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Une école en zone inondable? Sainte-Marthe-sur-le-Lac va reconsidérer sa décision

Des terrains inondés derrière des maisons.

Ces terrains vacants en milieux humides, entre la 20e Avenue et la 22e Avenue, à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, étaient encore inondés plus tôt cette semaine. C'est là qu'une école devait être construite.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Thomas Gerbet

La Ville de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, dans les Laurentides, s'est ravisée et compte poursuivre la réflexion sur son projet de construire une école dans un milieu humide situé dans la zone récemment inondée.

La mairesse Sonia Paulus avait indiqué à Radio-Canada qu’elle ne voyait « pas de problème à mettre une école primaire là, en autant que la digue [soit] rehaussée », faisant valoir que c’était « le seul terrain disponible » pour un tel projet.

Toutefois, jeudi avant-midi, elle n’avait plus le même discours.

C’est certain qu’on va le reconsidérer. C’est certain que les élus municipaux et la commission scolaire vont se rasseoir pour en discuter, parce qu’évidemment, si on n’a pas de digue, c’est inondable.

Sonia Paulus, mairesse de Sainte-Marthe-sur-le-Lac

Québec pourrait de toute manière interdire à la municipalité de construire à l’endroit prévu.

« Je ne veux pas revivre à répétition, tous les printemps, la situation qu’on a vécue cette année », a signalé le premier ministre François Legault.

« Ce sont des façons de faire qu’on devra revoir. Je ne dis pas que le projet est annulé, je ne dis pas qu’il va de l’avant, mais avant d’autoriser quoi que ce soit en milieux humides, en zones inondables, dorénavant, on sera nettement plus prudents », a assuré Benoit Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques.

Ce sont des discussions qu’on a avec la mairesse et les gens de Sainte-Marthe, à ce moment-ci. Mais on ne peut certainement pas prendre pour acquise la construction d’un nouveau quartier résidentiel ou d’une école en zone inondable.

Benoit Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques

« Avant d’annoncer des nouvelles constructions en milieux humides ou en zones [inondables], il faut prendre le temps d’analyser comme il faut la situation », a estimé pour sa part Geneviève Guilbault, ministre de la Sécurité publique.

« Notre gouvernement a déjà annoncé son intention, justement, de revoir très largement cette question des zones inondables au Québec. Donc, je pense qu’il est prématuré d’envisager la construction d’une école dans un milieu humide », a-t-elle ajouté.

Les partis d’opposition ont défendu des positions similaires.

« Je vois mal comment aller construire une école en milieu humide peut être une bonne idée avec les connaissances qu’on a à l’heure actuelle, avec ce que la science nous dit », a laissé tomber Marie Montpetit, porte-parole de l’opposition officielle libérale en matière d’environnement et de lutte contre les changements climatiques.

« Il ne faut pas répéter les erreurs du passé », a déclaré Émilise Lessard-Therrien, porte-parole de Québec solidaire en matière d’affaires municipales. « Avec ce qui vient d’arriver à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, tout porte à croire qu’il faut réfléchir à aménager notre territoire d’une façon différente, d’une façon intelligente, en prenant en considération les aléas de la nature, les changements climatiques. »

Véronique Hivon, députée du Parti québécois, a insisté sur l’importance de recueillir toutes les informations pertinentes avant de lancer des projets : « Les seules personnes qui peuvent nous dire ça, ce sont des experts en hydrologie, des experts en cartographie, qui pourraient nous dire quels sont les risques. […] C’est de la science qu’on a besoin pour […] prendre les meilleures décisions. »

L'intérieur du boisé situé dans la zone inondé.

C'est dans ce boisé, comptant plusieurs milieux humides, que la Ville compte construire une école.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des projets en milieux humides

Radio-Canada avait mis la main sur des documents indiquant que la Ville de Sainte-Marthe-sur-le-Lac prévoyait détruire des milieux humides dans un boisé de la zone récemment inondée pour permettre la construction d'une école. Nous avions aussi découvert qu'un promoteur immobilier, soutenu par la municipalité, souhaitait supprimer un autre boisé et un milieu humide en bordure de la zone inondée.

Que ce soient des étangs, des tourbières ou des marécages, les milieux humides agissent comme des éponges, en absorbant l'eau et en permettant de limiter l'impact des inondations. Il en reste peu à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, où des inondations historiques ont laissé d'énormes dégâts au cours des dernières semaines.

