopté des mesures restrictives à l'encontre de la Guinée et des présumés responsables du massacre.

La Guinéenne Asmaou Diallo, présidente de l'Association des victimes, parents et ami-e-s du 28 septembre 2009, a personnellement souffert de cette tragédie. Sans vouloir commenter les liens entre le Canada et le colonel, elle s'explique mal que celui-ci puisse continuer d'assumer un rôle officiel en attendant le procès.

Asmaou Diallo relate les événements du 28 septembre 2009

Ç’a été un choc. Je ne pensais pas que le Canada s'abaisserait à ça , a réagi Robert en apprenant que le Canada travaillait avec le colonel.

On ne veut pas avoir de bateau de migrants pour avoir une belle image, mais on va travailler avec un [présumé] criminel pour le faire.

Robert, ancien employé fédéral

L'ancien grand patron de la Stratégie canadienne pour la prévention du passage de clandestins, Ward Elcock, nous a donné sa version des faits lors de deux longs entretiens téléphoniques.

Cet ancien directeur du SCRS a été nommé conseiller spécial du premier ministre Harper en matière de passage de clandestins et de migration illégale en octobre 2010.

À son départ, en juin 2016, il n'a pas été remplacé par le gouvernement Trudeau. Mais la Stratégie a été maintenue et s'étend désormais aux passages par voies terrestre, aérienne et maritime.

Un homme en conférence de presse.

Ward Elcock, Conseiller spécial en matière de migration clandestine du gouvernement canadien en conférence de presse à Kuala Lumpur le 5 octobre 2013.

Photo : Radio-Canada

Ward Elcock nie que le colonel Tiégboro Camara ait joué un rôle dans la mission canadienne. Il dit se souvenir vaguement de lui, en lien avec une opération pour rapatrier un Canadien d'origine sri-lankaise qui trempait dans le trafic de migrants en Guinée.

Le colonel Tiégboro nous a beaucoup aidés dans ces opérations-là, confirme pourtant une deuxième source canadienne proche de la mission pour empêcher des migrants de venir au pays. C'est lui qui était en charge [sic] du côté guinéen. C'était, disons, le bras armé de cette opération-là. C'est lui qui a procédé aux arrestations quand il y avait des arrestations à faire.

Le colonel joint au téléphone

Le colonel Tiégboro Camara, que nous avons joint à Conakry, reconnaît lui-même avoir travaillé avec le Canada et d'autres pays pour démanteler des réseaux de passeurs. Il raconte que lorsqu'il gérait une crise dans une forêt éloignée en Guinée, son gouvernement avait dépêché un hélicoptère pour le ramener dans la capitale et prêter main-forte aux Canadiens qui s'y trouvaient.

Il qualifie d'irritant le fait que certains soutiennent qu'en raison du massacre au stade, le Canada n'aurait pas dû travailler avec lui.

Imagine que tu fasses un bon travail pour un pays et c'est le pays qui t'appelle pour te demander ça », nous a-t-il déclaré. Le dossier est devant les tribunaux. Jusqu'à preuve du contraire, inculpé ne veut pas dire que quelqu'un est coupable.

Un militaire entouré de soldats s'adresse à des manifestants.

Le colonel Tiegboro Camara discutant avec des manifestants à l’extérieur du stade de Conakry le 28 septembre 2009.

Photo : YouTube (KibarouTV)

Ward Elcock maintient quant à lui que, de toute façon, la Guinée n'était pas un point central de l'opération, qui ciblait alors principalement les Tamouls du Sri Lanka. Au bout du compte, je pense qu’environ 30 migrants sri-lankais ont été trouvés en Guinée. Je crois qu’en Afrique de l’Ouest, il y en avait plus de 200 ou 300, alors c’était peu en Guinée. En Afrique de l’Ouest, c’est au Togo où le nombre était plus important. Au Togo et au Bénin, précise-t-il.

