•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le procès à 125 000 $ de Richard Bilodeau

Richard Bilodeau devant un camion de transport.

La nuit suivant l'accident impliquant Richard Bilodeau, il a été interrogé à plusieurs reprises. Des moments qu'il n'oubliera jamais.

Photo : Radio-Canada / Martin Bilodeau

L'année 1989 de Richard Bilodeau a été un véritable cauchemar. Non seulement les factures astronomiques entraient à pleine porte chez lui, mais une accusation d'homicide involontaire lui pendait au bout du nez, et l'idée de voir ses enfants à travers une vitre de prison pendant plusieurs années le terrorisait au plus haut point.

De ma poche, j’ai sorti 25 000 dollars, mais en tout, ça a coûté 125 000 dollars. 125 000 dollars pour un accident : c’est ça qui est difficile de se rentrer dans la tête. Tout le monde pensait la même chose que moi : c’était un accident, raconte-t-il.

Cet accident dont l’homme de Coaticook parle s’est produit le 29 octobre 1989 sur la route 25, au New Hampshire. Richard Bilodeau est alors au volant d’un poids lourd rempli de bois d’oeuvre qu’il doit livrer à une entreprise du coin. Lorsqu’il s’engage sur un pont, qui a la forme d’un S, il aperçoit les lumières d’une auto à côté de son camion. Il fait tout ce qu’il peut pour éviter le pire.

J’étais déjà en ballant parce que j’étais en train de prendre une courbe quand j’ai donné le coup de roue pour éviter l’auto. Mon camion est tombé sur le côté et mon chargement s’est déversé. Une voiture a frappé violemment un paquet de bois en même temps que mon camion se déversait.

Richard Bilodeau, à bord de son camion, qui salue de la main

« Je n’ai pas retouché au volant avant longtemps après l'accident. Je n’avais pas le choix. Il fallait que mon procès ait lieu avant, et j’avais une interdiction de conduire aux États-Unis. J’avais un dossier criminel qui était en suspens. Il n’était pas question que je repasse les douanes. »

Photo : Radio-Canada / Martin Bilodeau

L’impact est fatal pour les occupants de la voiture de police.

Richard Bilodeau, quant à lui, s’en sort indemne.

Ou presque.

Il n’est peut-être pas blessé, mais les autorités cherchent à le rendre responsable de la mort du prisonnier et surtout des deux policiers. Richard Bilodeau est alors projeté en plein cauchemar. Un mauvais rêve qui le gardera éveillé pendant une année complète. 12 mois remplis de doute, de peur, d’insécurité. Tout un calendrier à craindre le pire.

Un article du journal La Tribune relatant une audience où comparaissait Richard Bilodeau. On le voit en compagnie de son épouse, Carole.

Un article du journal La Tribune relatant une audience où comparaissait Richard Bilodeau. On le voit en compagnie de son épouse, Carole.

Photo : BANQ/La Tribune

Le lendemain de l’accident, je suis passé devant le juge avec un public defender. Dès le départ, on a soupçonné que j’étais coupable de quelque chose. Même au début, l’accusation, c’était manslaughter [homicide involontaire]. C’était assez sérieux, se souvient-il, encore étonné de l’intensité du chef d’accusation qui pesait contre lui.

Pour sortir de prison dans l’attente de son procès, on lui demande de verser une caution de 50 000 $ américains; une somme colossale qui représente plus de 120 000 $ en dollars d’aujourd’hui. Un montant qui ne traîne ni dans son compte en banque ni sous son matelas.

Article du journal La Tribune relatant la caution exigée pour que Richard Bilodeau puisse sortir de prison.

Ce demi-million de dollars américains exigé pour sortir de prison équivaut à environ 1,2 million de dollars canadiens en argent d’aujourd’hui.

Photo : BANQ/La Tribune

Au bout de quelques jours, on est venu à bout de trouver l’argent avec la famille, les parents, les amis, mon employeur. Mon épouse est venue avec un chèque certifié. Quand elle est arrivée, ils lui ont dit qu’il manquait un zéro sur le chèque. Ce n’était pas 50 000 $ mais 500 000 $ que ça prenait! , raconte-t-il, encore surpris de ce revirement de situation.

