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Des propos de l'ex-sénatrice Hervieux-Payette sur le voile font réagir

L'ex-sénatrice Céline Hervieux-Payette a tracé un lien entre le port de signes religieux et certaines pratiques associées aux mouvements plus conservateurs de certaines religions.

Photo : Radio-Canada

Julien McEvoy

Il n'a pas fallu attendre très longtemps avant que n'éclate la première controverse lors des consultations particulières sur le projet de loi 21 sur la laïcité de l'État. Dès le début du troisième jour d'audiences, jeudi, à Québec, l'ex-sénatrice Céline Hervieux-Payette a fait un lien entre voile, excision et mariage forcé.

Dans ses remarques d’ouverture, Mme Hervieux-Payette a brandi L’infidèle, livre publié par la Somalienne d'origine Ayaan Hirsi Ali, en 2006. « Elle a échappé à la mort plusieurs fois, elle est protégée 24 heures sur 24 parce qu’elle a osé dénoncer ce système », a dit l'ex-sénatrice, en parlant de la culture musulmane dans certains pays.

« [Ayaan Hirsi Ali] dit : le voile, c’est un détail. Ce qui va avec, c’est l’excision, le mariage forcé à 14-15 ans, a ajouté l’ex-sénatrice. […] Tout ça après l’incident de la famille Shafia, je pense qu’on doit comprendre qu’on s’attache à un détail, alors que ce qu’il y a derrière tout ça est beaucoup plus important. »

Qui est Ayaan Hirsi Ali?

Ayaan Hirsi Magan vient d’une famille musulmane somalienne pieuse. Elle a passé la majeure partie de sa jeunesse au Kenya, où elle a reçu une éducation musulmane stricte. Jeune fille, elle a subi l'excision du clitoris, acte ordonné par sa grand-mère, conformément à sa compréhension de l'islam. En 1992, elle a été mariée contre son gré avec un cousin éloigné. Alors qu'elle s'apprêtait à le rejoindre au Canada, elle s'est réfugiée aux Pays-Bas, où elle a réussi à obtenir l'asile politique; au cours du processus, elle a changé son nom pour Ayaan Hirsi Ali et a modifié sa date de naissance pour que sa famille ne puisse pas la retrouver facilement.

Les procédures se sont ensuite poursuivies. Mme Hervieux-Payette s’adressait à la Commission des institutions de l'Assemblée nationale au nom des Juristes pour la laïcité et la neutralité religieuse de l'État. Elle accompagnait l’avocate Julie Latour, à qui revenait la tâche de présenter la position du collectif.

Le ministre responsable du projet de loi sur la laïcité, Simon Jolin-Barrette, a posé quelques questions à Mme Latour, suivi de députés de l’opposition. C’est à ce moment que la députée libérale Hélène David a voulu s’assurer d’avoir bien compris ce que Céline Hervieux-Payette voulait dire.

« On a toujours dit et accepté, dans ce débat, qu’il fallait faire preuve de mesure. Trouvez-vous mesuré d’affirmer que le voile, c’est un détail, et après, c’est l’excision? Pensez-vous vraiment ce que vous dites? », a lancé la députée.

« Le voile n’est pas un simple voile, comme ma grand-mère mettait son chapeau pour aller à la messe, a notamment répondu l’ex-sénatrice. [...] Dans la plupart des pays où c’est rigoureusement appliqué, le fait de ne pas porter le voile implique des sanctions qui vont jusqu’à la mort. Il ne faut pas penser que c’est quelque chose de trivial qui n’a pas de conséquence. Au Canada, évidemment, on n’est pas dans cette culture, mais on a au moins le devoir de se renseigner sur les origines et sur l’application de cette mesure dans les pays [dirigés] par des fondamentalistes religieux. »

Hélène David en commission parlementaire à l'Assemblée nationale

La députée libérale Hélène David s'est vivement insurgée contre les « amalgames » de Céline Hervieux-Payette.

Photo : Radio-Canada

S’en est suivi un long échange où Mme David a bien souligné son incrédulité devant de tels propos. « Vous expliquez les choses de façon assez ostracisante pour les femmes qui portent le voile et qui le portent pour de multiples raisons, a-t-elle entre autres dit. Venant d’une femme aussi influente, qui a consacré sa vie à la société québécoise, ça m’inquiète beaucoup. »

Environ une heure plus tard, le ministre Jolin-Barrette a pris la peine de sortir de la salle d’audience pour s’adresser aux médias à ce sujet. « Je ne partage aucunement les propos qu’a tenus Mme Hervieux-Payette en lien avec le port du voile et les excisions et je les dénonce », a-t-il dit.

« Dès le départ, j’ai dit qu’on devait avoir un débat serein à l’Assemblée nationale, qu’à la fois les parlementaires et tous les acteurs de la société civile devaient faire preuve de modération dans leurs propos, de respect également. Je vais continuer de prôner qu’on ait un débat serein », a-t-il ajouté.

[Vidéo] Les propos de l'ex-sénatrice et la réponse du ministre

Une féministe prolaïcité devant la Commission

Bien que son témoignage soit passé au second rang en raison de la controverse, l'avocate Julie Latour est celle qui a présenté, jeudi, la position des Juristes pour la laïcité et la neutralité religieuse de l'État. Le collectif, qui a participé à de nombreux débats sur la question au cours des dernières années, compte dans ses rangs des personnalités de renom, notamment le constitutionnaliste Henri Brun.

« Le projet de loi 21 amène le Québec de plain-pied dans le 21e siècle », a proclamé d'entrée de jeu l'ex-bâtonnière du Barreau de Montréal, qui a spécifié qu'elle en était à sa cinquième visite en commission parlementaire depuis 10 ans afin de défendre un projet de loi sur la laïcité.

