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analyse

Laïcité : débattre dans un champ de mines et survivre

Le ministre Jolin-Barrette, prenant la parole lors des travaux de la Commission parlementaire des institutions consacrés au projet de loi sur la laïcité.
Les travaux de la Commission parlementaire des institutions consacrés au projet de loi sur la laïcité du ministre Jolin-Barrette se sont amorcés le 7 mai 2019. Photo: La Presse canadienne / Jacques Boissinot
Sébastien Bovet

Depuis plus de 10 ans, le débat sur la laïcité est un terrain miné où le moindre faux pas peut provoquer une explosion aux conséquences dévastatrices pour la sérénité de la discussion. C'est avec cette appréhension que le Québec a entamé une fois de plus, cette semaine, ce délicat et souvent douloureux exercice. Malgré le danger qui surgit à chaque virgule, la consultation publique a élevé le débat et a été remarquablement respectueuse et constructive. Résultat : le gouvernement de François Legault pousse un soupir de soulagement et sort grand gagnant.

Sans le dérapage de Céline Hervieux-Payette, qui a laissé entendre que derrière le voile islamique se cachaient les mutilations génitales et les mariages forcés, la consultation sur le projet de loi sur la laïcité démontre que le Québec, à première vue, est capable de débattre de ce sujet délicat et émotif.

Le jugement final viendra au terme de l’exercice, à la mi-juin, mais disons que c’est bien parti (contre toute attente, diront certains). Et disons que nous sommes rompus à l’exercice après les épisodes du « Code de vie d’Hérouxville », de la Commission Bouchard-Taylor et de la Charte des valeurs.

Lassitude ou maturité

Il est vrai que les Québécois en ont un peu assez de cette discussion; ils ont l’impression que rien n’est réglé après plus de 10 ans de débat. Le projet de loi réglera-t-il la question une fois pour toutes? Probablement que non.

Reste que quand on en a assez, l’impatience peut nous gagner. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit cette semaine.

Si vous avez le temps, réécoutez les témoignages de Charles Taylor, Gérard Bouchard, Djemila Benhabib ou Julie Latour, pour ne nommer que ceux-là, et vous constaterez qu’ils ont élevé la discussion à un niveau intellectuel souvent absent des débats partisans.

Que vous soyez pour ou contre la proposition du gouvernement, leurs arguments font réfléchir et peuvent ébranler les convictions.

Le discours est structuré et fondé sur une réflexion profonde. Les effets de toge sont absents.

Il y a de quoi, dans cet exercice, nous réconcilier avec les travaux parlementaires trop souvent réduits à la période de questions, où les partis tentent de marquer des points à courte vue.

Éviter le piège de l’arrogance

Pendant cette semaine de consultation, le ministre Simon Jolin-Barrette a su éviter le piège de l’arrogance, dans lequel il tombe parfois lors de la période de questions.

S’il avait été condescendant avec les opposants au projet de loi, il leur aurait donné des munitions. Il a plutôt été poli et à l’écoute. Il était bien préparé. Il a confronté Charles Taylor aux propos de Guy Rocher sur le port des signes religieux.

Écouter Charles Taylor commenter les raisonnements de Guy Rocher, c’est comme regarder deux acrobates du Cirque du Soleil. Notre mâchoire ne peut que tomber devant leur maîtrise de l’épreuve.

Le gouvernement sort gagnant

Au terme de la semaine, on constate que ceux qui appuient le projet de loi souhaitent qu’il aille plus loin. Ceux qui s’y opposent trouvent qu’il brime des libertés individuelles comme la liberté de religion. Ces positions ouvrent la voie à l’adoption de la proposition gouvernementale.

Au terme de l’exercice, François Legault pourra dire que l’expression de la laïcité qu’il propose avec l’interdiction des signes religieux pour les « personnes en autorité » représente une position modérée, à mi-chemin entre ceux qui veulent une loi avec plus de dents et ceux qui jugent que le projet de loi va trop loin.

Les trois jours de consultation lui ont donné des munitions : le débat n’a pas dérapé, et sa proposition apparaît dorénavant mitoyenne.

Et il semble de plus en plus clair qu’il n’apportera pas de changements fondamentaux à son projet de loi.

Sébastien Bovet est chef du bureau parlementaire à l’Assemblée nationale pour Radio-Canada

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