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Les thérapies de conversion, une menace bien réelle pour la communauté LGBTQ+

Un homme tient dans sa main droite un drapeau ayant aux couleurs de l'arc-en-ciel. La photo a été prise en contre-plongée, c'est-à-dire que l'on voit de plus bas l'homme et le drapeau, comme si on levait la tête pour les regarder.
Les thérapies de conversions ou de réorientation sexuelles sont encore pratiquées au Nouveau-Brunswick selon plusieurs membres de la communauté LGBTQ+. Photo: Reuters / Mark Blinch
Anaïs Brasier

Les thérapies de conversions ou de réorientation sexuelles sont encore pratiquées au Nouveau-Brunswick selon plusieurs membres de la communauté LGBTQ+. Il s'agit d'interventions psychologiques ou spirituelles censées changer l'orientation sexuelle ou l'identité de genre d'une personne.

C’est à l’âge de 18 ans que Léa* comprend qu’elle est pansexuelle et qu’elle peut ainsi être attirée par les hommes comme par les femmes. Je ne vois pas le genre, je tombe en amour avec la personne, explique-t-elle. C’était organique, j’ai eu un feeling et je l’ai suivi, c’était naturel.

* Léa : le prénom a été changé, par respect pour la famille.

Quelques mois plus tard, elle rencontre une jeune femme, tombe amoureuse et entame une relation sérieuse avec elle.

Vient alors le temps de révéler son secret à sa famille. Elle le sait déjà, ce ne sera pas chose facile. Léa a été élevée dans un milieu très religieux. Ses parents sont divorcés et d’un côté, sa famille est catholique, de l’autre elle est protestante, mais les deux sont de fervents pratiquants.

Si la nouvelle a été plutôt bien acceptée du côté de son père, les choses ont été plus difficiles avec sa mère. C’était à la maison au souper. Je lui ai dit que je sortais avec une fille et que c’était sérieux. C’est comme si je lui annonçais la mort de quelqu’un, son visage est tourné blanc, elle avait la nausée, elle ne comprenait pas.

C’est sûr qu’il y avait le raisonnement religieux derrière ça, l’idée que Dieu avait créé l’homme et la femme pour une raison.

Léa
Les mains jointes, une paroissienne tient un chapelet avec, au bout, une croix bien visible au bout de la chaîne.Léa a grandi dans un milieu très religieux et savait que ce serait un enjeu lorsqu'elle sortirait du placard. Photo : Getty Images / Dan Kitwood

L’aspect religieux est arrivé sur la table dès le début avec la mère de Léa, et les menaces de thérapie de conversation ont suivi.

Dès les semaines suivantes, les propositions ont commencé à débouler : Si tu veux de l’aide, je peux te trouver de l’aide, je connais des gens qui s’en sortent, qui s’en sont sortis, je prie pour toi.

Et elles ont continué pendant sept ans. Ce que sa mère voulait vraiment dire, pense Léa, c’est qu’elle pouvait l’amener à l’Église pour que quelqu’un, un prêtre un ou conseiller, la ramène sur le bon chemin.

Je sais que ça se fait, ajoute-t-elle. Je connais beaucoup de personnes de la communauté LGBTQ+ qui ont grandi dans des milieux religieux et qui ont vécu avec cette menace. Je sais que ça se passe, et ça ruine des vies.

Ça se passe encore, ça se fait beaucoup dans l'ombre, il y a très peu de gens qui veulent ouvertement en parler parce qu'ils ont vécu une expérience traumatisante.

Charles MacDougall, porte-parole de l’organisme Rivière de Fierté
Charles MacDougall, porte-parole de Rivière de fierté, dans les locaux de l'organisme. Charles MacDougall, porte-parole de l'organisme Rivière de fierté, est convaincu que les thérapies de conversion se pratiquent encore au Nouveau-Brunswick. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Aujourd’hui Léa a 26 ans, elle est mariée à la femme qu’elle a rencontrée à l’âge de 18 ans et arrive à maintenir une relation amicale avec sa mère. Mais c’est seulement depuis l’an dernier, sept ans après être sortie du placard, qu’elle arrive à dire un non ferme à sa mère, à lui expliquer qu’elle ne se sent pas à l’aise et qu’elle se sent attaquée lorsque celle-ci lui parle d’aller voir un psychologue de son église. Entretemps, il y a eu des moments où Léa a presque abdiqué - Je disais que j’allais y penser parce que j’avais de la difficulté à m’affirmer, j’avais tellement besoin de [ma mère] - et des moments où les deux femmes ont complètement arrêté de se parler.

