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analyse

Jean Vanier, entre la vie d’un homme et d’un saint

Jean Vanier

Jean Vanier, en entrevue chez lui à Trosly-Breuil en France, en 2018

Photo : Radio-Canada

Alain Crevier

C'était un jour d'hiver. Une banlieue lointaine de Paris. Il faisait froid à faire craquer les os. Le temps était maussade. Et nous avions rendez-vous avec un homme dont j'avais beaucoup entendu parler. Tu verras, m'avait-on dit, tu vas en sortir ébranlé.

On a trouvé l’adresse et cogné à la porte. Un géant nous a répondu.

Mon collègue Stephan Gravel se souvient des détails. L’inconnu nous invite à entrer dans cette très modeste demeure. En nous indiquant où déposer notre matériel, il passe un linge sur le comptoir pour chasser quelques poussières. Et puis, en attendant, il nous offre un café. « Noir ou avec du lait? »

Ce devait être la maison du jardinier. Et lui, ce devait être le majordome de notre invité, un personnage immensément connu, une légende qui a un agenda trop plein. Curieux quand même, avons-nous cru, que notre invité engage des employés si modestement vêtus. Des gens si ordinaires.

D’aussi frivoles et injustes pensées ont croisé notre cerveau, je l’avoue. Jusqu’à ce que le géant nous offre de nous asseoir et qu’à son tour, il prenne place droit devant nous. « Alors messieurs, de quoi voulez-vous que nous parlions? » En une fraction de seconde, nous avons compris : Jean Vanier est hors-norme, profondément spirituel, terriblement émouvant. Un homme dérangeant, je dirais.

Justement, s’il y a une chose qui dérange dans notre société obsédée par la performance, c’est bien la maladie mentale. C’est vrai que nous en parlons plus ouvertement aujourd’hui. Mais au cœur des années 60, on préférait se taire. Tabou. Pas pour Jean Vanier, qui a eu l’audace de créer L’Arche, un organisme consacré à ceux qui vivent avec un handicap mental.

« Notre société a tellement peur de la mort. C’est pour ça, m’a-t-il, que nous ne voulons pas voir la maladie mentale qu’on associe malheureusement à la déchéance et à la mort. »

Ce n’est pas parce qu’il y a maintenant 152 communautés de L’Arche dans près d’une quarantaine de pays que Jean Vanier a été un si grand homme. Ce n’est pas non plus parce qu’il était connu des papes. Ni parce qu’il était un orateur redoutable. J’ai souvent dit que, chez les vivants, Jean Vanier est ce qu’il y a de plus proche de la sainteté. La vraie sainteté. Parler de la maladie mentale, c’est une chose. Vivre pleinement avec des gens qui en sont affectés, c’est autre chose. C’est souvent un don total de soi.

Deux ans plus tard, au moment d’une conférence de presse à Québec où il y a beaucoup de journalistes et pas mal de curieux, quelqu’un tape gentiment sur mon épaule. Une femme. « Jean Vanier veut vous voir », me dit-elle. J’étais tellement surpris. Mon cerveau roulait à pleine vitesse. Pourquoi Jean Vanier voulait-il me voir? Pourquoi moi?

Tout étonné, j’accepte de suivre cette dame qui me mène à travers la foule. Devant moi, le géant. Il m’ouvre ses bras. « Alain, je voulais te dire… que je suis toujours vivant. »

Plus tard, j’ai repassé 100 fois ces quelques mots dans ma tête sans jamais arriver tout à fait à comprendre. « Alain, je voulais te dire… que je suis toujours vivant. » Tant pis si je n’ai pas compris, j’en ai été profondément ému.

Mais qu’est-ce que la sainteté?

Récemment, j’ai visionné un documentaire-choc à propos de toutes ces religieuses, partout dans le monde, qui ont été agressées et violées par des prêtres. Révoltant. Vraiment.

Et puis, dans ce documentaire, tout à coup, il est question du père Thomas qui aurait agressé plusieurs religieuses. Ça s’est passé à Trosly-Breuil, en banlieue de Paris, dans la propriété de L’Arche de Jean Vanier.

La révélation est ahurissante. Comment est-ce possible? Le père Thomas a eu au fil du temps une grande influence sur Jean Vanier. Comment Jean a-t-il pu ne pas se douter de ce qui se passait chez lui? Des agressions. Des viols!

Il aura fallu du temps avant que Jean Vanier reconnaisse l’horreur et qu’il présente ses excuses pour ne pas avoir agi plus tôt, plus promptement. Pour protéger la vie dont il parlait avec tant de passion. Lui, l’homme le plus proche de la sainteté que j’ai croisé dans ma vie.

Mais alors qu’est-ce que la sainteté?

Jean Vanier s’est éteint ces derniers jours à l’âge de 90 ans.

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