Pourtant, selon des rapports de frais de voyage, M. Elcock s'est rendu au moins quatre fois en Guinée de 2012 à 2014, notamment pour remercier le gouvernement guinéen de sa collaboration dans la lutte contre le trafic des migrants. Il a réclamé, entre autres, plus de 3700 $ pour une réception à Conakry, le 11 juin 2014, qui rassemblait une soixantaine de convives et 12 représentants du gouvernement canadien.

Un hôtel vu de la mer.

Le gouvernement canadien a tenu une réception le 11 juin 2014 à l'hôtel Palm Camayenne. Une soixantaine de convives et 12 représentants du gouvernement canadien étaient présents.

Photo : unicondevelopment.com

Des documents indiquent aussi que le Canada a fait réparer des voitures de la police guinéenne et a modernisé les postes de contrôle à la frontière du Mali et de la Sierra Leone, en plus de financer une partie des rénovations du Centre des opérations maritimes en Guinée.

« Alliances peu ragoûtantes »

Gouverner un pays, ça signifie se salir les mains, reconnaît pour sa part François Crépeau, ex-rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l'homme des migrants de 2011 à 2017. Il croit que c'est le cas pour des opérations très secrètes et dangereuses, mais déplore qu'on place les migrants dans la même catégorie.

Sur la lutte antiterroriste, contre des menaces réelles – pensons à des gens qui seraient en train de monter des armes nucléaires –, je comprends qu'il y ait des alliances peu ragoûtantes qu'on puisse faire », estime-t-il. Sur la lutte contre des migrants qui cherchent à sauver leur peau et à donner un avenir à leurs enfants, je trouve que c'est un scandale.

UN homme en entrevue dans une grande salle.

François Crépeau a été rapporteur spécial des Nations unies pour les droits de l'homme des migrants de 2011 à 2017.

Photo : Radio-Canada / Olivier Plante

Le gouvernement Trudeau refuse pour sa part de dire si le Canada travaille toujours avec le colonel Tiégboro Camara. La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, qui chapeaute maintenant la Stratégie, n'a pas voulu nous accorder d'entrevue.

La GRC a reçu plus de 4 millions de dollars en 2018-2019 et le SCRS, près d'un million pour lutter contre le trafic de migrants à l'étranger. Mais ils refusent de dire dans quels pays ils mènent leurs activités.

5 passeurs et 2 bateaux

Le gouvernement Trudeau ne veut pas non plus révéler combien de personnes ont été arrêtées, inculpées et condamnées à l'étranger depuis son arrivée au pouvoir, dans le cadre de la Stratégie canadienne de prévention du passage de clandestins.

À l’époque, le gouvernement Harper décrivait les passeurs comme des criminels qu'il fallait traduire en justice. Mais à des milliers de kilomètres d'Ottawa, les choses se passaient autrement.

Il y a des gens [de présumés passeurs interceptés à l'étranger] qui ont été arrêtés et relâchés dans la nature, et on n'a aucune idée de ce qui leur est arrivé.

Robert, ancien employé fédéral

C'était presque kidnapper du monde. L'important, c'était de prendre les moyens pour que ces personnes ne puissent pas se rendre au Canada », se rappelle Robert. M. Harper ne voulait plus avoir de bateau, ne voulait plus avoir de mauvaises surprises. C'était le mot d'ordre.

« Robert » déplore certains moyens utilisés dans le cadre de la Stratégie canadienne de prévention du passage de clandestins

Stephen Harper n'a pas répondu à nos demandes d'entrevue. Mais l'ancien haut responsable de l'opération, Ward Elcock, reconnaît que peu de passeurs interceptés en Asie du Sud-Est ou en Afrique de l'Ouest ont été traduits en justice entre 2010 et 2016, alors qu'il était en poste.

De mémoire, pas plus de trois ou quatre personnes, peut-être cinq, ont été arrêtées et ultimement amenées devant les tribunaux. Plusieurs ont été relâchées assez rapidement, affirme-t-il.

