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Les convictions religieuses des élèves avant celles des enseignants, dit Guy Rocher

Le sociologue Guy Rocher participe aux consultations particulières sur le projet de loi 21 sur la laïcité de l'État.

Photo : Radio-Canada

Bernard Barbeau

Il faut revenir au « principe fondateur de la déconfessionnalisation » de l'éducation, soit « le respect des convictions religieuses des élèves, des étudiants, des parents », a estimé le sociologue Guy Rocher, mardi, à Québec, lors des consultations particulières sur le projet de loi 21 sur la laïcité de l'État. Celles-ci en sont à leur deuxième semaine.

M. Rocher, qui a été membre de la commission Parent et qui a contribué à la rédaction de la loi 101, est en faveur du projet de loi 21.

« Il s’inscrit à mon avis dans l’histoire des 50 dernières années du Québec, c’est-à-dire une histoire où le principe que l’on a respecté, c’est le respect des convictions des étudiants, des élèves et des parents. Et ce que je constate, c’est que, depuis quelques années, on renverse la chose », a déclaré le professeur de l’Université de Montréal aux journalistes avant le début des consultations.

C'est aussi ce qu'il a défendu devant les membres de la Commission des institutions.

On veut accorder priorité aux convictions religieuses des enseignants. Je suis absolument opposé à ce virage à 180 degrés qui, pour moi, est très grave. […] C’est aller à contre-courant de ce qu’a été et de ce qu’a voulu la société québécoise, et en particulier le milieu scolaire, depuis 50 ans.

Guy Rocher, sociologue, devant la Commission des institutions

C'est la déconfessionnalisation du système d'éducation qui lui a permis de se démocratiser, a-t-il répété à quelques reprises. Il craint même une éventuelle « reconfessionnalisation ».

« S'il y a une religion qui se veut plus visible, les autres ne sont pas obligés d'accepter ça, la société n'est pas obligée d'accepter ça », a-t-il aussi fait valoir. « Une religion qui est visible, c'est l'islam. C'est son choix. Et c'est le problème que ça pose en ce moment. »

Le respect des minorités religieuses exige l’égalité entre [elles]. Si l’on accepte qu’une religion, à l’école, soit plus présente, soit plus visible qu’une autre, je crois qu’on manque de respect à l’endroit des minorités religieuses.

Guy Rocher, sociologue, devant la Commission des institutions

« Il faut éviter, bien sûr, que ce projet de loi apparaisse – et soit – anti-islamique; c’est très important qu’il ne le soit pas, a-t-il accentué. Il se trouve que la conjoncture religieuse actuelle accorde à l’islam une visibilité que les autres religions n’ont pas. »

« Personne ne peut dire si l'islam continuera à avoir cette présence. Il est bien possible que les Témoins de Jéhovah tout à coup surgissent, que des Évangélistes s'affirment plus tard », selon lui.

« Il y a 40 ans, la religion qui était visible, c'était le catholicisme », a rappelé l'homme de 95 ans.

Entrevue avec le sociologue Guy Rocher

Bouchard demande l'impossible, estime Rocher

M. Rocher venait donner la réplique, en quelque sorte, à un autre sociologue renommé, Gérard Bouchard. Lors du passage de ce dernier en commission parlementaire, mercredi dernier, le ministre responsable du projet de loi, Simon Jolin-Barrette, l’avait d’ailleurs confronté aux positions défendues par M. Rocher.

Le coauteur du rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements culturels avait surtout reproché au ministre de n'invoquer aucun « motif supérieur » justifiant d'interdire, aux enseignants et directeurs d'école, le port de signes religieux.

Il avait souligné qu'aucune étude rigoureuse n'a prouvé qu'une enseignante portant le hidjab, par exemple, puisse endoctriner ou traumatiser certains élèves. Rien n’a démontré non plus que le port du voile ou d’autres signes religieux puissent nuire à l’enseignement.

