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  • Envoyé spécial
  • Et si la Chine envahissait l’Europe en passant par l’Italie?

    Conteneurs au port de Trieste.
    Le port de Trieste, en Italie, est à mi-chemin entre les grands marchés de l’Europe occidentale et les centres manufacturiers à l’Est. Photo: Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
    Yanik Dumont Baron

    L'invasion chinoise serait commerciale : le fruit d'un long travail d'acquisitions d'entreprises de pointe et d'alliances dans des endroits stratégiques du Vieux Continent. Une invasion appuyée sur des lieux stratégiques comme le port italien de Trieste. Un scénario tiré par les cheveux?

    Zeno d’Agostino se déplace rapidement dans son bureau, manipule les grandes cartes qui encombrent la table de conférence dans son bureau. Il trace du doigt, montre, encercle… Patiemment, il explique ce qu’il appelle le « miracle de Trieste ».

    Le président de l’autorité portuaire décrit des installations stratégiquement situées pour le 21e siècle. Installé sur les rives de la mer Adriatique, le port se trouve à mi-chemin entre les grands marchés de l’Europe occidentale et les centres manufacturiers à l’Est.

    Zeno d’Agostino manipule des cartes. Dans son bureau, Zeno d’Agostino, le président de l'autorité portuaire de Trieste, en Italie Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

    Et surtout, un expéditeur peut gagner plusieurs jours de transport en envoyant ses marchandises à Trieste plutôt qu'en empruntant un cargo qui contourne l’Europe pour gagner un port plus au nord.

    Un atout très alléchant pour ceux qui expédient des produits faits en Chine.

    Justement, le port vient de signer une entente de principe avec des entrepreneurs chinois. Un partenariat de développement d’infrastructures ferroviaires. Une poignée de main qui a poussé bien des Européens à tourner un regard inquiet vers cette petite ville du nord-est de l’Italie.

    Écoutez une édition spéciale de Désautels le dimanche sur la Chine le 26 mai à ICI Première dès 10 h.

    Une présence grandissante et inquiétante

    Trieste n’est pas le premier port du continent dans la mire des investisseurs chinois. France, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne : environ 10 % des activités portuaires européennes seraient sous leur contrôle. Un pouvoir souvent obtenu à coût de millions pour agrandir ou moderniser des installations portuaires.

    En 2008, le géant du commerce maritime COSCO, une entreprise sous le contrôle de l’État chinois, a carrément acheté le port du Pirée. Une occasion d’affaires liée aux difficultés économiques de la Grèce. Un signal d’alarme pour les Européens.

    D'autant que l’Italie, aussi en difficulté économique, a récemment choisi d’ouvrir bien grand ses portes aux investissements chinois. Un choix confirmé par la récente visite du président Xi Jinping à Rome, où il a fait miroiter la possibilité d’accéder au vaste marché chinois.

    Grue et conteneurs. Des conteneurs dans le port de Trieste Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

    « Nous ne sommes pas comme Le Pirée! », s’exclame Zeno d’Agostino. Le sujet est délicat pour le président de l’autorité portuaire. « Nous ne sommes pas comme la Grèce, forcée de vendre ses bijoux de famille. Ici, c’est notre situation de puissance qui crée de l’intérêt! »

    « Je ne fais pas de la géopolitique, lance-t-il en guise de conclusion. Je dois faire des affaires. »

    Une stratégie d’influence à long terme

    Techniquement, le port de Trieste n’a pas été vendu à des intérêts chinois. Et d’autres pays sont aussi partenaires. Les Chinois sont intéressés par une concession et promettent de réaliser des travaux avant de gérer des infrastructures ferroviaires.

    Conseiller sur l'Asie à l'Institut Montaigne, François Godement y voit un pion de plus dans une longue joute stratégique. Dans son bureau parisien, il rappelle que la Chine possède des intérêts dans plusieurs ports rivaux de Trieste, comme Venise ou Gênes.

    Gros plan sur François Godement.François Godement est conseiller sur l'Asie pour l'Institut Montaigne. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

    Selon lui, la Chine peut facilement placer les ports en concurrence les uns avec les autres, exiger beaucoup d’un port sous peine d’investir ailleurs. « Quand vous contrôlez l'ensemble des infrastructures d'accès logistique à l'Europe, explique-t-il, vous commencez à avoir une certaine influence. »

    Une influence économique et géostratégique; les pays hôtes peuvent modifier leurs politiques internationales, leurs achats technologiques, afin de s’attirer ou de garder les faveurs de leurs grands investisseurs.

    Sans compter que chaque pays se rapprochant un peu plus de la Chine mine en même temps la cohésion du bloc économique européen… ce qui le rend moins fort devant les concurrents chinois.

    Un « rival systémique » pour l’Europe

    Durant plusieurs années, l’Europe ne paraissait pas trop s’inquiéter des achats sur son territoire. Des vignobles français, des clubs de foot italiens; les acquisitions se sont succédé sans trop susciter d’inquiétudes.

    Puis, certains achats ont touché des cordes sensibles : des distributeurs d’énergie au Portugal, des fleurons allemands de haute technologie...

    L’Europe, deuxième puissance économique mondiale, a aussi vu son prometteur secteur de l’industrie solaire se faire dépasser par les concurrents chinois meilleur marché.

    Les plus grandes économies de l’Union ont donc mis un poing sur la table. Elles ont forcé l’adoption d’un mécanisme d’alerte lorsque des transactions importantes peuvent influencer la sécurité du continent.

    Un premier pas qui peut être vu comme un « réflexe de survie », selon l’analyste François Godement. La France tente aussi d’imposer l’Union européenne comme partenaire de discussion avec Pékin.

    Devant du restaurant Trattoria Cinese Long Chang.Un restaurant du quartier chinois de Milan, en Italie Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

    Mais ces efforts se butent à une réalité : en Europe, chaque État peut décider avec qui il fait affaire. Ce qui fait que l’Italie peut continuer de négocier directement avec la Chine. Craintes d’invasions économiques ou pas.

    L’Union européenne a beau parler de la Chine comme d’un « rival systémique », elle demeure désunie devant le géant venu de l’Est. Incapable de se doter d’une stratégie unifiée, cohérente.

    « Il y a un immense écart », explique l’analyste François Godement, entre les dirigeants européens, conscients des enjeux d’ensemble et le monsieur dans la rue qui dit : “S’il y a de l’argent à prendre, pourquoi dire non?” La Chine se situe dans cet écart. »

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