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Au Vermont, un média social unique pour rapprocher la communauté

Une douzaine de personnes sont assises et écoutent le cofondateur de Front Porch Forum, Michael Wood-Lewis.

Des résidents de Charlotte, au Vermont, se sont réunis à la bibliothèque municipale pour voir un documentaire sur le réseau social Front Porch Forum.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Janic Tremblay

Le quart de la population de cet État américain utilise un réseau social de proximité plutôt archaïque qui n'a pas d'équivalent au Canada. Ce réseau 100 % vermontois, baptisé Front Porch Forum, interdit l'anonymat et est modéré par des humains. Explications d'un succès.

Une douzaine de personnes sont réunies ce soir à la bibliothèque municipale de Charlotte. La toute petite ville est enclavée entre le lac Champlain et la forêt. On y retrouve plusieurs fermes. En regardant par les fenêtres, on voit virevolter des urubus à tête rouge en quête des charognes. Ils pullulent au printemps dans ce milieu rural. Les visiteurs ne sont toutefois pas venus admirer les vautours, mais plutôt regarder en groupe le documentaire La révolution numérique tranquille du Vermont.

Le court film réalisé par une firme torontoise est pratiquement un hommage au réseau Front Porch Forum et à son impact sur la communauté au Vermont. France Leblanc, adjointe paroissiale à Shelburne, n’a que des bons mots pour ce réseau social minimaliste qui, selon elle, encourage les bonnes relations entre voisins.

France Leblanc se tient debout à côté d'une étagère pleine de livres.

France Leblanc, adjointe paroissiale à Shelburne

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

C’est comme un journal régional animé par nos voisins. La plupart d’entre nous le regardons tous les jours. On apprend à voir ce que les autres font. On dirait que ça rapproche les gens.

France Leblanc, adjointe paroissiale à Shelburne

Mais qu’est-ce au juste que Front Porch Forum? Il s’agit d’un réseau social de proximité. Seulement les habitants d’un même voisinage ou de la même petite ville peuvent être membres du même réseau. Par exemple, les habitants de Shelburne ne peuvent pas être membres du réseau de Charlotte. De la même manière, les résidents de Burlington ne voient passer que ce qui touche leur quartier.

Le reportage de Janic Tremblay est diffusé le 5 mai à Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE.

Pas question de garder l’anonymat

Cela signifie que l’anonymat est impossible. Il faut donner son vrai nom, son courriel et son adresse civique. C’est une grande différence avec les autres plateformes sociales qui n’ont pas de telles exigences.

Aussi, le contenu n’est pas modéré par des algorithmes, mais bien par des humains. C’est pourquoi les échanges publics ne sont pas instantanés. Il faut attendre environ 24 heures avant de voir un message apparaître sur le réseau.

Il arrive que des modérateurs bloquent un message et avisent l’auteur des raisons souvent liées au manque de civilité. « Quand on doit le faire, des utilisateurs nous remercient en nous disant qu’on leur a sans doute épargné bien des désagréments, parce qu’ils étaient allés trop loin », explique Michael Wood-Lewis, le cofondateur de Front Porch Forum.

Le modèle d’affaires retenu n’est pas celui du capitalisme de surveillance qui est en train de se répandre. Pour financer ses activités, Front Porch Forum mise sur un cocktail. Des abonnements payants pour les commerces et les politiciens. De publicités géolocalisées, mais sans aucun égard à l’historique de recherche ou de navigation. Et des dons à la fin de l’année.

Un réseau social très différent des autres

Michael Wood-Lewis explique aussi que la forme est différente des autres réseaux sociaux. Il n’y a pas de contenu multimédia. Des mises à jour sont envoyées par courriel deux fois par jour. Le temps de consultation est aussi très court. Pas de défilement à l’infini, comme c’est le cas sur d’autres plateformes afin d’éviter d’y passer trop de temps.

Il dit par ailleurs que le but de son réseau, c’est vraiment de permettre aux gens d’une même collectivité de créer des liens, de se rendre service et de réaliser des transactions sans verser une partie des profits aux géants d’Internet.

Michael Wood-Lewis en train de parler.