« Si jamais un seul de ces éléments était prouvé, personnellement, je vous le dis tout de suite, je serais tenté d'approuver votre projet de loi », avait affirmé M. Bouchard.

À l'invitation de M. Jolin Barrette, Guy Rocher a répondu à son confrère : « Si ces preuves n’existent pas, c’est parce qu’il est scientifiquement impossible de les faire. […] La recherche que M. Bouchard demande, elle est à peu près méthodologiquement impossible à faire pour qu’elle soit scientifiquement valable. »

En l'absence de telles preuves et justement parce qu'on ignore si les enfants sont véritablement susceptibles d’être influencés par les signes religieux que pourraient porter leurs enseignants, il vaut mieux appliquer le « principe de précaution », a plaidé le sociologue. « Dans l'état d'incertitude, il faut protéger contre les risques possibles. »

Un débat sur fond de domination coloniale

Un peu plus tôt, mardi, les représentants de Ligue d’action nationale, Denis Monière et Robert Laplante, ont lancé l'audience en appuyant « fermement » le projet de loi, le qualifiant de « très modéré », mais aussi en profitant des travaux en cours pour mousser l’option indépendantiste.

« Il faut faire valoir le primat des hommes sur les préceptes religieux, ce qui ne se fait pas dans la monarchie constitutionnelle canadienne et dans la constitution que nous n’avons pas signée », a déclaré M. Laplante.

Il a rappelé que la reine du Canada, Élisabeth II, est aussi la chef de la religion anglicane, et estimé qu’il y aurait donc lieu de sortir ses symboles de l’enceinte parlementaire au même titre que tous les autres symboles religieux, comme le crucifix.

La question de la laïcité se pose au Québec dans un contexte de domination coloniale et ce débat existe depuis deux siècles. [...] Une société ne peut pas évoluer en étant empêchée d’avancer par un autre régime politique.

Denis Monière, président de la Ligue d'action nationale

Outre Guy Rocher et la Ligue d’action nationale, la mairesse de Montréal Valérie Plante, la Fédération québécoise des municipalités, la Fédération autonome de l'enseignement, l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec et le Syndicat des agents de protection de la faune du Québec devaient aussi s'exprimer mardi.

Le projet de loi 21 vise à interdire le port de signes religieux à certaines catégories d'employés de l'État, dont les enseignants, et à assurer que les services publics soient donnés et reçus à visage découvert. Simon Jolin-Barrette, ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, l’a déposé le 28 mars dernier.

Le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État

Le projet de loi prévoit que toutes les institutions parlementaires, gouvernementales et judiciaires doivent respecter les principes de la séparation de l’État et des religions, de la neutralité religieuse de l’État, de l’égalité de tous les citoyens et des libertés de conscience et de religion. Il prévoit l’interdiction du port de signes religieux chez les employés de l’État en position de coercition (juges, policiers, procureurs, gardiens de prison) et d’autres employés de l’État, essentiellement les enseignants des écoles primaires et secondaires du réseau public et les directeurs d’école.

Il est assorti d’une clause protégeant les droits acquis des employés touchés qui portent déjà un signe religieux, à condition qu’ils conservent la même fonction dans une même organisation. Il y en aurait « probablement quelques centaines », selon le ministre responsable, Simon Jolin-Barrette. Il comprend aussi des dispositions de dérogation pour soustraire la loi à des articles des chartes canadienne et québécoise des droits et libertés. La Charte québécoise sera en outre modifiée afin qu’elle stipule « que les libertés et droits fondamentaux doivent s’exercer dans le respect de la laïcité de l’État ».

Le projet de loi prévoit également que tous les services gouvernementaux soient offerts à visage découvert. Ils devront aussi être reçus à visage découvert lorsque cela est nécessaire, à des fins d’identification ou pour des motifs de sécurité. Aucun accommodement raisonnable ne pourra être demandé pour contourner cette obligation.

Il n’inclut aucune sanction pénale ou pécuniaire pour les contrevenants.

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