C'est la cinquième fois en 10 ans que Julie Latour vient défendre la laïcité en commission parlementaire.

C'est la cinquième fois en 10 ans que Julie Latour vient défendre la laïcité en commission parlementaire.

Photo : Radio-Canada

« Ce projet de loi constitue la quatrième tentative du législateur d'édifier une laïcité afin d'outiller le Québec pour l'avenir », a-t-elle dit. Pour arriver à cinq, il faut ajouter la fois où elle est venue défendre le projet de Jean Charest de modifier la Charte des droits et libertés de la personne afin d'établir la primauté de l'égalité entre hommes et femmes sur la liberté de religion, à la suite des travaux de la commission Bouchard-Taylor.

L'État doit agir et proclamer sa laïcité, croit Julie Latour, puisque « le vacuum législatif depuis 15 ans a entraîné sous le vocable de la laïcité ouverte l'érosion d'un espace civique authentiquement neutre et a donné lieu à une permissivité qui fait en sorte que certains croyants et certaines religions s'opposent à ce que l'État agisse ».

Et c’est la liberté de tous les citoyens, et non de certains seulement, que l’État doit protéger, a-t-elle dit. « Sans compter le respect du droit fondamental des femmes à l’égalité, de la liberté d’expression, du droit à l’orientation sexuelle, qui sont des exemples des autres sphères qui sont souvent menacées par les revendications religieuses », a-t-elle ajouté.

Fatima Houda-Pepin met en garde la CAQ

La chroniqueuse et ex-députée libérale Fatima Houda-Pepin y est allée de plusieurs mises en garde à l'endroit des parlementaires, même si elle soutient elle aussi le projet de loi.

Elle a appelé le gouvernement Legault à faire davantage de pédagogie afin d'expliquer aux Québécois que la laïcité n'est pas discriminatoire. Celui-ci devrait de plus accompagner son projet de loi d'une politique interculturaliste, a-t-elle allégué.

Mme Houda-Pepin a aussi recommandé que le gouvernement définisse ce qu'est un signe religieux. À son avis, le voile n'en est pas nécessairement un.

Elle a en outre estimé que le projet de loi devrait être vidé de toute référence à la « nation québécoise », puisque la laïcité n'a rien à voir avec l'identité, a-t-elle soutenu.

D'autres intervenants

Christiane Pelchat, députée libérale de 1985 à 1994 et présidente du Conseil du statut de la femme de 2006 à 2011, était la deuxième à intervenir. Elle a surtout insisté sur l'apport de la laïcité à la situation des femmes au Québec.

« Ça ne fait pas plus de 50 ans que les femmes ont une personnalité juridique », a-t-elle d'abord rappelé. L'égalité n'est toujours pas chose faite, au Québec, a-t-elle ajouté, citant en exemples les « distorsions de revenus, l’absence des femmes dans les métiers payants, l’absence de parité chez les élus, la violence faite aux femmes, la banalisation de la marchandisation du corps des femmes ».

« Ces faits sont le résultat de la résistance à reconnaître que les femmes ont les mêmes droits que les hommes, a-t-elle dit. La volonté de protéger le droit des femmes comme fonctionnaire et comme usagère par le principe de laïcité honore le gouvernement du Québec. »

Bouchard-Taylor, 12 ans plus tard

Depuis mardi et jusqu’au 16 mai, des consultations particulières et des auditions publiques relativement au projet de loi 21 sur la laïcité de l’État se déroulent à l’Assemblée nationale. Au total, 36 groupes ou individus experts doivent présenter un mémoire.

Pour lancer le bal, l'historien Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor sont venus exprimer leurs réserves face au travail de Simon Jolin-Barrette.

Les cosignataires du rapport sur les accommodements raisonnables de 2008 ont eu de vifs échanges avec le ministre de l’Immigration, notamment M. Taylor, qui s'oppose désormais à toute interdiction de signes religieux après l'avoir envisagée, dans son rapport, pour les employés de l’État en position de coercition.

Pour Gérard Bouchard, qui défend toujours cette proposition, le projet de loi caquiste est cependant « radical » et ne se base pas sur des données probantes.

Le projet de loi 21, en résumé

Le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État prévoit que toutes les institutions parlementaires, gouvernementales et judiciaires doivent respecter les principes de la séparation de l’État et des religions, de la neutralité religieuse de l’État, de l’égalité de tous les citoyens et des libertés de conscience et de religion.

Il prévoit l’interdiction du port de signes religieux chez les employés de l’État en position de coercition (juges, policiers, procureurs, gardiens de prison) et d’autres employés de l’État, essentiellement les enseignants des écoles primaires et secondaires du réseau public et les directeurs d’école.

Le projet de loi 21 est assorti d’une clause protégeant les droits acquis des employés touchés qui portent déjà un signe religieux, à condition qu’ils conservent la même fonction dans une même organisation. Il y en aurait « probablement quelques centaines », selon le ministre responsable, Simon Jolin-Barrette.

Il comprend aussi des dispositions de dérogation pour soustraire la loi à des articles des chartes canadienne et québécoise des droits et libertés. La Charte québécoise sera en outre modifiée afin de stipuler « que les libertés et droits fondamentaux doivent s’exercer dans le respect de la laïcité de l’État ».

Le projet de loi prévoit également que tous les services gouvernementaux devront être offerts à visage découvert. Ils devront aussi être reçus à visage découvert lorsque cela est nécessaire à des fins d’identification ou pour des motifs de sécurité.

Aucun accommodement raisonnable ne pourra être demandé pour contourner cette obligation, est-il précisé.

Il n’inclut aucune sanction pénale ni monétaire pour les contrevenants.

Avec les informations de La Presse canadienne

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