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Où étaient les francophones pendant la grève de 1919?

Photo de la ville de Saint-Boniface dans les années 1920.
Saint-Boniface dans les années 1920 Photo: Société historique de Saint-Boniface, no. de fonds 0046, référence SHSB 19281
Chloé Dioré de Périgny

Il y a 100 ans, la grève de 1919 a marqué l'histoire du Canada. On connaît mal le comportement des francophones de l'époque par rapport à la grève, en raison d'un manque d'information historique, mais les historiens peuvent tout de même émettre quelques hypothèses.

 Je dirais qu’ils étaient à l’écart plutôt que d’être antigrévistes, soutient l’historien Jean-Marie Taillefer. Je crois que, si on leur avait présenté toutes les questions que les grévistes soulevaient, en termes de justice sociale, les francophones les auraient soutenus. 

Peu de données recensent le nombre d’ouvriers francophones ayant participé à la grève. Pour Jean-Marie Taillefer, cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu, mais que les Franco-Manitobains étaient une minorité à s’insurger en 1919.

Au début du XXe siècle, la francophonie manitobaine était majoritairement rurale et axée sur l'agriculture. Selon l’historien, elle était peu informée au sujet de la grève.

Photo d'archive de 1919 où se trouvent des chevaux qui tirent une charrue et un homme avec du foin dans les mains. Les francophones vivaient principalement dans les campagnes manitobaines en 1919. Photo : Société historique de Saint-Boniface

Une couverture médiatique limitée

Entre le 13 mai et le 17 juin 1919, pendant la grève, l'impression de l’un des deux hebdomadaires francophones de la province, La Liberté, est interrompue par le mouvement de grève. Les trois quotidiens de Winnipeg subissent le même sort, jusqu'à la fin de mai.

Le seul journal francophone qui continue d’être édité est Le Manitoba, qui est imprimé à Saint-Boniface. « Le Manitoba était un journal conservateur qui appuyait le patronat », dit Jean-Marie Taillefer.

Une du journal francophone Le Manitoba du 21 mai 1919.L'hebdomadaire francophone « Le Manitoba » couvre la grève de 1919. Photo : Université du Manitoba

Pour Le Manitoba, les grévistes étaient des bolcheviques, ajoute Jean-Marie Taillefer.

C’était des communistes, des athées, alors on ne pouvait pas supporter des gens qui voulaient mettre fin à l’ordre, on parlait d’eux comme des gens qui voulaient remplacer le gouvernement légitime, explique-t-il.

En cette heure grave, nous nous hâtons de féliciter nos ouvriers de Saint-Boniface de la conduite saine qu’ils tiennent. Ils ont raison. La question ouvrière ne se résoudra d’une manière satisfaisante que si l’on apporte aux négociations une raison froide et un coeur contrôlé.

Le Manitoba, 21 mai 1919.

Le Manitoba, qui couvre des intérêts privés et que l’on soupçonne d’être un peu capitaliste, va être le seul moyen d’information pour les francophones de la province et surtout de Saint-Boniface , confirme l’historienne Jacqueline Blay.

Deux sociétés distinctes

En 1919, Saint-Boniface est une ville à part entière, voisine de Winnipeg, située de l’autre côté de la rivière. Clairement, ils n’étaient pas ce qu’on pouvait appeler des nôtres, c’était vraiment des autres, renchérit Jean-Marie Taillefer.

La société de Winnipeg était pleine d’immigrants de l’Europe de l’Est. C’était tellement différent des francophones qui étaient ici [depuis quelques années, quelques générations], ajoute Harriet Zaidman, auteure du roman City on Strike, sur la crise de 1919.

La communauté francophone est en effet « homogène » et composée de catholiques à l’époque de la grève. À Saint-Boniface, l’élite catholique religieuse voulait s'assurer qu’on n’ait pas de commotion et qu’on ne change pas le statu quo , ajoute Jean-Marie Taillefer.

Grève égale syndicalisme, égale attitude qui ne correspond pas à leur valeurs chrétiennes.

Jacqueline Blay

Une communauté sous tension

Selon les hypothèses des historiens, les Franco-Manitobains avaient d’autres priorités que la grève qui se déroulait de l’autre côté du pont Provencher.

La communauté était en effet « sous tension » depuis 1916, avec l’abolition de la langue française dans les écoles, la résistance contre la majorité anglophone et la séparation du diocèse de Saint-Boniface au profit de celui de Winnipeg quelques années auparavant, explique Jacqueline Blay.

Le but principal de la communauté francophone a toujours été de s'occuper des écoles. C'est le secteur par lequel une communauté assure sa pérennité, surtout si elle est minoritaire, ajoute-t-elle. Comme l'Association d'éducation des Canadiens français du Manitoba était encore en train de se concrétiser, les Franco-Manitobains devaient s'occuper de l'organisation du réseau d'écoles qui enseignaient le français en cachette.

Les francophones venaient juste de se faire donner un coup de bâton sur la tête, ils venaient juste de se relever de ce coup-là en plein front et n’étaient pas prêts à se mettre au-devant d’autres coups, conclut Jean-Marie Taillefer.

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