Malgré la catastrophe du 27 avril, qui a forcé l'évacuation de plus de 6000 personnes, la mairesse Sonia Paulus défendait jusqu'à jeudi matin le projet d'une nouvelle école. Le bâtiment allait être construit sur un terrain de 15 000 mètres carrés situé dans un boisé de la zone inondée, entre la 20e et la 22e avenue.

La cartographie des milieux humides du ministère de l'Environnement démontre que la construction de l'école écraserait une partie d'un vaste marécage.

Déjà, l'an dernier, la Ville a inauguré une nouvelle bibliothèque et un nouveau stationnement, ce dernier construit directement sur le milieu humide. Ce stationnement a d'ailleurs été complètement inondé dans les derniers jours.

Pour ce projet, le ministère de l'Environnement a approuvé la destruction d'une tourbière de 1053 mètres carrés et d'une partie du boisé mature de feuillus. Dans le rapport d'analyse daté du 26 juillet 2017, on constate la présence d'« un fossé où ruissellent les eaux de pluie des secteurs résidentiels ». Toutes les résidences autour du boisé ont été inondées.

Québec a donné le feu vert au projet en jugeant qu'il était « impossible d’éviter le milieu humide, car il s’agit du seul terrain appartenant à la Ville et zoné communautaire possédant la superficie requise pour les installations prévues ».

Le nouveau stationnement de la bibliothèque, où se situait un milieu humide il y a quelques années, a été inondé.

Le nouveau stationnement de la bibliothèque, où se situait un milieu humide il y a quelques années, a été inondé.

Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

Un besoin criant d'école

« C'est la commission scolaire qui voulait un terrain au sud du chemin d'Oka », avait expliqué la mairesse Paulus. Des enfants du sud de la Ville doivent se rendre dans la municipalité voisine de Deux-Montagnes pour être scolarisés.

La croissance de la population est importante. Sainte-Marthe-sur-le-Lac est passée de 8300 habitants en 1995 à 18 000 en 2016.

La Commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles (CSSMI) reconnaît qu'avec la récente inondation, le choix de la localisation de l'école devra être discuté, même si la Ville s'est engagée, en mars 2018, à lui céder le terrain.

« Les scénarios seront réévalués en collaboration avec la municipalité, au moment opportun, lorsque le ministère [de l'Éducation] donnera son aval à une nouvelle construction », a dit la porte-parole de la CSSMI, Mélanie Poirier.

Lundi, le premier ministre François Legault a annoncé le déménagement d'une école de Scott, en Beauce, située en zone inondable et régulièrement inondée.

Une zone de conservation cédée à un organisme présidé par la mairesse

Quand le ministère de l'Environnement a autorisé la construction de la bibliothèque et du stationnement sur un milieu humide, le gouvernement a exigé une compensation. Une zone de conservation de 8300 mètres carrés a été établie dans le reste du boisé.

Québec a demandé que ce terrain protégé soit cédé à un organisme tiers pour ne pas que la Ville en reste propriétaire, afin d'empêcher toute destruction future.

Elle est dans une rue de sa municipalité.

La mairesse de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, Sonia Paulus

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Or, nous avons découvert, dans un acte notarié signé le 28 juin 2017, que la Ville, représentée par Mme Paulus, a cédé le terrain au Comité d'action et de protection de la sablière de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, qui a son siège social à la même adresse que l'hôtel de ville et dont la présidente est Sonia Paulus.

Ce tiers est-il vraiment indépendant? « Je peux vous dire que je n'y toucherai pas, c'est une question d'éthique », nous a promis la mairesse.

Des milieux naturels en voie de disparition

Selon les données du ministère de l'Environnement, Sainte-Marthe-sur-le-Lac est passée de 16 % de milieux naturels, en 1999, à 8 % en 2009. C'est bien en dessous du seuil critique de 30 % énoncé dans les lignes directrices d’Environnement Canada pour assurer le maintien de la biodiversité.

Et les pertes ne sont pas terminées, puisqu'un projet immobilier prévoit détruire un boisé situé en plein centre-ville, dont un milieu humide.

Le 28 mars 2019, le promoteur Groupe L’Héritage (GBD), propriétaire du terrain, a fait une demande d’autorisation au ministère de l’Environnement pour remblayer un milieu humide dans le boisé situé au coin nord-est du chemin d’Oka et du boulevard des Promenades.

