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Protection de la jeunesse : les travailleurs sociaux crient à l'aide

Un programme d'aide financière pour les enfants à besoins spéciaux aurait des ratés, selon des parents et des propriétaires de garderie.

Photo : Getty Images / catalby

Anne Marie Lecomte

« Les travailleurs sociaux du Québec sont comme dans une machine », affirme la présidente de l'Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ), Guylaine Ouimette, qui dénonce qu'en protection de la jeunesse, l'effritement des services et les délais d'attente « portent préjudice à la sécurité des enfants ».

« On a parfois l'impression, dans le contexte de surcharge, de pénurie [et] de coupes budgétaires, que les dossiers sont gérés pour éviter de donner des services » : c'est l'une des déclarations-chocs qu'a faites Mme Ouimette, vendredi, à Montréal, lors d'une conférence de presse destinée à mobiliser le gouvernement Legault sur les changements qui s'imposent dans le réseau des services sociaux.

Un réseau dont les difficultés criantes sont ressorties avec la mort d'une enfant de sept ans, qui était dans la mire de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) pratiquement depuis sa naissance.

Les 14 000 membres de l'OTSTCFQ « sont en deuil » depuis le décès de cette fillette de Granby, a déclaré Mme Ouimette, et « ils sont les premiers à s'interroger et à chercher des solutions pour que cela n'arrive plus jamais ».

Cela dit, la présidente de l'Ordre s'est refusée à commenter davantage cette affaire à laquelle quatre enquêtes seront consacrées, dont une publique.

Mais dans la foulée de « cet événement dramatique », l'Ordre des travailleurs sociaux transmet le message suivant : « Depuis 10 ans, il y a vraiment un effritement dans l'offre du panier de services sociaux ainsi qu'en santé mentale ».

Pour Mme Ouimette, le gouvernement du Québec doit de toute urgence « affirmer et solidifier une vraie première ligne de services sociaux ».

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a clairement signifié en 2011 que l'accès aux services sociaux est un puissant déterminant de la santé de la population, a-t-elle rappelé. « Or, au Québec, cet accès s'est détérioré au fil des années. »

Les services sociaux généraux, qu'on peut aussi désigner comme services sociaux de première ligne, n'existent pratiquement plus [au Québec].

Guylaine Ouimette, présidente de l'Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec
Une femme derrière un lutrin et des micros regarde l'assistance.

La présidente de l'Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ), Guylaine Ouimette

Photo : Radio-Canada

Des appels répétés

Ce n'est pas la première fois que l'Ordre lance ce cri d'alarme.

Guylaine Ouimette a affirmé en avoir parlé au ministre délégué de la Santé, Lionel Carmant, en novembre, en février et pas plus tard que lundi passé.

Toutefois, les problèmes que sont la dégradation des services et les listes d'attente ne datent pas d'hier.

La Loi sur la protection de la jeunesse est entrée en vigueur il y a 40 ans.

En 1998, a rappelé Mme Ouimette, un groupe d'experts chargé par le ministre Jean Rochon de faire des recommandations sur la protection de la jeunesse avait dit : « Force est de constater que, si l'on ne remet pas le secteur de jeunesse au coeur des priorités dans les prochaines années, les difficultés que connaît ce secteur, dont les listes d'attente ne sont qu'un symptôme parmi les plus visibles, vont s'accroître, et le filet de sécurité de même que l'accessibilité aux services que l'on veut garantir à la jeunesse seront compromis ».

Vingt ans plus tard, le péril qu'appréhendaient ces experts est bel et bien là, a constaté la présidente de l'Ordre.

L'OTSTCFQ demande à Lionel Carmant d’instaurer, dès l’automne prochain, une commission pour diagnostiquer les problèmes systémiques du réseau et enfin y remédier. Services sociaux, écoles, garderies, milieux communautaires, policiers, avocats et légistes y participeraient.

Plus rapidement encore, l’Ordre suggère d’instaurer, dans une région donnée, une commission pilote qui développerait en quatre mois un modèle « concret et réaliste de refonte », qui serait ensuite proposé à la commission automnale.

Une pétition lancée sur le site de l'Assemblée nationale sous le nom Prestation des services de santé et des services sociaux demande par ailleurs une « décentralisation des services sociaux offerts à la population » et l'abandon de « l'approche quantitative pour favoriser une approche qualitative ».

Une mission complexe

Les problèmes avec lesquels se débattent les travailleurs sociaux et autres professionnels en protection de la jeunesse sont les suivants :

  • explosion des délais moyens d'attente à la DPJ pour l'évaluation;
  • hausse de 66 % du nombre de signalements depuis 2003;
  • augmentation du nombre de cas en centres jeunesse et en santé mentale;
  • pénurie de personnel;
  • surcharge de travail;
  • désintéressement de la relève;
  • lourdeur administrative et bureaucratique;
  • effets « pervers » des compressions budgétaires.

On ne peut pas passer sous silence les effets pervers des coupes budgétaires qui ont été faites depuis 10 ans, et la dernière réorganisation a fait très mal aux services sociaux et en santé mentale.

Guylaine Ouimette, présidente de l'Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec

Pas question de bâcler le travail en protection de la jeunesse, car les décisions peuvent avoir des incidences à long terme sur la vie d'un jeune et de sa famille, a insisté Mme Ouimette.

« Les travailleurs sociaux ne veulent pas faire de fautes. » Or, dans le contexte actuel, ils n'ont pas le temps de résoudre les défis éthiques et déontologiques qu'ils affrontent. Et ils doivent respecter un cadre légal serré.

« Il faut absolument cesser la logique de productivité actuelle dans les services sociaux, qui se fait au détriment même des services requis par une clientèle très vulnérable », a dit la présidente de l'Ordre.

Entrevue avec Guylaine Ouimette, présidente de l'Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec

Roulement de personnel

En moyenne, un jeune pris en charge par la DPJ change de travailleur social tous les huit mois, a affirmé Robert Pauzé, professeur à la retraite de l'Université de Sherbrooke et ex-directeur scientifique du Centre jeunesse de Québec.

M. Pauzé tire cette donnée d'une étude qu'il a menée à partir de 740 dossiers de jeunes sur une période de trois ans. S'il y a « discontinuité relationnelle » entre un travailleur social et un jeune, a-t-il dit, c'est parce que les travailleurs sociaux partent dans 56 % des cas en congé de maternité et dans 26 % des cas en congé de maladie.

Autant dire que le roulement de personnel est effréné.

Le travailleur social est un peu « le metteur en scène » dans la vie d'un jeune en difficulté et de ses proches, a décrit M. Pauzé. Il sert de relais pour tous ceux qui entourent l'enfant, assure la coordination et va chercher l'information dont il a besoin pour faire l'évaluation.

La famille de l'enfant n'est pas « volontaire » dans la plupart des cas, a-t-il noté. Autrement dit, les mesures décidées par le travailleur social ne correspondent pas à son choix. Dans pareil contexte, établir « une alliance thérapeutique » avec l'enfant peut prendre des mois.

Toxicomanie, alcoolisme, abus physique et autres, problèmes de santé mentale, pauvreté, conflit conjugal : ce que vivent les familles est difficile. Pour les accompagner, les travailleurs sociaux « ont besoin de soutien clinique », a insisté la présidente de l'Ordre, ajoutant qu'il n'est pas rare que ces professionnels « se fassent attaquer par les familles ».

Les services sociaux doivent être hissés au même niveau que le service de santé curatif, pense Guylaine Ouimette. « La situation est vraiment alarmante », a-t-elle dit.

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