•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Controverse au sein du Barreau ontarien au sujet de la diversité

L'édifice de la Cour d’appel de l'Ontario à Toronto

Le Barreau de l’Ontario occupe le même édifice que la Cour d'appel de la province.

Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Nadeau

Jean-Philippe Nadeau

Nouvelle donne au conseil d'administration du Barreau de l'Ontario : le renouvellement des sièges après l'élection du 30 avril montre une division profonde parmi les membres au sujet d'une déclaration de principe sur la diversité, l'égalité et l'inclusion. Certains avocats et parajuristes s'opposent à l'idée de promouvoir ces valeurs pour mieux refléter le multiculturalisme de la société.

Le conseil d’administration du Barreau ontarien a adopté en 2017 une déclaration sur l’obligation de promouvoir la diversité culturelle dans la profession. L’objectif du Barreau visait à l’époque à établir une stratégie pour lutter contre la discrimination et le racisme à l’emploi, en ce qui a trait au recrutement, à la rétention et à l’avancement.

Le Barreau a refusé de nous accorder une entrevue, mais il indique sur son site Internet que cette stratégie a été adoptée par le précédent conseil d’administration à la suite du rapport final du Groupe de travail sur les défis des titulaires de permis racialisés. Il en avait fait une déclaration de principe.

Une profession de foi :

Tous les titulaires de permis sont tenus de créer et de respecter une déclaration de principes individuelle qui reconnaît leur obligation de promouvoir l'égalité, la diversité et l'inclusion en général, et dans leur conduite envers les collègues, les employés et le public.

site Internet du Barreau de l'Ontario

En somme, le Barreau invite ses membres à s'engager à faire progresser l'égalité, la diversité et l'inclusion dans leur milieu de travail et à observer la politique sur les droits de la personne de l'organisation. À en croire le Barreau, les avocats et les parajuristes ont un rôle à jouer dans le changement de culture que leur organisation aimerait instiller rapidement dans la profession.

Le professeur de philosophie morale et politique à l'Université d'Ottawa, David Robichaud, affirme que ce genre de pratique existe dans de nombreux milieux de travail au pays.

Cela me semble tout à fait conforme au mandat du Barreau de s'assurer que les droits et libertés des gens à l'intérieur de son organisation soient tout aussi protégés que ceux dans la société et une façon d'y arriver consiste à s'assurer que ses membres ne soient pas victimes de discrimination en raison de leur genre ou de leur origine ethnoculturelle.

David Robichaud, professeur de philosophie à l'Université d'Ottawa

Pourtant, certains avocats et parajuristes s'élèvent aujourd'hui contre une telle déclaration de principe qui revêt, selon eux, une rectitude politique exagérée. L'avocate Chi Kun Shi est l'une d'entre eux. Elle explique que de forcer un membre à signer une déclaration avec laquelle il n'est pas d'accord ne permettra pas de mieux représenter la diversité ethnoculturelle de la société au sein du Barreau. Je suis choquée que l'on me définisse par mon sexe ou la couleur de ma peau, dit-elle.

Il existe aujourd'hui tellement de personnes qui sont obsédées par l'apparence de diversité dans leur ordre professionnel ou leur milieu de travail que cela en devient inquiétant.

Chi Kun Shi, membre du conseil d'administration du Barreau

Chi Kun Shi dit craindre par ailleurs de perdre son indépendance. Je n'ai pas choisi ce métier pour faire la promotion de quoi que ce soit, je ne suis pas militante, poursuit-elle.

Elle conçoit que l'initiative du Barreau part d'une bonne intention, mais elle pense que sa démarche est maladroite. On ne peut forcer quelqu'un à adopter des valeurs dans lesquelles il ou elle ne se reconnaît pas. Qui décide de ces valeurs de toute façon?, s'interroge-t-elle, en comparant cette démarche à une chasse aux sorcières.

Photo de la statue d'une femme avec un livre

Les jardins de la justice McMurtry, statue « Freedom of Expression » par Marlene Hilton Moore

Photo : Radio-Canada / Francis Ferland

Peu d’avocats ont voulu nous parler aussi ouvertement à ce sujet, préférant donner la parole à des médias spécialisés comme le Law Times. Lubomir Poliacik y affirmait par exemple en février que cette démarche est complètement antidémocratique et que le Barreau s’écarte de son mandat.