Ce demi-million de dollars américains équivaut à environ 1,2 million de dollars canadiens en argent d’aujourd’hui. À une époque où les campagnes de sociofinancement n’existent pas, même avec toute la volonté du monde et malgré l’aide de la famille et des amis, l’épouse de Richard Bilodeau est incapable de signer un chèque d’un tel montant.

C’est à ce moment que Jean-Luc Mongrain, alors à la barre d’une populaire émission de télévision, s’empare de l’affaire et invite les téléspectateurs à faire des dons qui serviront à payer la faramineuse caution.

La poste, ça rentrait à la maison avec d’écrit sur les enveloppes : Bilodeau, camionneur, Coaticook. Ils n’avaient pas besoin de plus d’adresse que ça! C’est impressionnant quand tu regardes ça tout le courrier qu’on a reçu : des cartes de Noël avec des mots d’encouragement, un deux piastres, un cinq piastres collés dedans en disant que c’était tout ce qu’ils pouvaient faire et que c’était de bon coeur. C’est incroyable comment les gens ont sympathisé avec ma cause, dit-il, encore touché par toute cette générosité.

Article de journal où on apprend que Richard Bilodeau est cité à procès.

Une grande amitié est née entre Richard Bilodeau et l'avocat Jean-Pierre Rancourt. « Pour un criminaliste, avoir une cause où tout le public est derrière toi comme ça, tu verras jamais ça. Il n’y a pas un défendeur criminel qui va vivre ça. Il ne revivra jamais ça. »

Photo : BANQ/La Tribune

Au total, Richard Bilodeau reste 19 jours derrière les barreaux. Des moments qui sont encore bien imprégnés dans sa mémoire. J’étais dans une salle de transition dans la cave de la prison d’État. Elle mesurait à peu près 10 par 8 pieds, et il y avait quatre cellules là-dedans. On était huit. Il y avait une télévision de l’autre bord des barreaux. Il ne se passait pas grand-chose. C’était assez frais comme endroit, se rappelle-t-il.

Ce sont les 19 plus longs jours de ma vie. C’était l’inconnu total. Je n’étais pas au courant de tout ce qu’il se passait. Ça se passait à l’extérieur avec les avocats et mon épouse.

Richard Bilodeau

Un Noël seul?

L’appel de Jean-Luc Mongrain a été entendu : les 500 000 $ de la caution ont été amassés en un temps record. Richard Bilodeau peut enfin sortir de prison. Mais ce qui le rend vraiment heureux, c’est qu’il pourra être avec Carole, sa femme, et ses enfants de quatre ans et de six mois pour Noël. Un Noël bien spécial, qui sera peut-être le dernier qu’il passera en famille avant plusieurs années.

La communauté des camionneurs se serre les coudes et souhaite mettre un peu de bonheur dans cette période assez sombre pour l’homme de Coaticook. Leur idée? Remplir le dessous du sapin de surprises et de cadeaux pour les petits Bilodeau. Ils comprenaient bien que les enfants n’auraient pas eu de cadeaux parce que Carole n’avait pas le temps de courir après ça.

Agenda rempli

Un procès criminel et une poursuite civile intentée par les familles des victimes, ça occupe un homme. Les mois qui suivent l’accident laissent bien peu de temps libre à Richard Bilodeau. Je n’avais pas le temps de travailler à l’extérieur. Je pensais à ça tout le temps. Dans l’année, on a travaillé fort pour préparer le procès. J’ai eu un cours de droit en accéléré, mais aussi un cours de comment répondre à des questions, comment interagir avec le jury.

Et tout ça se déroule dans un système de justice différent du nôtre, mais surtout dans une petite localité où tout le monde se connaît. Je suis tombé dans un nid de guêpes. Même la femme du juge gardait les enfants d’un des policiers morts. On a dit au juge qu’on avait peur qu’il ne soit pas impartial. Il a mis les points sur les i et a dit qu’il resterait et qu’il serait impartial. C’est assez spécial quand on recule et qu’on pense à ça.

