•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
analyse

L’accord nucléaire avec l’Iran menacé de mort

Un drapeau iranien flotte devant une cheminée crachant des flammes vers le ciel, sur la réserve de pétrole Soroush, près du golfe Persique, en Iran.

L'Iran a donné 60 jours aux autres pays signataires de l'accord de Vienne pour qu'ils mettent en œuvre leurs promesses.

Photo : Reuters / Raheb Homavandi

François Brousseau

L'accord nucléaire signé à Vienne en juillet 2015 par l'Iran, avec six puissances mondiales, dont les États-Unis de Barack Obama, a de plus en plus de plomb dans l'aile. Pendant que les Iraniens accusent les Européens de les laisser tomber face à Donald Trump, les États-Unis envoient un porte-avions dans le golfe Persique. Guerre à l'horizon?

La question nucléaire iranienne revient hanter l’actualité internationale. Il y a un an, l’administration Trump retirait sa signature de l’Accord de Vienne, qui était censé empêcher Téhéran de développer une bombe atomique, en échange d’une levée des sanctions économiques contre la république des mollahs.

Après des mois de « patience stratégique » face à la stratégie d’étranglement économique menée par les États-Unis, le gouvernement iranien réplique finalement à Washington, mais aussi aux Européens.

Téhéran accuse les Européens de ne pas en faire assez pour contrecarrer l’hostilité américaine, pour résister à la politique de boycottage économique total que Washington entend imposer au reste du monde.

Pour l’instant, la réaction des Iraniens reste volontairement et stratégiquement limitée. Le 8 mai, ils n’ont pas annoncé un retrait pur et simple, comme les Américains l’avaient fait un an plus tôt.

Pourquoi le président Trump a-t-il dénoncé l’accord?

Le 8 mai 2018, après des mois de menaces, Donald Trump avait officiellement dénoncé l’Accord de Vienne, déclarant notamment : « Un accord horrible et unilatéral qui n’aurait jamais dû être conclu, qui n’a apporté ni le calme ni la paix […] Depuis que cet accord a été conclu, le budget militaire de l’Iran a augmenté de près de 40 %, alors que son économie se porte très mal. Après la levée des sanctions, la dictature a utilisé de nouveaux fonds pour construire des missiles à capacité nucléaire, soutenir le terrorisme et semer le chaos dans tout le Moyen-Orient et au-delà. »

Quelle est la ligne des Européens?

Les Européens, dans leur attitude envers Téhéran, suivent une ligne complètement différente de celle des Américains.

Tout en critiquant le régime iranien pour toutes sortes de bonnes raisons (interventionnisme chez les voisins, répressions à l’interne), ils disent toujours croire à la bonne foi et à la bonne conduite du gouvernement de Téhéran sur la question spécifique de l’énergie nucléaire.

Et à Paris, comme à Berlin ou à Londres, on regarde aujourd’hui avec horreur l’escalade se profiler à l’horizon.

Que dit la lettre du président iranien?

Cette lettre du président de l’Iran Hassan Rohani (un modéré sur la scène locale, mais un modéré de plus en plus « tassé dans le coin ») est adressée aux cinq pays – Chine, Russie, France, Allemagne, Royaume-Uni – qui, outre les États-Unis, avaient signé le document à l’époque.

Tout comme eux, Téhéran continue de se considérer comme partie liée à l’accord. Rohani écrit explicitement : « Ce que nous faisons aujourd’hui, nous le faisons pour sauver cet accord. » Avec un appel du pied aux Européens, et un message implicite, qu’on peut paraphraser ainsi : « Ne laissez pas les Américains nous mener à la guerre! »

Qu’y avait-il dans cet accord de 2015?

Pour résumer grossièrement :

  • Démantèlement des installations nucléaires en Iran, pas toutes, mais une grande partie.
  • Stricte limitation de la quantité et de la qualité du combustible (en imposant un degré d’enrichissement très bas du combustible nucléaire iranien, ne pouvant servir qu’à des centrales électriques, jamais à faire une bombe). Aussi, une limitation stricte de la quantité d’eau lourde pouvant être produite et emmagasinée en Iran.
  • Imposition de contrôles répétés et constants de la communauté internationale, par l’intermédiaire de l’Agence internationale de l’énergie atomique. L’AIEA peut en effet débarquer en Iran à tout moment, fourrer son nez où elle veut, quand elle veut.

En échange de quoi le reste du monde était censé lever graduellement les sanctions économiques contre l’Iran… Mais cette levée des sanctions ne s’est jamais vraiment concrétisée, d’où l’impatience manifestée aujourd’hui par Téhéran.

