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Le sombre héritage des écoles de jour autochtones de Kahnawake

Une femme tient un livre debout au milieu d'une classe composée d'élèves autochtones.

Une enseignante dans une classe de l'école de jour catholique Kateri Tekakwitha, à Kahnawake, en 1952

Photo : Kateri Center

Radio-Canada

Les témoignages des survivants des externats autochtones entendus cette semaine devant la Cour fédérale à Winnipeg ont ramené à l'avant-plan le sombre héritage de ces écoles de jour que près de 200 000 enfants autochtones ont été forcés de fréquenter pendant plus d'un siècle.

D'après un texte de Jessica Deer, CBC News

Ottawa recense l’existence de plus de 700 externats autochtones, dirigés par des congrégations religieuses, mais administrés par le gouvernement fédéral, à partir de 1920. Au Québec, 65 de ces établissements ont vu le jour entre 1868 et 1988, dont 11 se trouvaient sur le territoire mohawk de Kahnawake.

Il s’agit de la plus forte concentration après celle de la réserve des Six Nations, située près de Brantford, dans le sud-est de l’Ontario. Une présence bien marquée qui a laissé des traces.

« Le dommage causé par ces écoles de jour est tout aussi sévère que celui causé par les pensionnats autochtones », raconte Kenneth Deer, qui a grandi à Kahnawake à la fin des années 1950 et qui a fréquenté l’école Kateri Tekakwitha, dirigée à l’époque par une congrégation catholique.

La seule différence entre les pensionnats autochtones et les écoles de jour, c’est qu’on rentrait à la maison à la fin de la journée.

Kenneth Deer, survivant mohawk d'un externat indien

Le Kanien'kéha, la langue mohawk, n’était pas enseigné à l’époque où il fréquentait cet externat. « Je ne parle pas mohawk, et c’est entièrement la faute du système. »

En fait, le massacre de Lachine, survenu en 1689, et le fait que 1500 Iroquois ont brûlé vifs de nombreux colons, est le seul élément lié aux peuples autochtones dont il se souvient avoir entendu parler à l’école. « C’est ce qu’ils enseignaient à propos des Iroquois, résume M. Deer. Nous étions les mauvais Indiens. Ce n’était pas tellement inspirant comme enseignement. »

Des enfants posent pour leur photo de classe.

Cette photo montre Kenneth Deer, lors de sa photo de classe de sixième année du primaire à l'école Kateri Tekakwitha, en 1959-60. Il est le deuxième à partir de la gauche, au premier rang.

Photo : Fournie par Kenneth Deer

« On se faisait frapper constamment »

Au cours du mois d'avril, Dennis Diabo, du Conseil des Mohawks de Kahnawake, a donné plusieurs séances d’informations aux membres de sa communauté au sujet de l’entente de principe avec Ottawa survenue à la suite du recours collectif lancé au nom des victimes en 2009.

Les témoignages qu’il a recueillis auprès d’aînés sont parfois positifs, trop souvent sombres, et généralement en demi-teinte. Ce qui l’a frappé, par contre, c’est l’ignorance au sujet de l’entente de principe et de l’histoire des externats autochtones, et ce, même si la plupart des gens consultés avaient fréquenté l’une de ces écoles.

Un garçon lit un livre à son pupitre.

Un élève d'une école de jour catholique de Kahnawake, en 1966

Photo : Katerie Center

Comme Kenneth Deer, Dennis Diabo a été un élève à l’école Kateri Tekakwitha, de 1959 à 1966. Il affirme que lui et ses camarades y subissaient des agressions « persistantes » de la part des professeurs.

On se faisait frapper constamment avec un objet ou un autre; la “strape”, des morceaux de bois, une règle, des bâtons, on nous lançait des craies et des effaces, on se faisait bousculer.

Dennis Diabo, survivant d'un externat indien et membre du Conseil des Mohawks de Kahnawake

« Tout le monde à qui j’ai parlé m’a raconté des choses semblables. » En plus de ces sévices physiques, des élèves ont aussi subi des agressions sexuelles, selon lui.

« Civiliser les Indiens »

Le premier externat indien de Kahnawake a été fondé par une congrégation méthodiste au début du 19e siècle. À la même époque, des groupes catholiques ont établi des écoles de jour non mixtes. Deux écoles catholiques ont également été ouvertes dans les zones rurales de la communauté, en plus d’une troisième, dans le village, qui accueillait les élèves plus âgés.

Des fillettes sont assises en rang et regardent l'objectif de la caméra.

Le Centre culturel Kanien’kehá:ka Onkwawén:na Raotitióhkwa situé à Kahnawake possède de nombreuses photos des écoles de jour qui, comme celle-ci, ne sont pas datées.

