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Mon expérience canadienne : « Recommencer pour survivre »

Carlos Alexandre de Souza est debout sur la pelouse de la colline du Parlement.

Carlos Alexandre de Souza

Photo : Radio-Canada / Stéphanie Rhéaume

Radio-Canada

Peu importe si tu dirigeais des équipes dans tes anciennes fonctions, préparais des rapports importants, participais à des réunions stratégiques... L'expérience professionnelle canadienne t'impose une première règle : recommencer, car personne ne te connaît ici.

Dans le cadre d'une série de collaborations spéciales, des gens issus de divers horizons ont l'occasion de s'exprimer sur les plateformes des Malins. À l'aide de leur voix et de leur plume, ils font part de leurs perspectives, tout aussi colorées et diversifiées soient-elles.

Un texte de Carlos Alexandre de Souza, collaborateur

Quand je suis arrivé à Ottawa par un bel après-midi, le 2 septembre 2016, j’avais l'espoir de découvrir la célèbre « expérience canadienne », ce mantra si séduisant pour les immigrants qui confient leur destin aux terres du Nord. J’avais aussi l'espoir de me lancer dans des études supérieures, un désir ancien laissé de côté en raison de plusieurs années consacrées au métier de journaliste au Brésil.

J’avais l’espoir de maîtriser la langue française, une « deuxième » langue maternelle, grâce à mes études au lycée. J’avais enfin l’espoir d’améliorer la vie de ma femme et de mes deux filles, en leur donnant l’opportunité de travailler et d’étudier dans une ville bilingue qui accueille des immigrants. Et je gardais le modeste espoir de reprendre ma carrière après une pause de deux ans, pendant lesquels j’ai terminé une maîtrise en science politique.

Je savais que mes désirs ne seraient pas facilement comblés.

Commencer une nouvelle vie

Avec un bagage culturel et linguistique différent et aucun contact professionnel immédiat, le nouveau venu que j’étais s’est d'abord lancé dans « l’aventure de la survie » pendant plusieurs semaines.

J’ai participé à des foires d’emplois et des ateliers de réinsertion professionnelle; écouté des spécialistes sur Internet; appris à composer avec les logiciels triant les candidats d’après les mots clés de leur CV; rempli deux douzaines d’offres d’emploi en ligne pour autant d’entreprises et même participé à des simulations d’entrevues.

Le verdict des experts qui analysaient mon effort était clair : Tu es un candidat très fort, avec beaucoup de qualités. Sois patient, l’opportunité viendra.

Durant ce parcours difficile, j’ai connu des personnages qui m’ont donné une bonne idée du genre d’immigrants qui cherchaient à survivre dans la réalité canadienne.

Pendant une simulation d’entrevue, une jeune femme ukrainienne qui désirait travailler dans le secteur financier a dit, presque en pleurant : "Je veux tout simplement travailler".

Carlos Alexandre de Souza

Il y avait l’architecte qui se demandait comment monter son portfolio avant une éventuelle entrevue; la professionnelle en design devenue réceptionniste dans un magasin de meubles; le spécialiste en logistique qui acceptait de travailler deux fois par semaine pour le service de livraison d’un supermarché; l’ancienne directrice de marketing qui envisageait de supprimer ses compétences de son CV pour obtenir un poste d’entrée dans une grande entreprise.

Pas le choix de s’adapter

Le temps a passé. Mais malgré une poignée d’années dans cette nouvelle vie, le côté professionnel semblait paralysé. J'ai alors décidé de travailler – peu importe où – même si le manque d’expérience ou l’ancienne trajectoire professionnelle indiquaient une direction contraire.

Pas question de songer à un travail de journaliste, d’analyste politique, de spécialiste en communication ou de stratège en affaires publiques. Je voulais tout simplement travailler, comme la jeune Ukrainienne. Immédiatement.

Fini les heures passées sur Internet à fouiller les offres d’emplois; fini le temps gaspillé à réfléchir s’il valait la peine d’insister pour décrocher un emploi; fini de me dire que je pourrais trouver du travail à Ottawa, Gatineau, Kingston, Montréal, Toronto, Calgary ou Vancouver.

Travailler dans un nouveau domaine signifie accepter les conditions qui s’appliquent à tout travailleur débutant.

Carlos Alexandre de Souza

J’ai dû apprendre à m’excuser pour les difficultés rencontrées ou pour mon inexpérience; à tolérer l’impolitesse de gens selon qui mon métier précédent était dans une catégorie inférieure; à écouter les reproches des gestionnaires qui me traitent comme si j’avais 18 ans et à arriver à l’heure – car le nouvel employé n’a jamais de problèmes avec la circulation, contrairement au client ou au patron.

Quand on recommence, Carlos, on n’a pas d’excuses.

Apprendre à renaître

Comme le phénix, le travailleur qualifié arrivant au Canada doit apprendre très vite à se réinventer. Ceci nécessite un changement qui va au-delà de l’adaptation à la culture d’une entreprise.

Il faut saisir les occasions quand elles se présentent, réanimer ses talents parfois endormis depuis des années.

Pas besoin de creuser bien loin à Ottawa pour trouver des médecins qui cherchent un emploi d’enseignant; des professeurs dans les services administratifs; des ingénieurs convertis en chauffeurs Uber; des dentistes devenus vendeurs dans des boutiques ou des infirmières et des médecins qui renoncent à leurs compétences pour rester mères ou pères au foyer.

Les circonstances du séjour en sol canadien peuvent mener à un dur test de résilience pour les résidents temporaires. C’est une barrière à la mesure de l’hiver de six mois typique aux terres du Nord.

Carlos Alexandre de Souza

Loin de moi l’idée qu’il y ait des professions plus importantes que d’autres. Je ne dis pas non plus que le Canada est incapable d’établir des critères pour assurer de l’emploi à ses citoyens et aux travailleurs jugés les plus compétents.

Je remarque simplement que ceux qui veulent poursuivre leur carrière doivent maintenir leur expérience professionnelle – autrement dit, travailler. Mais l’expérience canadienne peut signifier une reconfiguration profonde de ses habiletés individuelles et une épreuve considérable quant à sa capacité d’adaptation.

Épilogue

Quand je suis arrivé, en 2016, j’avais de l’espoir plein les mains. Deux ans et demi plus tard, il me reste encore de l’espoir... mais j’avoue que l’expérience canadienne laisse parfois un goût amer qui contraste avec la gentillesse des gens d’ici.

Selon mon expérience professionnelle, immigrer au Canada signifie être prêt à renoncer à tout ce qu’on a appris dans sa carrière et à entamer un métier qui n’a souvent rien à voir avec ses compétences antécédentes. C’est un exercice quotidien d’apprentissage et de renouvellement, mais aussi de désolation et de tiraillement.

Chaque fois que je raconte mon histoire et que j’entends celles d’autres personnes dans une situation semblable, je me pose une question simple, directe et tranchée : « Jusqu’à quand vas-tu rester ici? »

Carlos et sa famille sont attablés dans un restaurant.

Carlos Alexandre Souza, sa femme, Karine, et leurs deux enfants.

Photo : Courtoisie

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