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Le conflit au Yémen embrouillé par les tensions au Moyen-Orient

Un homme armé assis dans une camionnette lève la main.

Les rebelles houthis ont commencé leur redéploiement le 11 mai 2019, au port d'Al-Salif, dans la région de Hodeida.

Photo : Getty Images

Ximena Sampson

La guerre au Yémen s'étire depuis maintenant plus de quatre ans, sans perspective prochaine de résolution. Alors que la tension est à son comble dans la région, avec de récentes attaques contre des intérêts saoudiens, les Yéménites continuent de souffrir des ravages d'un conflit qui a déjà fait au moins 60 000 morts.

Le 14 mai, des installations pétrolières saoudiennes situées près de Riyad ont été visées par des attaques de drones chargés d’explosifs, une opération revendiquée par les rebelles houthis du Yémen.

L’oléoduc de 1200 km de long relie le golfe Persique à la mer Rouge en contournant le détroit d’Ormuz, que les Iraniens menacent de bloquer.

Le cibler montre aux Saoudiens qu’ils ne sont quand même pas hors d'atteinte, croit Thomas Juneau, professeur adjoint à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales à l'Université d'Ottawa.

« Toute l’idée stratégique derrière ce pipeline, c’est d’éviter la voie maritime du golfe Persique, et donc l'exposition à l'Iran », soutient le chercheur.

En ciblant ce pipeline, les Houthis envoient le message que, même si vous essayez d'éviter les eaux du golfe Persique, vous êtes vulnérable. C’est un symbole important.

Thomas Juneau, professeur adjoint à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales à l'Université d'Ottawa

Pénétrer avec précision dans le territoire saoudien

En outre, même si ce n’est pas la première attaque des rebelles yéménites sur le territoire saoudien, c’est la première fois qu’ils réussissent à aller aussi loin, note Peter Salisbury, analyste pour le Yémen au sein de l’International Crisis Group (ICG).

« Je crois que c’est la portée [des attaques] qui inquiète bien des gens, souligne-t-il. Les drones de basse technologie font partie de l’arsenal militaire des Houthis depuis quelques années. Mais, cette fois, ils ont frappé à plus de 700 km de la frontière du Yémen. De plus, il s’agissait de frappes très précises. À cette distance, il est normalement très difficile d'atteindre une cible relativement petite de façon précise. »

Des débris de drones sur une table.

Les Émirats arabes unis accusent les rebelles houthis d'avoir utilisé des drones iraniens Ababil contre les forces de la coalition menée par l'Arabie saoudite au Yémen. On en voit ici les débris, le 19 juin 2018, à Abou Dhabi.

Photo : Getty Images / KARIM SAHIB

En outre, croit Neil Partrick, analyste de la péninsule arabique et éditeur de Saudi Arabian Foreign Policy : Conflict and Cooperation, publié aux éditions IB Taurus, même si l’attaque n’a pas eu beaucoup d’incidence, elle a valeur de symbole.

Cette attaque suggère, si les Houthis en sont les responsables, que les alliés de l’Iran ont accès au coeur même de l’Arabie saoudite.

Neil Partrick, analyste de la péninsule arabique

Cette attaque est survenue deux jours après de mystérieux actes de sabotage signalés par les autorités saoudiennes contre quatre navires – deux pétroliers saoudiens, un norvégien et un cargo émirati – qui se trouvaient au port de Fujaïrah, dans le golfe d’Oman.

Certains attribuent ces attaques aux Iraniens, tandis que d’autres laissent entendre que les Saoudiens eux-mêmes pourraient les avoir provoquées pour faire grimper les tensions d’un cran.

« Il y a des messages contradictoires, note Thomas Juneau. Qu'est-ce qui s'est passé exactement avec ces quatre navires? Je ne pense pas qu'on puisse en arriver à une conclusion avec l'information dont on dispose. »

Un contexte explosif

Ce qui est sûr, c’est que la région est sous haute tension.

L’hostilité a grimpé d'un cran depuis la décision du président Trump, en mai 2018, de se retirer de l’accord sur le programme nucléaire iranien négocié par son prédécesseur, Barack Obama, et d’imposer des sanctions à Téhéran.

L’Iran, en contrepartie, menace de reprendre l'enrichissement d'uranium.

Le porte-avions USS Abraham Lincoln se détache du navire de soutien de combat rapide USNS Arctic (T-AOE 8) après un ravitaillement en Méditerranée.

Les États-Unis ont envoyé le porte-avions USS Abraham Lincoln au Moyen-Orient pour lancer un « message » à l'Iran.

Photo : Reuters / Marine américaine

Le 6 mai, le Pentagone a annoncé l’envoi dans la région d’un navire de guerre et d’une batterie de missiles Patriot, ainsi que d’un porte-avions et de bombardiers B52. Les Américains songeraient aussi à déployer 120 000 hommes au Moyen-Orient, une information toutefois niée par le président Donald Trump.

Personne n’a cependant intérêt à ce que ça explose, croit Thomas Juneau. « Les principaux acteurs impliqués, que ce soit les États-Unis, l’Iran ou l’Arabie saoudite, veulent éviter une confrontation directe, affirme-t-il. La stratégie américaine, ce n’est pas la guerre avec l'Iran, c'est de maximiser la pression d'une façon très agressive. Ils appellent ça "la stratégie de la pression maximale". »

Autant du côté américain que du côté iranien, les responsables politiques ont déclaré qu’ils ne souhaitaient aucunement une guerre.