D’autres, comme Sam Goldstein et Murray Klippenstein, soutenaient que le Barreau devrait plutôt s’attarder à protéger le public contre les avocats incompétents ou malhonnêtes, plutôt que se faire le champion de causes idéologiques en vogue.

MM. Poliacik, Goldstein et Klippenstein ont été élus ou réélus au sein du conseil d’administration à l’issue du scrutin du 30 avril.

Photo d'une statue représentant la justice, prise de dos. Elle tient une balance à bout de bras et ses yeux sont bandés. En arrière plan se trouve une structure métallique ensoleillée.

Une statue représentant la justice

Photo : Radio-Canada / Daniel Beauparlant

Nana Yanful n’est pas d’accord. Cette avocate, qui ne siège pas au conseil, appuie la déclaration de principe du Barreau. Il est inquiétant de voir qu’autant de mes collègues soient si déterminés à bafouer ce qui devrait être des droits de base dans notre profession. Mme Yanful, qui est Noire, pense que certains membres ont mal interprété les intentions de leur organisation. On ne peut pas être contre la vertu selon elle.

De tels propos sont préjudiciables et blessants, car ils envoient dans le public le message malheureux selon lequel tous les avocats pensent la même chose et ont une piètre conception des droits de la personne.

Nana Yanful, avocate spécialisée dans les droits de la personne

Mme Yanful pense qu’il reste encore beaucoup de travail à faire en matière d’égalité des chances à tous. Aucun membre de la communauté LGBTQ ne siège au sein de ce conseil, rappelle-t-elle. Il va de soi qu’il faut promouvoir des valeurs d’inclusion dans notre milieu de travail si on veut changer certains comportements. Moins du tiers des membres du conseil sont des femmes et ceux issus des minorités se comptent sur les doigts d’une main.

Le symbole de la justice

Le maillet est l'un des symboles de la justice.

Photo : iStock

Le professeur Robichaud se dit surpris par l’opposition de certains avocats dans ce débat, parce que les prescriptions du Barreau ne sont pas excessives selon lui. On ne leur demande pas de faire du démarchage pour attirer davantage de femmes et de personnes issues des minorités ethnoculturelles, dit-il.

Il croit qu’il est important de mettre en place des mesures pour trouver un juste équilibre dans la représentativité de la société en milieu de travail.

Il existe encore toutefois beaucoup d’inconfort selon lui par rapport à la diversité culturelle dans certains ordres professionnels. Je pense qu’il y a une réticence à l’idée justement de ne pas embaucher les gens uniquement sur la base de leur talent, précise-t-il.

Une toge d'avocat

En Ontario, les avocats sont obligés de porter la toge lorsqu’ils plaident devant un tribunal supérieur.

Photo : iStock / IS

Le Barreau aurait intérêt selon le professeur Robichaud à mieux faire refléter la représentativité de la société parmi ses membres pour mieux défendre l’intérêt public, en particulier dans les causes délicates des citoyens qui proviennent eux-mêmes de groupes minoritaires.

L’idée n’est pas de dire qu’on doit avoir des femmes, parce que ce sont des femmes, mais parce qu’elles apportent des compétences distinctes qui peuvent être justement complémentaires et très utiles dans certaines causes très particulières.

David Robichaud, professeur de philosophie à l’Université d’Ottawa

M. Robichaud affirme qu’il faut continuer le travail de sensibilisation dans tous les ordres professionnels. L’initiative du Barreau pourrait en plus avoir un impact sur la représentativité des avocats, mais aussi celle des magistrats puisque tout part de la base. Autrement dit : s’il n’y a pas assez de femmes ou d’avocats issus des minorités visibles, il n’y aura pas assez de magistrates ou de juges provenant des milieux ethnoculturels.

Les prochains débats au sein du conseil d'administration du Barreau risquent donc d'être intéressants. Le conseil compte 45 membres élus pour un mandat de quatre ans.

Avant l'élection de mardi, 22 d'entre eux s'étaient ouvertement opposés à cette déclaration de principe, en promettant à leurs pairs, durant la campagne, de l'abolir s'ils remportaient leur pari.

Le Barreau ontarien n'aura donc jamais été aussi divisé.

Multiculturalisme

Justice et faits divers