Dans bien des cas, les individus sont rentrés chez eux. Certains sont retournés au Sri Lanka et d’autres sont rentrés au Canada – parce que des Canadiens étaient parmi eux –, mais peu ont été traduits en justice, ajoute M. Elcock.

Il précise que la plupart des accusations étaient pour des infractions mineures, que ce soit pour avoir fourni des faux papiers, avoir illégalement franchi une frontière [etc.] Personne n’a reçu de peine importante. Plusieurs pays n’ont pas de loi contre la migration illégale ou le passage de clandestins. Nous savions que nous ne pourrions jamais ramener de suspects au Canada pour les poursuivre et nous savions que la plupart des gens trouvés à l’international ne seraient jamais poursuivis à l’international.

Selon lui, le but était d'empêcher des bateaux de migrants de partir pour le Canada. Mais impossible, soutient-il, de savoir combien la mission canadienne a pu en déjouer.

Il y a seulement deux cas documentés de bateaux interceptés depuis le début de l'opération canadienne, il y a près de 10 ans :

  • Alicia : 84 Tamouls sri-lankais à bord; intercepté en 2011 par les autorités en Indonésie avec l'aide de policiers canadiens. Impossible toutefois de déterminer si leur véritable destination était le Canada ou la Nouvelle-Zélande.
  • Ruvuma : intercepté en 2012 au Ghana. Il aurait eu comme projet d'aller chercher des centaines de Sri-Lankais réfugiés au Togo ainsi qu’au Bénin et de les amener au Canada

Des millions dépensés

Deux bateaux interceptés; cinq passeurs inculpés pour des infractions mineures.

Est-ce que cela justifie les quelque 75 millions de dollars dépensés de 2010 à 2016, alors que Ward Elcock dirigeait l’opération, en plus des 46 millions injectés depuis par le gouvernement Trudeau?

Selon M. Elcock, la mission cherchait surtout à gêner des projets avant qu’ils ne se concrétisent. On voyait des gens se rassembler vers un possible lieu de départ. On voyait quelqu’un acheter un système de purification d’eau pour fournir de l’eau potable au milieu de l’océan ou encore un téléphone satellite. Il y avait ce genre d’indications auxquelles on pouvait se fier pour savoir qu’un projet était en planification.

Il se souvient notamment d’un cas où nous savions qu’ils étaient intéressés par un bateau. Nous avons envoyé assez de monde s’activer autour du bateau pour faire fuir les gens.

M. Elcock ne peut chiffrer le nombre de projets que l'opération canadienne aurait entravés, mais il se dit convaincu de l'importance de la mission qu'il a dirigée. Il rappelle qu'aucun autre bateau de migrants n'est parvenu jusqu'aux rives canadiennes après le MV Sun Sea, qui avait mis en péril la vie de ses 492 passagers et coûté des millions de dollars au Canada, pour traiter les dossiers.

« L'objectif, c'est d'arrêter les migrants »

Il ne faut pas se leurrer quant au véritable but de la mission que mènent le Canada et d'autres pays étrangers, estime pour sa part François Crépeau. L'objectif, c'est d'arrêter les migrants. On ne veut plus de migrants , soutient-il. Tant que des passeurs font passer des migrants, il faut bloquer ça, sans tenir compte du fait que beaucoup de ces migrants sont des réfugiés qui ont besoin de passer et qui vont payer des prix de plus en plus chers, en argent, mais parfois au prix de leur vie.

Et les passeurs existent parce que les pays ferment leurs frontières, ajoute M. Crépeau, qui est aussi professeur de droit international à l'Université McGill, à Montréal. On sait que l'interdiction de passer cause cette industrie. S'il n'y avait pas de blocages aux frontières, il n'y aurait pas de passeurs, explique-t-il.

Des policiers avec des parapluies noirs escortent des migrants à leur sortie d'un navire.

Des migrants sont escortés du MV Sun Sea par des agents de la GRC le 13 août 2010.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Le gouvernement Trudeau, qui maintient la ligne dure adoptée par le gouvernement Harper contre les passeurs, justifie cette approche. Les réseaux de trafic illicite de migrants constituent un risque pour la sécurité nationale du Canada, souligne le porte-parole d’Affaires mondiales Canada, Guillaume Bérubé.