Néanmoins, on ne peut exclure un dérapage qui conduirait à un affrontement que personne ne veut, souligne M. Juneau. « Le risque à ce stade-ci est qu’une étincelle pourrait mener à une escalade non désirée des deux côtés. Historiquement, il y a des conflits qui ont commencé comme ça. »

Du côté des Houthis

Après l’attaque de l’oléoduc, un porte-parole des Houthis a twitté qu'il s'agissait d'« une réponse aux agresseurs qui continuent de commettre un génocide » au Yémen.

« Les Houthis croient qu'attaquer l'Arabie saoudite est utile pour eux », pense Gerald Feierstein, ancien ambassadeur américain au Yémen et vice-président du Middle East Institute, à Washington. « Mais le choix de l’oléoduc comme cible est davantage lié au conflit iranien qu’il ne l’est au conflit du Yémen. »

Cette attaque sur le pipeline semble faire partie de la stratégie iranienne visant à démontrer les vulnérabilités de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis.

Gerald Feierstein, ancien ambassadeur américain au Yémen et vice-président du Middle East Institute

Il ne faut pas croire pour autant que les Houthis agissent pour le compte des Iraniens, mentionne Thomas Juneau. « Les Houthis reçoivent du soutien de l’Iran, ils ont des intérêts communs avec l’Iran, mais ce ne sont pas des marionnettes de l’Iran. »

« C’est une erreur de voir les Houthis comme une espèce de milice pro-iranienne, estime Neil Partrick. Ils ont leurs propres objectifs et font leurs propres calculs, même si l’intervention saoudienne dans la guerre au Yémen, ironiquement, a rendu les Houthis plus dépendants de l’Iran. »

Un homme blessé à la jambe est assis sur une chaise en plastique devant une tente faite avec des bâches à laquelle sont adossées des béquilles.

Un camp de déplacés dans le district d'Abs, dans la province de Hajjah, au Yémen, le 13 mai 2019.

Photo : Getty Images / ESSA AHMED

L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont pris la tête d'une coalition militaire présente au Yémen depuis 2015 pour tenter de ramener au pouvoir le gouvernement reconnu par la communauté internationale, renversé par les Houthis l'année précédente.

Le conflit a causé la mort d’au moins 60 000 personnes, dont de nombreux civils. Environ 3,3 millions de personnes sont toujours déplacées et 24,1 millions, soit plus des deux tiers de la population, ont besoin d'assistance, selon l'ONU.

Malgré tout, on ne doit pas y voir une guerre par procuration, affirment les experts.

« Il s’agit d’une guerre civile entre Yéménites, remarque Gerald Feierstein. Ça ne veut pas dire que les Saoudiens et les Iraniens ne sont pas impliqués, parce qu’ils le sont. Et leur implication rend la situation encore plus compliquée. Mais les éléments fondamentaux du conflit sont internes au Yémen. »

Depuis le tout début du conflit, la situation militaire a peu changé.

« C'est un bourbier pour l’Arabie saoudite, croit Thomas Juneau. C’est une guerre qui n’a pas de sortie militaire évidente à court ou à moyen terme. Depuis la fin 2015, les lignes de front ont à peine bougé. L’Arabie saoudite, malgré sa puissance largement supérieure aux niveaux militaire et économique, ne réussit pas à faire reculer les Houthis. »

Mais, entre-temps, la situation humanitaire continue de se dégrader. Quelque 85 000 enfants seraient morts de faim au cours des quatre dernières années et des millions d'autres sont menacés par la famine.

 Plus de 5 millions d'enfants menacés par la famille au Yémen selon l'organisme Save the children

Un enfant souffrant de malnutrition est soigné dans un hôpital de Sanaa, au Yémen.

Photo : Reuters / Khaled Abdullah

« La grande majorité des Yéménites a besoin d’assistance, que ce soit de la nourriture, des médicaments ou d’autres éléments essentiels », note M. Feierstein. Dans certaines régions du pays, surtout dans les grandes villes, la population a accès aux denrées essentielles et aux médicaments, mais à cause de la crise économique engendrée par la guerre, peu de gens ont les moyens de se les payer, explique-t-il.

Au cours d’une rencontre à Stockholm, en Suède, en décembre dernier, la délégation des Houthis et celle du président Abd Rabbo Mansour Hadi ont signé un accord prévoyant notamment un retrait des rebelles des ports de Hodeida, d'Al-Salif et de Ras Issa, la création d’un corridor humanitaire, un cessez-le-feu à Hodeida et un échange de prisonniers.

Si les rebelles ont enfin remis le contrôle de la sécurité de trois ports de la mer Rouge à la garde côtière, cette semaine, après cinq mois d’attente, selon ce qu’a annoncé l’ONU, on est encore bien loin d’un règlement du conflit, croit Gerald Feierstein.

« Les deux parties pensent encore pouvoir remporter une victoire militaire et croient qu'elles n'auront pas besoin de faire des concessions pour arriver à un accord », affirme-t-il.

Après les négociations de Stockholm, en décembre, il y avait un certain optimisme, on avait l’impression que cela pourrait donner un élan aux efforts des Nations unies pour obtenir un accord politique. Cinq mois plus tard, on ne peut pas dire que ça se concrétise vraiment.

Gerald Feierstein, vice-président du Middle East Institute

« On est encore loin de ce qu’on pourrait appeler un processus de paix », ajoute Peter Salisbury, de l'ICG. Cependant, si la démilitarisation de Hodeida est réussie, ce serait une étape importante qui pourrait mener, à terme, à des négociations. « Ils n’auront pas le choix à un moment donné de se tourner vers un accord politique. Mais quand? » se demande-t-il.

La récente escalade de tensions entre de grandes puissances dans la région risque de rendre un quelconque dialogue encore plus difficile.

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