En quoi consiste le « retrait partiel » annoncé par les Iraniens?

L’Iran décrète des mesures « partielles et graduelles », avec à la clé un ultimatum de 60 jours au bout duquel il pourrait, théoriquement, se retirer en bonne et due forme de l’Accord de Vienne.

On n’en est pas encore là. « Le chemin que nous avons choisi aujourd’hui n’est pas le chemin de la guerre, c’est le chemin de la diplomatie », a écrit Rohani dans une lettre.

Dans l’immédiat, l’Iran annonce qu’il va cesser de revendre ses surplus d’uranium légèrement enrichi (qu’il a toujours le droit de produire en petite quantité, à des fins énergétiques, avec des seuils soigneusement fixés dans l’accord). Les Iraniens disent en substance : « Les surplus, désormais, on les garde. » On ajoute qu’on pourrait se remettre à enrichir l’uranium à des niveaux légèrement supérieurs à ceux stipulés.

Plus que ça : si l’Europe, la Chine et la Russie n’agissent pas pour débloquer les transactions bancaires, et surtout l’exportation de pétrole par les Iraniens, alors ils disent qu’ils pourraient à leur tour dénoncer l’accord dans son ensemble.

L’Europe n’avait-elle pas déjà mis sur pied un mécanisme pour permettre la poursuite du commerce avec l’Iran?

Oui, un système annoncé en janvier sous le nom d’INSTEX : un mécanisme (encore théorique) de troc, évitant l’utilisation de dollars américains (monnaie hégémonique dans le commerce international), pour contourner les sanctions dites « extraterritoriales » appliquées par les États-Unis.

« Sanctions extraterritoriales » : elles signifient concrètement que Washington boycotte non seulement tout commerce avec l’Iran, mais intime l’ordre à tous les autres pays du monde de faire pareil, sous peine de se voir eux-mêmes boycottés par les États-Unis!

« Lui, c’est pas mon ami, même pas mon partenaire, et je t’interdis de lui parler ou de traiter avec lui sinon tu vas avoir affaire à moi! » Voilà le discours américain aujourd’hui, voilà l’essence de « l’extraterritorialité », façon américaine.

Comme la plupart des pays d’Europe – et du monde – réalisent bien plus de commerce avec les États-Unis qu’avec l’Iran, cette menace fait vraiment peur, et elle est très efficace. Les États-Unis ont beau décliner stratégiquement sur de nombreux fronts, et parfois même radicalement, en matière de commerce, ils conservent une redoutable capacité de nuisance.

Hassan Rohani a mis en garde contre la « réponse ferme » de la République islamique si le Conseil de sécurité des Nations unies devait à nouveau se rencontrer pour discuter du dossier nucléaire iranien.

Photo : Reuters / Danish Siddiqui

Que demande exactement Rohani aux Européens?

Il demande que ce mécanisme parallèle de commerce, INSTEX, ne soit pas qu’une fiction théorique, un plan sur papier, une simple déclaration de bonnes intentions pour montrer que, dans cette affaire-là, l’Europe ne suit pas les États-Unis.

Le problème, c’est que le système en question reste lettre morte, entre autres parce qu’il concerne des compagnies privées qui – peu importe ce que leur disent leurs gouvernements, peu importe le cadre légal ou réglementaire – sont intimidées par cette menace américaine.

Les Européens, là-dedans, sont pris entre l’arbre et l’écorce. Ils sont sincères dans leur refus du diktat américain. Ils croient aussi que l’Iran, jusqu’à maintenant en tout cas, a scrupuleusement respecté sa part du contrat, comme le confirme d’ailleurs l’AIEA chaque trimestre.

Que va-t-il se produire maintenant?

On peut imaginer que les Européens vont essayer de parler avec Téhéran, de stimuler un peu de commerce avec l’Iran. Peut-être des gouvernements d’Europe pourraient-ils trouver le moyen d’acheter du pétrole directement.

Mais on le voit : avec cette ligne dure, avec l’envoi menaçant d’un porte-avions dans le golfe Persique, Washington est clairement sur le sentier de la guerre face à l’Iran (avec Israël et l’Arabie saoudite pas loin derrière). Et pas du tout dans une logique de compromis.

Le plan américain est d’étouffer l’économie iranienne (c’est déjà en bonne voie) et de susciter une radicalisation politique là-bas. Et si les Iraniens, un beau matin de l’été ou de l’automne 2019, dénonçaient à leur tour l’accord, alors les Américains, triomphants, pourraient clamer au reste du monde : « Nous vous l’avions dit, ils ne sont pas fiables! »

Une belle prophétie auto-réalisatrice.

Relations internationales

International