Michael Wood-Lewis, cofondateur de Front Porch Forum

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

« Notre mission secrète, c’est l’amélioration des liens sociaux entre voisins. Pour trouver un moyen de transport, pour louer un appartement, pour se faire recommander un plombier ou un restaurant, vous pouvez recourir aux services algorithmiques des géants d’Internet. Mais ça s’arrête là. Si de l’argent est échangé, une partie échappe totalement aux commerces locaux. Ce qu’on propose c’est de se tourner vers ses voisins pour résoudre ce type de problème. Cela permet de faire d’une pierre deux coups en renforçant aussi les liens qui nous unissent », souligne Michael Wood-Lewis.

Des avantages pour les commerçants

À la librairie Flying Pig de Shelburne, la propriétaire Elizabeth Bluemle connaît bien Front Porch Forum. Elle paye même pour en faire une utilisation commerciale. Elle raconte que la modeste plateforme lui amène beaucoup de clients.

Le visage souriant, elle pose devant un étalage de livres.

Elizabeth Bluemle, libraire à Shelburne

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

« Quand on tient un événement, on demande aux gens comment ils en ont entendu parler. C’est souvent via Front Porch Forum. Je crois que ce taux de réponse s’explique par le caractère très régional du réseau. C’est pour nous la meilleure façon de cibler nos clients », explique la libraire.

Tout près, au restaurant Rustic Roots, la gérante Ashley Campbell ne paye pas encore pour faire une utilisation commerciale du réseau cent pour cent vermontois, mais elle y songe beaucoup.

La jeune femme pose à côté d'une petite enseigne de son restaurant.

Ashley Campbell, propriétaire d’un restaurant à Shelburne

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

C’est un peu comme si on allait frapper à la porte des gens pour leur dire qu’on a un radiateur à vendre ou qu’on veut acheter des oeufs frais. C’est facile de faire circuler ces messages. On annonce nos menus, nos événements ou quand on a un poste à combler. Et ça fonctionne à tous les coups.

La restauratrice Ashley Campbell

Un outil de mobilisation

Mais le réseau permet d’aller encore plus loin, selon Andrew Simon. Pour ce retraité très préoccupé par l'environnement, le réseau peut constituer un outil de mobilisation sur des questions politiques importantes comme les changements climatiques et créer des communautés plus résilientes.

L'homme se tient debout devant sa maison.

Andrew Simon, retraité qui vit à Burlington

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Front Porch Forum est essentiel pour apprendre à se connaître ici. Et plus on se connaît, plus on est résilients. Avec toutes les petites communications que l’on échange, on soude la communauté et on pourra mieux réagir si des crises surviennent.

Andrew Simon, retraité

Le retraité fait partie d’un groupe de planification de quartier. Lors de la dernière réunion qui traitait justement de changements climatiques, il a rencontré des gens qui ne s’étaient jamais présentés auparavant. Ils sont venus parce que l’événement avait été annoncé sur le réseau Front Porch Forum.

La civilité au coeur des échanges

L’écrivain Pierre Simenon (oui, c’est bien le fils de Georges Simenon) lit Front Porch Forum tous les jours. Il raconte que cela nourrit son imaginaire et lui montre comment les gens vivent au Vermont quand ils se plaignent des coyotes, des guêpes ou des politiciens.

Il trouve la plateforme plus authentique que les autres réseaux sociaux, où les gens tendent, selon lui, à seulement présenter la meilleure partie d’eux-mêmes. Mais, ce qu’il apprécie le plus, c’est la civilité qui découle forcément quand on s’adresse à des gens que l’on côtoie.

Il sourit à l'objectif.

L’écrivain Pierre Simenon

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Avec les autres plateformes sociales, on parle souvent à des gens que l’on ne rencontrera jamais. Mais sur Front Porch Forum, on s’adresse à nos voisins. On peut tomber sur eux n’importe où. Alors on y pense toujours et forcément les échanges sont marqués par davantage de civilité.

L’écrivain Pierre Simenon

« Et disons que la civilité, on en bien besoin par les temps qui courent dans ce pays », ajoute l’écrivain.

Mais, Pierre Simenon reconnaît aussi que de donner sa véritable adresse ne va pas sans risque dans un pays où la politique est très polarisée, et les citoyens, lourdement armés.

À l’Université de Burlington, la spécialiste des médias Helen Morgan Parmett entretient les mêmes craintes. « Cela nous rend très vulnérables. On sait où nous trouver si cela dérape un peu trop. Malgré tout, les gens sont prêts à le faire. C’est probablement parce que les avantages outrepassent ces inconvénients. