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Air Transat en voie de passer aux mains d'Air Canada

Air Canada achète toutes les parts de Transat AT en circulation. Photo: Patrick Cardinal
François Messier

Air Canada souhaite acheter Transat AT pour une somme de 520 millions de dollars, soit 13 $ pour chacune des actions en circulation. La transaction proposée, qui doit être finalisée d'ici 30 jours puis approuvée par les actionnaires et par le Bureau de la concurrence, se traduirait par le regroupement des activités des deux sociétés aériennes à Montréal.

« Un regroupement avec Transat représente une excellente occasion pour les parties prenantes des deux sociétés », a plaidé le président et chef de la direction d'Air Canada, Calin Rovinescu, dans un communiqué publié jeudi matin pour annoncer l'entente exclusive conclue entre les deux parties.

Selon lui, la transaction serait bénéfique pour « les actionnaires de Transat et d'Air Canada, les employés des deux sociétés, qui profiteront d'une sécurité d'emploi et de perspectives de croissance améliorées, et les voyageurs canadiens, qui profiteront de la capacité accrue de la société fusionnée à occuper une place de chef de file sur le marché hautement concurrentiel du voyage d'agrément à l'échelle mondiale ».

« L'acquisition présente une occasion unique de se mesurer aux plus grands du marché mondial du voyage d'agrément », poursuit-il. « Nous pourrons ainsi élargir notre plaque tournante de Montréal, l'aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau, où nous avons ajouté 35 liaisons depuis 2012 pour les collectivités de Montréal et du Québec, et au départ de laquelle nous avons transporté 10 millions de passagers en 2018 seulement. ».

Cette solution toute québécoise permettra de conserver des emplois de grande qualité au sein de la direction générale et des fonctions clés au siège social à Montréal, ainsi que de fournir une plateforme pour une croissance et des emplois futurs.

Extrait du communiqué d'Air Canada

Air Canada, qui dit avoir « tous les fonds nécessaires pour conclure cette transaction » seule, n'entend faire aucune autre annonce au sujet de la transaction proposée.

Dans une lettre aux employés d'Air Canada dont Radio-Canada a obtenu copie, le vice-président aux opérations aériennes de la société, Murray Strom, ne cache toutefois pas que la transaction proposée s'inscrit dans le contexte de « la récente acquisition de WestJet par Onex ».

Il faudrait que nous comprenions tous que cette annonce change le portrait de notre industrie et qu'il serait regrettable que Transat passe aux mains de WestJet et affaiblisse notre secteur des vols d'agrément.

Murray Strom, vice-président aux opérations aériennes d'Air Canada

M. Strom dit comprendre que la nouvelle entraînera « des appréhensions, des incertitudes et des obstacles », mais il soutient qu'Air Canada n'a pas le choix de s'adapter aux changements dans l'industrie aérienne. À défaut de le faire, « nous risquons de subir le même sort que celui de transporteurs autrefois exceptionnels comme Eastern et Pan Am », écrit-il.

Dans une déclaration transmise à Radio-Canada, le Bureau de la concurrence confirme être au courant des négociations exclusives en cours entre Transat et Air Canada. « Si les parties parviennent à un accord qui est dans le champ de l’application de la Loi sur la concurrence, le Bureau analysera la fusion », indique un porte-parole du Bureau, Eric Joyce.

Les explications de Frédéric Arnould

« Une bonne nouvelle », dit Transat

Dans un communiqué distinct, Transat AT précise que la période d'exclusivité de 30 jours doit permettre à Air Canada de compléter sa revue diligente et de finaliser « la négociation de l'entente définitive quant à cette transaction ». Son président et chef de la direction, Jean-Marc Eustache, présente l'offre d'achat comme une « bonne nouvelle ».

C'est l'occasion de s'adosser à une grande entreprise qui connaît et comprend notre métier et qui a un succès incontestable dans le voyage. Ceci représente la meilleure perspective non seulement de maintien, mais de croissance à long terme de l'activité et des emplois que Transat a développés au Québec et ailleurs depuis plus de 30 ans.

Jean-Marc Eustache, président et chef de la direction de Transat

Transat spécifie que l'offre d'Air Canada a été acceptée sur « recommandation unanime » du comité spécial d'administrateurs mis sur pied pour évaluer toutes les propositions soumises. Cette recommandation a pris en compte plusieurs éléments, dont :

  • l'intérêt de la société et de ses parties prenantes;
  • l'environnement économique et réglementaire dans lequel Transat évolue;
  • le prix proposé de 13 $ par action, soit une prime de 148,5 % sur le cours moyen pondéré en fonction du volume pour les 20 jours précédant la date de l'annonce du 30 avril 2019, et une prime de 47,8 % sur le cours moyen pondéré en fonction du volume pour la période de 20 jours se terminant le 15 mai 2019;
  • les modalités de la proposition de Air Canada jugées raisonnables et acceptables dans leur ensemble, y compris la durée de la période d'exclusivité, la divulgation des principaux termes de la lettre d'intention, les engagements d'Air Canada, les modalités éventuelles des ententes définitives.
Jean-Marc Eustache, en complet, devant un lutrin.Le fondateur et président et chef de la direction de Transat, Jean-Marc Eustache, lors de l'assemblée annuelle des actionnaires de la compagnie, en mars 2016. Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

« Après avoir été sollicité par plusieurs parties et avoir considéré les alternatives qui s'offraient à Transat, le conseil d'administration a conclu qu'il est aujourd'hui dans l'intérêt de Transat et de ses parties prenantes de finaliser les négociations en exclusivité avec Air Canada en vue de conclure la transaction », affirme la compagnie.

Si Transat devait finalement accepter « une proposition supérieure non sollicitée », elle devra assumer une pénalité de 15 millions de dollars, précise le communiqué. Air Canada devrait pour sa part lui verser 40 millions si l'entente devait être « résiliée au motif que les approbations des autorités réglementaires ou gouvernementales requises n'ont pas été obtenues ».

Entre-temps, Transat souligne que ses opérations se poursuivent normalement et que les discussions en cours « n'entraînent aucun changement pour ses clients, ses fournisseurs et ses employés ».

Une « bonne nouvelle », dit Legault, émotif

Le premier ministre François Legault, qui a cofondé Air Transat à la fin des années 80, soutient que l'achat de la compagnie par Air Canada constituerait une « bonne nouvelle », puisque le siège social de cette dernière se trouve déjà à Montréal.

Il a reconnu que le possible achat de son ex-compagnie par son compétiteur lui donne un « pincement au coeur », et qu'il a eu « beaucoup d'émotions » en apprenant la nouvelle, mercredi soir. Il dit avoir passé la nuit à se « rappeler de beaux souvenirs » du premier vol d'Air Transat.

Une chose qui est sûre, c’est que si Air Canada achète Air Transat, on se retrouve au Québec avec un siège social solide, qui va pouvoir continuer de se développer.

François Legault, premier ministre du Québec

M. Legault a convenu que la transaction allait réduire quelque peu la concurrence pour les voyageurs qui veulent se rendre à l'étranger, mais a dit ne pas avoir trop d'inquiétudes à ce sujet.

Il a revanche réitéré sa volonté de mettre Air Canada au pas en ce qui concerne les prix « trop élevés » qu'elle facture pour les vols vers les régions éloignées du Québec. « Il y a de l'exagération » en ce moment, dit-il, et il convient de s'assurer qu'Air Canada se contente d'un « profit raisonnable ».

Ce que je veux, c’est qu’on mette des prix maximum pour certaines régions au Québec. Les discussions vont bon train avec Air Canada. Mais effectivement, en ce moment, il y a de l’abus, parce qu’il y a un monopole sur certains vols domestiques. C’est là qu’est ma principale préoccupation.

François Legault, premier ministre du Québec

M. Legault souhaite également que plus de membres du conseil d'administration d'Air Canada soit établis à Montréal, même s'il dit comprendre qu'une compagnie internationale souhaite que certains de ses administrateurs soient basés à l'étranger, pour des raisons d'affaires.

La queue d'un avion d'Air Transat, alors qu'on voit une pancarte de dos d'âne à l'avant.Air Canada voit le regroupement avec Transat AT comme une excellente occasion d'affaires. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Fitzgibbon n'exclut pas le dépôt d'offres concurrentes

Le ministre québécois de l'Économie, Pierre Fitzgibbon, estime lui aussi que la conclusion de la transaction serait une « bonne chose » pour les deux compagnies, tout en soulignant que d'autres offres « bonifiées » pourraient venir concurrencer celle d'Air Canada.

Il a indiqué qu'il avait parlé au patron d'Air Canada tout de suite après que Transat AT a annoncé qu'elle était en discussions préliminaires avec différentes parties intéressées à faire son acquisition, le 30 avril.

« La sensibilité que j’avais, moi, était double : la première était pour le consommateur – est-ce que les prix des voyages à Cancun au mois de janvier vont changer? – et les employés, évidemment. [...] Air Canada a la même sensibilité. Cavin [Ravisnescu], qui est un Montréalais, a la même sensibilité », a-t-il assuré.

Pour moi, la solidité d’Air Canada, qui va être accentuée s’ils font l’acquisition d’Air Transat, est une bonne chose pour une société québécoise qui rayonne au niveau international. Je pense que c’est un élément qu’il faut considérer.

Pierre Fitzgibbon, ministre de l'Économie du Québec

Il a toutefois ajouté peu après que Québec pourrait tout de même venir en aide à un autre acheteur qui soumettrait « une offre [d'achat] bonifiée, tant au niveau monétaire qu'humain ». Les hommes d'affaires québécois Dominik Pigeon, Vincent Chiara et Pierre Karl Péladeau ont tous montré de l'intérêt pour Air Transat.

Deux avions aux couleurs d'Air Transat.Des appareils d'Air Transat, sur le tarmac de l'Aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau, à Montréal. Photo : Getty Images / AFP/Daniel Slim

« Je n’ai pas d’idées comment les autres repreneurs pourraient réagir. Est-ce qu’ils pourraient revenir? Le réponse est oui », a dit le ministre. « S’il y a une autre solution québécoise, à un prix supérieur, que le C.A. d'Air Transat jugerait appropriée, nous pourrions participer à cette opération. »

Le ministre n'a pas voulu s'avancer sur l'impact que la transaction proposée pourrait avoir sur le prix des billets pour les consommateurs ni sur les garanties que Québec pourrait exiger d'Air Canada advenant que la transaction soit conclue. « Qu’est-ce que le gouvernement du Québec peut imposer à Air Canada? [...] La réponse, c’est : "pas grand-chose" », a-t-il laissé tomber.

On est-tu mieux d’avoir une compagnie solide, soucieuse des enjeux des Québécois, ou plusieurs joueurs pas solides? Je n’ai pas la réponse.

Pierre Fitzgibbon, ministre de l'Économie du Québec

Le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, a aussi déclaré que l'annonce des deux transporteurs constitue une « bonne nouvelle ».

« Nous allons bien sûr l’étudier. C’est la responsabilité du gouvernement fédéral d’examiner ces transactions et de décider si, d’abord, c’est dans l’intérêt du public, et je suis sûr […] que le Bureau de la concurrence va vouloir l’examiner. Alors nous attendrons les détails avant de prendre les décisions », a-t-il dit.

Des emplois pourraient disparaître

Dans un communiqué, le président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, a également salué ce développement, en soulignant que l'industrie du tourisme « est en forte croissance et nécessite des capacités importantes pour obtenir des synergies et des économies d’échelle ».

La transaction, si elle est conclue, permettrait de maintenir ici les leviers décisionnels stratégiques pour l’avenir des emplois de Transat et pour le déploiement de l’expertise québécoise dans l’industrie touristique. C’est une bonne nouvelle pour notre économie.

Michel Leblanc président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain

M. Leblanc prévient toutefois qu'il faut s'attendre à ce que la transaction entraîne « une certaine rationalisation des fonctions à la suite du regroupement de Transat et des unités d’Air Canada qui visent le même type d’activité ».

Il s’agit néanmoins d’une issue plus porteuse que si Transat devait passer sous propriété hors Québec. « À terme, une entreprise montréalaise plus forte et plus apte à concurrencer les géants internationaux est de bon augure pour la création d’emplois à Montréal et le renforcement des entreprises de services qui appuient ce secteur », a conclu M. Leblanc.

L'Association internationale des machinistes et des travailleurs de l'aérospatiale, qui syndique des mécaniciens des deux transporteurs, laisse aussi entendre qu'elle craint des pertes d'emplois.

Notre priorité dans ce dossier sera de veiller à la protection de nos membres, tant chez Air Transat que chez Air Canada. De façon générale, à ce stade-ci, nous avons plus de questions que de réponses quant à l’avenir des emplois

Dave Chartrand , coordonnateur québécois du syndicat AIMTA, affilié à la FTQ

Dans un communiqué, le syndicat dit avoir communiqué avec Air Canada tout de suite après l'annonce afin d'en apprendre davantage sur ses projets « à court et à long terme ».

Une transaction bénéfique pour Air Transat, selon un expert

Entrevue avec Mehran Ebrahimi, spécialiste de l’aviation.

« Je suis content dans la mesure où la transaction Onex-WestJet a un petit peu changé la donne », a pour sa part affirmé Mehran Ebrahimi, professeur au Département de management et technologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), au micro de Gravel le matin.

« Air Transat se trouvait seule un peu en position de faiblesse. S’associer à un acteur important comme Air Canada, c’est intéressant », estime-t-il, tout en convenant que le marché risque fort de devenir moins concurrentiel si la transaction se concrétise.

« Est-ce que cette transaction va passer le test du Bureau de la concurrence? Si on considère les parts de marché d’Air Canada et les parts de marché d’Air Transat, on est à la limite, a dit M. Ebrahimi. On va voir quelle gymnastique ils vont faire auprès du Bureau de la concurrence pour essayer de faire passer cette transaction. »

« Cela dit, je pense que les deux vont essayer de gruger le maximum de parts de marché, dans la mesure où le marché canadien ne grossit pas », ajoute M. Ebrahimi. « Et les deux ont maintenant les reins assez solides pour essayer de jouer sur les prix plus faibles pour aller chercher des consommateurs. »

En achetant Air Transat, Air Canada mettrait la main sur une compagnie qui a déclaré des revenus de près de 3 milliards de dollars en 2018, en hausse de 6 %, mais dont la perte d'exploitation a atteint 44,5 millions. Cette perte d'exploitation a atteint 38 millions lors du premier trimestre de 2019.

Cette situation s'explique par les coûts du carburant, la faiblesse du dollar canadien depuis plusieurs années et par la concurrence, de plus en plus forte, sur les marchés vers le sud et vers l'Europe. La société a aussi investi dans la construction de centres hôteliers près de Cancun, au Mexique, qui ne lui rapportent rien pour l'instant.

Transat AT indique dans son communiqué qu'elle a convenu de « restreindre ses engagements et dépenses en lien avec l'exécution de sa stratégie hôtelière durant la période d'exclusivité », sans donner plus de détails.

Avec la collaboration de Bernard Barbeau

Transports

Économie