La demande n’a pas encore été acceptée et le ministère n'a pas répondu à nos questions.

C'est notre centre-ville. Il faut quand même développer un centre-ville pour une municipalité.

Sonia Paulus, mairesse de Sainte-Marthe-sur-le-Lac
C'est l'entreprise GBD Construction, aussi appelée Groupe L'Héritage, qui développement le quartier résidentiel.

C'est l'entreprise GBD Construction, aussi appelée Groupe L'Héritage, qui développera le quartier résidentiel.

Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

La mairesse affirme que son service d'urbanisme ignorait la présence d'un milieu humide à cet endroit. Quant au boisé, elle a déclaré : « Je ne crois pas que ce soit des arbres matures, ce sont vraiment des petits. Je ne crois pas que c'est une forêt urbaine, pas du tout. »

Le projet prévoit une vingtaine d'immeubles à condos. La Ville a échangé des lots avec le promoteur pour permettre la construction d'un centre aquatique.

La piscine a été promise pour la fin 2019. Ironiquement, la municipalité prévoyait initialement bâtir cette piscine dans la zone inondée, là où est projetée l'école.

Le vice-président finances et opérations de GBD, Alain Tremblay, affirme que le projet « n'est pas encore défini ».

Une pancarte de l'entreprise trône déjà devant le terrain. Par ailleurs, le 17 septembre 2018, une résolution du conseil municipal prévoyait un développement résidentiel « à court terme ».

Des sinistrés veulent sauver les derniers milieux humides

Sylvie Clermont, sinistrée de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, engagée pour défendre les derniers boisés du centre-ville.

Sylvie Clermont, sinistrée de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, engagée pour défendre les derniers boisés du centre-ville.

Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

« Quand l'eau a monté, quand on a été obligés de quitter nos maisons en 10-15 minutes, je me suis dit que je me battrais très fort pour sauver les boisés et les milieux humides de Sainte-Marthe-sur-le-Lac », a raconté Sylvie Clermont, une horticultrice résidant sur la 20e avenue inondée.

La citoyenne comptait créer un comité de citoyens pour s'opposer aux deux projets.

Une forêt urbaine et un milieu humide, ce sont des alliés. Il faut faire équipe avec eux et ne pas les détruire.

Sylvie Clermont, sinistrée, résidente de la 20e avenue

Des expertes se prononcent

La mairesse de Sainte-Marthe-sur-le-Lac estimait que la zone inondée ne devrait pas être considérée comme une zone inondable tant qu'il y a une digue. Mais plusieurs experts doutent de cette interprétation.

Carte de zone inondable de Sainte-Marthe-sur-le-Lac de 1977, produite par le gouvernement fédéral avant la construction de la digue.

Carte de zone inondable de Sainte-Marthe-sur-le-Lac de 1977, produite par le gouvernement fédéral avant la construction de la digue. Des crues étaient survenues en 1974 et 1976.

Photo : Courtoisie

« Les digues ne font que rendre des zones inondables artificiellement non inondables », a dit Stéphanie Pellerin, professeure associée au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal.

« Comme aucune digue n'est indestructible – vous n'avez qu'à penser à la Louisiane ou aux Pays-Bas –, les secteurs protégés par des digues ne devraient pas être entièrement exclus des cartographies des zones inondables », ajoute-t-elle.

Selon moi, la nature a simplement repris ses droits.

Stéphanie Pellerin, chercheuse au Jardin botanique de Montréal

« D'un point de vue hydrologique et écologique, c'est une très mauvaise idée d'enlever des milieux humides dans un contexte où il y en a déjà très peu », a affirmé de son côté l'hydrogéomorphologue Pascale Biron, professeure à l'Université Concordia.

Les cartes de zones inondables sont en train d'être révisées et devraient être publiées fin 2020 ou début 2021.

La professeure Biron pense que le Québec devrait s'inspirer de la France et considérer les digues comme des « structures transparentes », c'est-à-dire de ne pas tenir compte de leur existence.

Il y a un faux sentiment de sécurité en arrière des digues.

Pascale Biron, hydrogéomorphologue, Université Concordia

Pascale Biron a estimé que certaines municipalités « manquent de responsabilité » et que ce devrait être au gouvernement de « serrer la vis ».

Avec la collaboration de Bernard Barbeau

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