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L’affaire Mark Norman, ou la torpille qui n’a jamais explosé

Mark Norman sourit, la bouche fermée, alors qu'on voit un drapeau canadien derrière lui.

Le vice-amiral Mark Norman lors de la conférence de presse suivant l'abandon de l'accusation d'abus de confiance qui pesait sur lui.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Marc Godbout

Mark Norman a toujours clamé son innocence. Il n'a plus d'explications à donner. La cause du vice-amiral était devenue une épine dans le pied du gouvernement. Retour sur cette histoire qui commençait à hanter sérieusement les libéraux de Justin Trudeau.

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) avait créé une véritable commotion à Ottawa. C’était le 9 mars 2018. « Abus de confiance » : jamais un haut gradé militaire canadien n’avait eu à faire face à une telle accusation.

Un militaire de carrière très respecté, le numéro deux des Forces armées canadiennes, à la feuille de route impeccable, se voyait accusé d'avoir violé le Code criminel en laissant filtrer des informations confidentielles du Cabinet fédéral.

Mark Norman était soudainement dépeint comme quelqu’un d’indigne. Après plus de deux ans d’enquête, la GRC venait de lancer une torpille.

Un navire, les Irving et les libéraux

À cette histoire se sont greffés différents acteurs, dont l'une des plus riches familles canadiennes : les Irving. Au coeur de l’affaire, un projet de navire pour la Défense nationale.

Le chantier Davie de Lévis avait obtenu le feu vert du gouvernement Harper pour convertir un porte-conteneurs, l'Astérix, en navire de ravitaillement.

Une image du porte-conteneurs Astérix au chantier Davie.

Le porte-conteneurs Astérix au chantier Davie en octobre 2015, avant d'être converti.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Mais, à peine arrivés au pouvoir, les libéraux décidaient de revoir le projet. Des informations étaient « coulées ». La tempête qui s’en est suivie a rendu furieux des membres du Cabinet.

Des sources affirmaient alors que la compagnie Irving Shipbuilding d'Halifax, un concurrent de longue date de Davie, avait tenté d'intervenir pour faire dérailler le projet de Davie.

Irving avait fait parvenir une lettre à au moins quatre membres du Cabinet : le président du Conseil du Trésor du moment, Scott Brison, le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, le ministre des Finances, Bill Morneau, et leur collègue d'alors aux Services publics et à l'Approvisionnement, Judy Foote.

Une image de Jim Irving, le co-chef de la direction du chantier naval Irving d'Halifax, en compagnie d'un travailleur.

Jim Irving, à droite, est le co-chef de la direction du chantier naval Irving d'Halifax.

Photo : La Presse canadienne / Darren Calabrese

L’affaire Norman rattrape le gouvernement

Le Bureau du Conseil privé, le ministère qui conseille le premier ministre, était à l’origine de la plainte à la GRC. Elle a finalement mené à l’accusation d’abus de confiance.

Après deux ans d’enquête, le vice-amiral Norman a été accusé d’avoir divulgué des informations secrètes du Cabinet aux dirigeants du chantier Davie au sujet de la réévaluation du projet de 700 millions de dollars.

Un premier rebondissement est survenu l’automne dernier : selon des documents déposés en cour par la défense, le président du Conseil du Trésor « était derrière l’effort pour retarder et éventuellement mettre fin à l’accord avec la Davie ».

Les mêmes documents soutenaient que Scott Brison avait eu « une relation étroite » avec la très influente famille Irving. Son chantier naval avait lui aussi proposé de fournir un navire à la marine.

Une image montre Scott Brison à la sortie d'une réunion du Cabinet, en octobre 2018.

Scott Brison à la sortie d'une réunion du Cabinet, en octobre 2018, alors qu'il était président du Conseil du Trésor.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Scott Brison a toujours nié s’être ingéré politiquement pour saboter l’entente avec la Davie.

En janvier dernier, le ministre démissionnait soudainement de son poste en précisant qu’il quittait la vie politique pour passer plus de temps avec sa famille.

Ingérence politique? Transparence?

Cela faisait des mois que l’avocate de Mark Norman réclamait des milliers de documents de la part du cabinet du premier ministre, du Bureau du Conseil privé et de la Défense nationale.

Encore à ce jour, la défense n’avait pas obtenu tous les documents qu’elle demandait.

Plan rapproché de Marie Henein.

L'avocate du vice-amiral Mark Norman, Marie Henein, répond aux questions des médias après l'abandon de l'accusation qui pesait sur son client.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Cette cause entourant le vice-amiral comportait de plus en plus de risques politiques.

Le procès de Mark Norman, qui devait s’ouvrir en août, juste avant la campagne électorale, aurait pu se transformer en un fiasco pour le gouvernement.

Voilà que la Couronne a suspendu l’accusation d’abus de confiance, alors qu’un autre problème pointait à l’horizon pour le gouvernement Trudeau.

Le député libéral Andrew Leslie, lui-même un ancien lieutenant-général des Forces armées canadiennes, était susceptible d’être appelé à la barre pour témoigner en faveur de l’accusé.

Coïncidence? Le député d’Orléans, en Ontario, annonçait la semaine dernière qu’il ne serait pas candidat cet automne.

Une image montre le député fédéral Andrew Leslie qui serre la main de Mark Norman, en présence d'autres personnes.

Le député libéral fédéral Andrew Leslie serre la main de Mark Norman à son arrivée au palais de justice d'Ottawa, avant de lui donner l'accolade.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

D’ailleurs, mercredi, Andrew Leslie attendait Mark Norman à l’entrée du tribunal pour lui donner l’accolade.

Bref, l’étau se resserrait. Mais même avec la suspension de l’accusation contre le vice-amiral Norman, il a déjà laissé des marques.

La torpille n’a pas atteint sa cible. Mais plus les semaines passaient, plus elle déviait de sa trajectoire initiale.

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