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Du nucléaire pour rendre les sables bitumineux plus verts

Le site du projet d'exploitation des sables bitumineux Syncrude
Le site du projet d'exploitation des sables bitumineux Syncrude Photo: La Presse canadienne / La Presse canadienne/Jason Franson
Tiphanie Roquette

L'exploitation des sables bitumineux produit encore près de 10 % des émissions de gaz à effet de serre du Canada. Une pollution qui pourrait totalement être éliminée d'un coup de baguette, pas si magique, appelée le nucléaire. Mais, entre considérations économique, environnementale et sociale, l'industrie et les gouvernements sont indécis.

C’est une technologie qui mérite d’être étudiée, mais les chances de succès ne sont pas garanties, prévient d’emblée, Axel Meisen, conseiller d'Alberta Innovates, une agence gouvernementale spécialisée dans la recherche de nouvelles technologies.

Du bitume sans émissions de gaz à effet de serre

Marier deux énergies aussi polarisantes que les sables bitumineux et le nucléaire peut paraître saugrenu, et pourtant, ces deux industries flirtent avec l'idée d'un mariage depuis des années. Le nucléaire attire la curiosité, pas seulement en Alberta, mais aussi en Saskatchewan. Le premier ministre Scott Moe a entrouvert la porte la semaine dernière.

C'est qu'au milieu des attaques sur le pétrole « sale » , l’argument environnemental du nucléaire a beaucoup de poids, reconnaît Axel Meisen. Les pétrolières brûlent des quantités importantes de gaz naturel pour chauffer l’eau nécessaire à la séparation du bitume des sables. À elle seule, l’industrie consomme un quart du gaz naturel au Canada et produit ainsi des émissions de gaz à effet de serre.

Du sable bitumineuxDe l'eau chaude ou de la vapeur est nécessaire pour extraire le bitume du sable, un processus qui consomme beaucoup d'énergie. Photo : iStock

L’industrie nucléaire propose de remplacer ce gaz naturel par de petits réacteurs modulaires. Un consortium d’intervenants de l’industrie nucléaire et d’agences gouvernementales a publié une feuille de route en novembre.

Qu’est-ce qu'un petit réacteur modulaire (PRM)?

  • Les petits réacteurs modulaires ont une puissance maximale inférieure à 300 MW, soit plus de deux fois moins que les centrales classiques.
  • Un PRM pourrait tenir dans un gymnase, mais en réalité, il aurait la taille d'une usine de pâte à papier.
  • Ces réacteurs sont modulaires parce que les composants seraient produits en usine pour réaliser des économies d'échelle. Ils seraient ensuite assemblés sur les sites selon les besoins.

Selon cette feuille de route, les PRM pourraient remplacer l’électricité et le gaz naturel dans le processus de vapeur de 96 usines de l’Alberta. Un remplacement minime de 5 % créerait, selon leurs calculs, de 350 à 450 millions de dollars de valeur annuelle entre 2030 et 2040.

Un homme en costume sourit à la caméra. Axel Meisen est conseiller à l'organisation Alberta Innovates. Photo : Alberta Innovates

Même si on prend en compte la fabrication des composants [de ces PRM], les émissions de gaz sont significativement moins importantes que celle du gaz naturel. Donc, si l’on s’intéresse aux changements climatiques, c’est évident que l’on doit prendre en compte le nucléaire, affirme M. Meisen.

Même si ce sont des arguments de poids, cela n’en fait pas des arguments décisifs.

Axel Meisen, conseiller d'Alberta Innovates

Pourquoi l’industrie ne saute-t-elle pas sur cette occasion? Si le nucléaire gagne la bataille environnementale, il ne fait par contre pas le poids du côté économique. Les PRM font beaucoup parler, mais ils ne sont pas encore au stade de la commercialisation.

Trop cher pour l'instant

Des rumeurs couraient selon lesquelles l’entreprise Toshiba travaillait sur la construction d’un petit réacteur pour une entreprise de sables bitumineux avec une date de livraison en 2020. Mais, dans un courriel envoyé à Radio-Canada, l’entreprise affirme qu’elle fait face à des difficultés financières et qu’il n’y a aucune avancée dans ce dossier.

Une centrale nucléaire.Les petits réacteurs modulaires n'occuperaient pas autant d'espace que les centrales nucléaires. Photo : La Presse canadienne / Mary Ann Chastain/AP

En revanche, le prix du gaz naturel est bas depuis plusieurs années. La tarification du carbone est également encore faible pour les gros émetteurs. Le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, a promis de la faire encore baisser, soit de 30 $ la tonne à 20 $ la tonne.

Sans un prix plus élevé du carbone, il est difficile pour les énergies propres de faire une bonne compétition, déplore le directeur des politiques à l’Association nucléaire canadienne, John Stewart.

Et c’est sans compter le lourd processus d’approbation réglementaire, la consultation du public et les inquiétudes autour de la gestion des déchets nucléaires.

Si cette source d’énergie est généralement bien vue dans les provinces où elle est déjà exploitée, l’industrie est en terre presque vierge en Alberta. Areva et Bruce Power ont tenté par le passé d’y établir des centrales nucléaires, mais ont abandonné.

Qui sautera le pas?

M. Stewart ne croit cependant pas qu’il faille tirer un trait sur le nucléaire. La Chine, la Russie et l’Argentine investissent toutes dans la commercialisation des petits réacteurs nucléaires. Le Canada ne doit pas manquer le train technologique.

L'important pour le Canada, c’est de ne pas se retrouver dans une situation où l'on devra acheter des réacteurs chinois.

John Stewart, directeur des politiques, Association canadienne du nucléaire

Soheil Asgarpour, le président d’une association sur les technologies dans le monde des hydrocarbures (PTAC), croit aussi que le secteur pétrolier et gazier doit garder un oeil sur le nucléaire.

Au prix actuel [du gaz naturel], l’industrie n’est pas intéressée. Mais, si on parle de l'avenir du développement des sables bitumineux et que le gaz naturel croît jusqu’à 7 $ par millier de pieds cubiques, le nucléaire devient une option viable, affirme-t-il.

Mais, pour l’instant, l’industrie ne veut pas sauter le pas. Aucune des entreprises qui avaient participé à un atelier sur la feuille de route n’a voulu répondre à nos questions. Il y a quelques années, la PTAC a organisé une rencontre entre les pétrolières et les exploitants de centrales nucléaires, mais de l’aveu de M. Asgarpour, les intervenants n’étaient pas sur la même longueur d'onde.

Le seront-ils dans quelques années? L’industrie du nucléaire reste optimiste. On ne peut pas en acheter derrière un camion, mais le jour viendra où ce sera une option pour le processus de décarbonisation pour le Canada, pour les industries, conclut M. Stewart.

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