Si on veut lui faire porter l’odieux de cet accident, Richard Bilodeau, de son côté, est déterminé à prouver qu’il n’a rien fait de mal dans cette triste histoire. Avec l’expert, on a découvert que même eux n’étaient pas corrects, corrects dans leur patente. Quand on regardait le plan de reconstitution de l’accident, je me disais que quelque chose ne fonctionnait pas. La poursuite disait que telle marque sur l’asphalte aurait fait telle affaire. Quand on regarde ça, je me serais croisé dans l’accident. Je ne le sais pas, mais il me semble que ça ne se peut pas, analyse-t-il.

Richard Bilodeau devant son camion

Si plusieurs remettaient en question la judiciarisation de cet accident, d’autres souhaitaient que Richard Bilodeau paie pour la mort des policiers. Le plus surprenant, pour lui, c’est que certains l’ont... félicité. « On était en file pour la cantine de la prison, et j’ai eu une tape dans le dos. Il y en a un qui m’a dit que ça en faisait deux de moins sur le chemin. Tu réagis comment à ça? »

Photo : Radio-Canada / Martin Bilodeau

J’ai toujours eu dans ma tête que j’avais tout fait pour éviter cet accident. Dans ma tête, le char est passé assez vite à côté de moi que j’étais sûr que j’étais tout seul dans l’accident. J’étais vraiment surpris quand on ma dit que j’avais frappé un char de police. Il y avait de quoi qui ne marchait pas.

Richard Bilodeau

La prison qui le guette

Finalement, l’accusation d’homicide involontaire est remplacée par un chef de conduite dangereuse ayant causé la mort. Même si le chef d’accusation est réduit, la possibilité de passer plusieurs années en prison, l’idée de ne pas voir grandir ses enfants, de ne pas être aux côtés de son épouse trottent dans l’esprit de Richard Bilodeau.

Pendant deux semaines, il assiste à son procès la boule au ventre, les émotions en montagnes russes, sachant que son avenir se joue dans cette salle de cour. Ça s’est quand même bien passé. C’est sûr que les témoins de la poursuite, ils te calent et disent que c’est de ta faute. Tu te sens rabaissé et avec un poids sur les épaules. Chaque fois que nous étions en contre-interrogatoire, je reprenais du pep parce qu’on défaisait ce qu’ils disaient. Ça a été des up and down comme ça tout le long.

Richard Bilodeau au volant de son camion

Quelques mois après son procès, Richard Bilodeau a repris le volant. Par contre, dans le cadre de ce nouveau travail, il n'avait pas à se rendre aux États-Unis.

Photo : Radio-Canada / Martin Bilodeau

Heureusement, le jury ne fait pas trop attendre Richard Bilodeau avant de rendre son verdict. Les délibérations ont été très courtes; moins de deux heures. Quand je suis entré dans la salle, quelqu’un du jury m’a fait un signe que ça serait correct. Je n’ai pas réagi tout de suite. Ça faisait deux semaines que j’avais des up and down. J’étais content, mais ça m’a pris un bout pour réaliser tout ça.

Si aujourd’hui il rit beaucoup lorsqu’il raconte ce sombre épisode de sa vie, Richard Bilodeau avoue que la colère était souvent proche. J’ai été fâché des fois. C’est sûr qu’on passe par là. J’ai passé par là quand j’ai été en prison. J’ai passé par là pendant le temps du procès. J’ai passé par là après le procès. J’ai passé par là avant de me trouver une job. J’ai passé par là encore aujourd’hui. Mais il arrivait toujours autre chose qui faisait que ça allait bien et que ça continuait.

Plus de 30 ans après ce mauvais tour du destin, Richard Bilodeau conduit encore des poids lourds avec le sourire, mais surtout la tête tranquille.

Richard Bilodeau au volant de son camion

Après de petits ennuis de santé, Richard Bilodeau a repris le volant il y a quelques mois. « Je suis content. C’est un métier que j’aime. Je ne sais pas combien de temps je vais le faire. Si ça va bien, ça y va! »

Photo : Radio-Canada / Martin Bilodeau

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Estrie

Transports