Si la relation entre Léa et sa mère est aujourd’hui stable, le chemin pour s’y rendre a été pavé d'embûches et, surtout, a laissé des marques importantes.

Quand je regarde derrière, je regarde l’effet que ça a eu sur ma santé. Le stress, le sommeil, l’anxiété. C’est difficile parce que je sais que je ne serai jamais assez bonne pour ma mère.

On veut tous entendre que nos parents sont fiers de nous, et ce n’est pas quelque chose que j’ai entendu depuis.

Léa

Une pratique discriminatoire

La psychologue Annie Roy Charland considère la thérapie de conversion comme de l’homophobie. Cette pratique discriminatoire, qu’elle soit indûment suggérée ou pratiquée, peut entraîner de graves conséquences, assure-t-elle.

Les risques suicidaires chez les jeunes LGB sont plus élevés que la population générale. Il y a des études disant qu’ils sont 14 fois plus élevés. La discrimination et le fait de ne pas avoir de soutien social sont des facteurs importants de ce risque suicidaire.

La psychologue Annie Roy Charland dans une salle de classe. Annie Roy Charland pense que les thérapies de conversion peuvent être très dangereuses pour les jeunes de la communauté LGBTQ+. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Les thérapies de conversion sont interdites dans plusieurs provinces canadiennes et certains États américains, mais pas au Nouveau-Brunswick.

Ce n'est absolument pas recommandé par le collège des psychologues du Nouveau-Brunswick et par la Société canadienne de psychologie, souligne cependant Annie Roy Charland. C'est plutôt condamné parce qu’il y a plus d'effets négatifs que positifs.

Je ne crois pas que c’est éthique, lance l’archevêque de Moncton

De vouloir changer la sexualité chez une personne, je ne crois pas que c'est éthique, je ne crois pas que c'est moral, affirme l’archevêque de Moncton, Valéry Vienneau, qui prend rarement position sur la question.

L’homosexualité va à l’encontre de la position de l’Église, mais ce genre de pratique ne devrait malgré tout pas être tolérée, dit-il. Je ne permettrais pas à un prêtre de se lancer dans ce genre de thérapie.

L'archevêque de Moncton, Valéry Vienneau, dans une église. L'archevêque de Moncton, Valéry Vienneau, prend position et s'oppose aux thérapies de conversion. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

De douloureux souvenirs

La menace des thérapies de conversion ne date pas d’hier. Membre des Forces armées canadiennes durant les années 1980, Diane Doiron a été victime des purges envers la communauté LGBTQ+ commises au sein de l’organisation. Ce harcèlement a fini par avoir raison de sa santé mentale et l’a poussée au pire : elle a tenté, en vain, de mettre fin à ses jours.

À la suite de sa tentative de suicide, les Forces armées ont envoyé Diane dans un hôpital psychiatrique. C’est là qu’on lui a suggéré la thérapie de conversion.

J’étais prête à mourir pour mon pays, mais ce n’était pas assez.

Diane Doiron
Diane Doiron en entrevue, son habit militaire en arrière-plan et son bracelet médical de l'hôpital psychiatrique dans les mains. Diane Doiron, son habit militaire en arrière-plan et son bracelet médical de l'hôpital psychiatrique dans les mains. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

C’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : Diane a quitté les Forces armées canadiennes, même si la carrière militaire était son rêve depuis qu’elle avait 12 ans. Je garde mon uniforme parce que je n’ai jamais eu la chance de servir comme je voulais, dit-elle, émue.

Diane souffre encore de stress post-traumatique, mais cela ne l’empêche pas de lutter pour la cause LGBTQ+. Elle participe à l’élaboration d’un projet de loi visant à interdire les thérapies de conversion avec le Parti vert du Nouveau-Brunswick. Cette loi ici va dire que jamais à nouveau ça va arriver. On a besoin de lois pour nous protéger.

L’organisme Rivière de fierté est convaincu que les thérapies de conversion existent encore au Nouveau-Brunswick. Il travaille donc aussi sur une campagne provinciale pour bannir ce genre de pratique. Elle sera lancée le 17 mai, Journée mondiale contre l'homophobie et la transphobie.

Supprimer l'homosexualité, ou l'identité queer, ou même la transidentité de quelqu’un, ça démontre qu'il y a toujours de l'homophobie aujourd'hui [et qu’elle est] très dangereuse et très violente, conclut Charles MacDougall. Il y a des gens qui sont en danger tout de suite.

Avec les informations de Nicolas Steinbach

Nouveau-Brunswick

Communauté LGBTQ+