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Ceux qui forcent les serrures pour loger les migrants

Deux hommes assis à travers des tentes et des tapis

Les migrants installés dans le gymnase vivent dans des conditions difficiles.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Yanik Dumont Baron

La France peine à faire face au flot continu de demandeurs d'asile sur son territoire. L'an dernier, le nombre de requêtes a bondi de plus de 20 %, pour frôler les 125 000. Conséquence : le système d'hébergement des migrants est débordé. Visite à Nantes, une ville passée aux solutions extrêmes.

Ce n’est pas l’odeur qui se remarque en premier. C’est d’abord la désolation du lieu qui frappe.

Des couvertures étendues pêle-mêle sur une clôture en plein quartier résidentiel tranquille. Des tentes entassées le long d’un vieux gymnase gris. Quelques effets personnels dispersés au grand air.

Un peu comme si un désastre avait frappé Saint-Herblain, en banlieue de Nantes.

Une ruelle jonchée de couvertures et de déchets, et au loin, trois toilettes chimiques

Décor désolant de la ruelle jouxtant le gymnase occupé par des migrants dans un quartier résidentiel de Saint-Herblain, en banlieue de Nantes

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

« Vous voyez, on rentre entre deux rangées de poubelles qui débordent. En face, on voit des sanitaires de chantier. » Xavier Brunier, qui nous fait faire le tour du propriétaire, n’a pas eu besoin de le souligner.

À ce moment, l’odeur s’est fait remarquer.

Une odeur de déchets, d’urine et de moisissure.

Xavier Brunier représente le diocèse de Nantes, qui a cessé d’utiliser l’édifice parce qu'il était trop vieux, inadéquat.

Depuis l’automne dernier, le gymnase est occupé illégalement par des dizaines de migrants. Des squatteurs venus chercher une vie meilleure en Europe.

Derrière le gymnase, un homme urine dans les hautes herbes. À quelques mètres, un autre se lave, torse nu, accroupi dans une flaque d’eau.

« Vous voyez la tente bleue juste à côté? demande Xavier Brunier. C'est une ouverture sur un égout, pour faire leurs besoins. Ils sont directement au-dessus du trou des égouts... »

Cela fait près de sept mois que les premiers migrants sont venus s'installer ici illégalement, au coeur d'un quartier résidentiel tranquille.

Une dizaine de tentes installées le long d'un bâtiment près d'un quartier résidentiel.

Les migrants se sont installés aussi à l'extérieur du gymnase avec leurs tentes.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Au fil de l'hiver, leur nombre a grossi. Ils sont maintenant plus de 200. Dans l'entrée, encore une odeur difficile à décrire; un mélange de promiscuité et de désespoir.

À l’intérieur, des douches souillées d’où ne coule que de l’eau froide. Et, sous les paniers de basketball, un champ de tentes.

Une occupation planifiée

Bien sûr, les migrants n’ont pas trouvé ce gymnase tout seuls. Ils y ont été guidés par un groupe de militants nantais préoccupés par leur sort.

François Prochasson est l'un de ces militants les plus actifs. Avec une vingtaine d’autres, il repère et prépare des lieux comme ce gymnase. Il a été poussé à l’action après avoir vu un immense camp de migrants en plein air, au centre-ville de Nantes l’été dernier.

François Prochasson

François Prochasson, militant nantais pour la cause des migrants

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

« S'il y a une chose qui permet de se reconstruire quand on a vécu la traversée de la Méditerranée et de la Libye, plaide-t-il, c'est bien de pouvoir être entre quatre murs avec un toit, de pouvoir faire sa cuisine. »

Les membres de son collectif ont aussi trouvé des maisons inoccupées, des lieux dont ils doivent parfois forcer les serrures pour y faire entrer des migrants à la rue.

« On a une équipe de bricolage qui sait aussi faire des branchements sauvages sur l’électricité ou sur l’eau. C’est ce qu’on appelle en France des délinquants solidaires. »

Une solidarité forcée, imposée. Une fois l’édifice occupé, les militants négocient avec le propriétaire pour que les migrants puissent rester le plus longtemps possible. Souvent, jusqu’à ce que l’édifice soit démoli.

François Prochasson montre du doigt l’État français, légalement tenu d’héberger les demandeurs d’asile sur son territoire.