Photo : Centre culturel Kanien’kehá:ka Onkwawén:na Raotitióhkwa

Au tout début des années 1900, des enseignants mohawks étaient engagés dans les écoles de jour catholiques, explique Gerald Reid, professeur d’anthropologie et de sociologie à l’Université Sacred Heart, au Connecticut, et auteur d’un livre sur la communauté mohawk de Kahnawake.

« Selon les registres que j’ai consultés, on les engageait pour enseigner en langue mohawk », indique-t-il.

Or, en 1914, le ministère des Affaires autochtones de l’époque les a tous congédiés afin de les remplacer par les Sœurs de Sainte-Anne. « Cette décision coïncide avec l’arrivée d’un nouveau commissaire aux Affaires autochtones qui avait une vision beaucoup plus agressive du rôle que devait jouer le système scolaire dans l’assimilation des enfants autochtones », raconte le professeur.

Dans la foulée de ses recherches pour la rédaction de son livre, Gerald Reid a mené des entrevues avec des sœurs établies dans le Massachusetts, et qui avaient autrefois enseigné à Kahnawake.

Les femmes à qui j’ai parlé ont reconnu que lorsqu’elles ont commencé à enseigner là-bas, elles étaient très jeunes et inexpérimentées, mais je crois qu’elles comprenaient très bien que leur rôle était de “civiliser les Indiens” dans le cadre du programme d’assimilation. C’est la raison pour laquelle on les a engagées.

Gerald Reid, professeur d’anthropologie et de sociologie à l’Université Sacred Heart
Un garçon se tient debout avec un bâton dans les mains, au milieu d'une classe.

Ottawa estime que près de 200 000 enfants autochtones ont été forcés de fréquenter un externat indien comme celui sur cette photo non datée.

Photo : Le Centre culturel Kanien’kehá:ka Onkwawén

Les registres d’archives démontrent par ailleurs que non seulement les membres de la communauté mohawks n’avaient pas voix au chapitre en ce qui concerne l’éducation de leurs enfants, mais qu’ils s’opposaient de plus à la présence des Sœurs de Sainte-Anne. Une situation qui fut largement documentée.

Par exemple, en juin 1947, un homme de Kahnawake s'est exprimé au nom du Conseil de bande et des chefs héréditaires de sa communauté devant un comité mixte spécial du Sénat et de la Chambre des communes chargé de se pencher sur la Loi sur les Indiens.

« L’opération des écoles de jour ou des pensionnats n’est pas approuvée par cette bande si elle est exploitée par une congrégation religieuse », a-t-il notamment affirmé.

« Nous n’approuvons pas non plus l’enseignement des Sœurs de Sainte-Anne, car elles n’en enseignent pas assez à nos enfants. Tout ce qu’ils apprennent, c’est prier, chanter et marcher jusqu’à l’église pendant les heures d’école. »

Malgré cette opposition claire, les écoles de jour ont poursuivi leurs activités sur le territoire de la communauté jusqu’en 1988. L’interdiction de la langue mohawk a toutefois été assouplie au fil des années à partir de 1970.

Des enfants posent pour leur photo de classe.

Une classe de troisième année du primaire, en 1979, à l'école Kateri Tekakwitha de Kahnawake

Photo : Fournie par Tracey Jacobs

Tenter de réparer le passé

Aujourd’hui, l’école catholique Kateri Tekakwitha, fréquentée autrefois par Kenneth Deer et Dennis Diabo, est devenue une école communautaire dirigée par le Centre d’éducation de Kahnawake, une commission scolaire régie par des parents et des représentants de la communauté.

Le cursus d’enseignement est axé sur la culture mohawk et la situation des élèves de Kahnawake est maintenant tout autre. Les élèves qui sont passés par les externats doivent pour leur part décider s’ils se joignent au recours collectif intenté en leur nom contre Ottawa.

Comme les écoles de jour étaient administrées séparément des pensionnats par le gouvernement fédéral, les anciens élèves de ces externats ne figurent pas dans la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens de 2006, qui a octroyé une compensation de 1,9 milliard de dollars à quelque 150 000 survivants. D’où le recours collectif distinct.

Les audiences sur l’entente de principe entre Ottawa et les survivants des externats indiens se sont conclues mercredi. La Cour fédérale doit maintenant rendre sa décision. Si jamais l’accord de principe est approuvé, les survivants pourraient recevoir de 10 000 $ à 200 000 $, en fonction des mauvais traitements qu’ils ont subis.

Pour Kenneth Deer, l’accord de principe symbolise une forme de reconnaissance des préjudices qu’il a endurés, mais la compensation financière « ne sera jamais assez grande pour effacer tous les dommages ».

« Ça ne me rendra jamais ma langue maternelle. »

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