En essayant délibérément de contourner les contrôles aux frontières du Canada, ils peuvent permettre aux terroristes et aux personnes liées au crime organisé d'entrer au Canada. Ces réseaux criminels mènent leurs activités dans un but lucratif, sans égard à la vie et à la sécurité de leurs passagers, et risquent de miner la confiance du public en notre système d'immigration ouvert et juste, ajoute-t-il.

Qui est en faute, les passeurs ou les migrants clandestins?

Les passeurs de migrants qui offrent leurs services en échange d'argent ou d'un autre avantage matériel sont considérés comme des criminels en vertu du droit international. Toutefois, le Protocole contre le trafic illicite de migrants par terre, air et mer – dont le Canada est signataire – précise que les migrants qui font appel aux passeurs ne doivent pas être considérés comme des criminels.

Migrants coincés

Nous avons parlé à une dizaine de personnes qui ont participé à l'opération canadienne sur le terrain à l'étranger. Plusieurs ont dit partager la crainte du gouvernement canadien de voir s'infiltrer des terroristes ou des criminels parmi les migrants. Mais ceux qui ont eu un contact direct avec des migrants estiment que la plupart étaient de véritables réfugiés, fuyant la persécution dans leur pays.

Les migrants qui se retrouvent coincés durant leur périple, quand le passeur qu'ils avaient embauché est intercepté, sont habituellement confiés à l'Organisation internationale pour les migrations ou au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, en vertu d'une entente avec Immigration Canada.

Des hommes assis par terre sur un tapis.

En novembre 2011, des migrants tamouls ont été interceptés au Togo alors qu'ils attendaient un bateau qui devait les amener au Canada.

Photo : tamilcanadian.com

Un des représentants canadiens à qui nous avons parlé a été marqué par le souvenir d'une jeune femme qui avait très peur d'être renvoyée au Sri Lanka. Sa famille avait vendu tous ses biens dans l'espoir qu'elle parvienne à une vie meilleure au Canada et qu'elle puisse ensuite subvenir aux besoins financiers de ses proches. Son échec à elle signifiait le malheur de sa famille.

Zodiacs et cours d’infiltration

Le ministère des Affaires étrangères du Canada a versé plus de 9 millions de dollars, en 2018-2019, pour mieux outiller les pays qui l'aident dans sa lutte contre les migrants clandestins. Toutefois, le ministère refuse d'identifier les pays bénéficiaires ainsi que le type d'équipement offert et les formations données.

Mais des documents fédéraux internes, datés de 2011 à 2014, donnent un aperçu de la façon dont le Canada a dépensé des millions de dollars en Asie du Sud-Est, mais aussi en Afrique de l'Ouest.

Par exemple, des radios et de l’équipement de communications, des appareils de repérage GPS, de l’équipement d’écoute, des véhicules de surveillance, des bateaux d’intervention rapide en eaux peu profondes ont été remis à la Police royale thaïlandaise.

Dans ces documents, la GRC note les risques associés au partage de ce type d’équipement. Le détournement vers le marché illicite et l’utilisation inappropriée sont les principaux risques associés à ce projet, peut-on lire. La GRC ajoute qu’elle a pris des mesures pour réduire ces risques.

Un navire navigue dans un port.

Un bateau de la police royale thaïlandaise en patrouille.

Photo : euractiv.tv

La police thaïlandaise a aussi reçu des cours en surveillance et en techniques spéciales d’enquête, un cours basé sur la formation de la GRC en matière d’opérations d’infiltration.

La Police royale thaïlandaise joue un rôle central dans les enquêtes et la détention de migrants et des passeurs allégués, écrit la GRC. Alors que le risque de violation des droits de la personne ne peut pas être éliminé [...] la formation de la GRC va insister sur la conduite éthique de la police dans le cadre de ses activités.