Aujourd’hui, l’État est fautif. La loi n’est pas respectée. On ne devrait pas avoir à ouvrir des squats, à courir à droite à gauche pour trouver un bâtiment vide.

François Prochasson

Des demandes qui ne cessent d’augmenter

La France est débordée par le flot de demandes d’asile sur son territoire. Plus de 122 000 ont été déposées l’an dernier. Des nombres qui ont triplé en une décennie.

Les traversées de la Méditerranée ont fortement diminué dans les dernières années. Même chose pour les requêtes dans le reste de l’Europe. Mais c’est vers la France que se tourne le plus grand nombre d’adultes demandeurs du statut de réfugié.

En France, on retrouve aussi beaucoup de migrants qui restent dans l’ombre. Ils tuent le temps, incapables de présenter une demande d’asile tant que le premier pays européen où ils sont arrivés n’a pas statué sur leur sort.

Les responsables français ont beau préparer plus d’espaces pour les accueillir, à peine plus de la moitié des demandeurs d’asile sont hébergés. Ce qui pousse plusieurs Français à héberger un migrant chez eux. Ce qui en force d’autres à forcer les serrures...

C’est parce que les politiciens français manquent de « courage politique », selon Bertrand Affilé, qui est aussi maire de Saint-Herblain, où est situé le gymnase occupé par des migrants.

Il croit que les autorités agissent timidement, pour ne pas affronter la colère des citoyens « un peu xénophobes, nationalistes », qui appuient des partis comme le Rassemblement national de Marine Le Pen.

« Dès que vous faites quelque chose pour accueillir les migrants correctement, lance Bertrand Affilé, eh ben vous allez mécontenter ces gens-là. »

Nous, on considère plutôt qu'il est de notre devoir d'accueillir, mais pas n'importe comment. Donc, pour le faire, il faut des moyens.

Bertrand Affilé, maire de Saint-Herblain
Bertrand Affilé

Bertrand Affilé, maire de la ville de Saint-Herblain en France

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Une situation risquée, explosive

Le maire de Saint-Herblain jette aussi une pierre aux militants qui ouvrent des squats comme le gymnase. Selon lui, ces citoyens bien intentionnés sont souvent dépassés, faute de ressources.

« Une fois que vous avez un nombre [de migrants] qui augmente, le propriétaire [et] les pouvoirs publics autour ont de plus en plus de peine à contrôler » ce qui s’y passe. Comme au gymnase.

À l’automne, une soixantaine de personnes y logeaient. Il restait assez de place au centre pour jouer au basketball, selon Xavier Brunier, du diocèse de Nantes.

Maintenant, les tentes sont partout, avec à peine un peu d’espace entre certaines pour se frayer un chemin jusqu’au bout. Les douches ne sont plus utilisables, débordées par la quantité d’utilisateurs.

Des dizaines de tentes de migrants remplissent un gymnase

Un vieux gymnase de Saint-Herblain, en banlieue de Nantes, envahi par des tentes de migrants.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Les résidents ont tenté de se donner des règles et un service d’ordre. Une autorité pas reconnue par tous. Certains font jouer de la musique tard le soir. Des drogues circuleraient, des bagarres seraient fréquentes.

Un chaos bien visible un soir lors de notre passage. Des militants y ont apporté des repas chauds, le seul véritable repas de la journée pour une bonne partie des migrants.

La foule était dense, impatiente, massée le long des tables où étaient déposés les grands chaudrons.

Des dizaines de personnes font la file pour de la nourriture dans un gymnase désaffecté.

L'heure du repas pour les nombreux « résidents » du gymnase

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Un des migrants n’a pas apprécié la présence d’un journaliste, pourtant invité par le propriétaire et les militants. D’autres se sont interposés. Une louche a été brandie au-dessus des têtes, la nourriture, renversée.

Pour calmer le jeu, les bénévoles ont quitté les lieux. Eux, qui sont aussi soupçonnés par certains migrants de réaliser des profits sur leur dos.

En juin, le gymnase devrait être évacué de force.

Le diocèse a obtenu l’intervention des tribunaux, en soulignant les difficiles conditions sécuritaires et hygiéniques. « On ne peut pas laisser des personnes dans ces conditions indignes », lance Xavier Brunier.

Au manque d'hygiène et au stress, il faut ajouter une autre angoisse : celle de ne pas savoir où ils iront par la suite.

Yanik Dumont Baron est correspondant pour Radio-Canada en Europe

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