L'ancien grand patron de la Stratégie canadienne reconnaît que le respect des droits de la personne est toujours une préoccupation lorsqu’on travaille en partenariat avec certains pays.

Honnêtement, je ne voudrais pas passer du temps dans une prison thaïlandaise, même pour possession de faux papiers, avoue-t-il. Mais il s'empresse d'ajouter : Cela dit, au bout du compte, je ne suis pas au courant de quelqu’un qui aurait passé beaucoup de temps dans une prison de Thaïlande, même pour une accusation comme celle de faux papiers.

Selon lui, le Canada en a eu pour son argent. C’était frappant de voir comment de simples choses comme l’achat de petits Zodiacs pour la police locale étaient énormément utiles pour eux et pour nous, rapporte-t-il.

« L’hypocrisie » du Canada

Les systèmes de surveillance, on va les déployer sur d'autres terrains et on va surveiller des minorités, on va surveiller des opposants politiques, des journalistes, des étudiants, dénonce François Crépeau, ex-rapporteur spécial des Nations Unies.

Les systèmes que nous mettons en place peuvent servir à d'autres types de répression que cette répression-là. Déjà, celle-là, elle est problématique, compte tenu des violations des droits de l'homme des migrants que ces pays commettent avec notre financement, notre soutien, notre équipement, déplore-t-il.

Des policiers de l'escouade spéciale inspectent un navire.

Des policiers inspectent le MV Sun Sea sous le regard de migrants qui se trouvaient à bord lors de l'arrivée du navire au Canada le 13 août 2010.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Dans un courriel, le porte-parole d'Affaires mondiales Canada, Guillaume Bérubé, écrit que toute aide canadienne est fournie conformément aux normes et obligations internationales en matière de lutte contre le crime et le terrorisme, et prenant en compte les facteurs en matière de respect des droits de la personne et d'égalité des genres.

Ce qui m'indigne, c'est toujours l'hypocrisie, quelque part naturelle, des pays comme le Canada, la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, affirme M. Crépeau. Ils décident que, au fond, on va accueillir les réfugiés qui parviennent jusqu'à nos frontières, mais on va faire tout ce qu'on peut pour les empêcher d'arriver jusqu'à la frontière. Donc, on va financer, armer, entraîner, équiper des forces de sécurité dans des pays dans lesquels il n'y a pas de garanties de droits de l'homme. »

De son côté, un des agents canadiens à qui nous avons parlé et qui a fait partie de l'opération voit d'un bon oeil la formation offerte aux forces policières étrangères qui peuvent bénéficier, selon lui, d'une approche plus professionnelle et éthique du travail policier. Mais pour lui, l'équipement et la formation visent aussi un autre but. Au fond, nous achetons la coopération de ces pays. Il n'y a aucun doute là-dessus, dit-il.

Une solution envisageable

Le Canada, comme les autres pays industrialisés, planifie à long terme ses infrastructures et ses transports, notamment. Il est grand temps de faire de même pour une migration ordonnée, selon François Crépeau.

Au Canada, on a une planification des niveaux d'immigration pour trois ans, mais pas pour une génération. Il y aura de plus en plus de gens qui vont vouloir migrer et il y a de plus en plus de besoins pour ces gens-là , ajoute-t-il, citant les besoins en main-d’oeuvre de nombreux employeurs au pays.

Beaucoup de gouvernements ne veulent pas entamer cette discussion parce que les forces anti-immigration, les nationalistes populistes, pour l'instant, ont le haut du pavé.

François Crépeau, ex-rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l'homme des migrants (2011-2017)

Malgré ces enjeux, M. Crépeau entrevoit un jour, pas si lointain, où cette approche sera possible. La génération qui va suivre les baby-boomers, dont je suis, aura moins peur de la mobilité et de la diversité, parce qu'ils vivent déjà avec des jeunes de leur âge qui sont de toutes les couleurs, de toutes les religions, et ça ne les dérange pas.

Révision : Emmanuelle De Mer

Édimestre : Dominique Degré

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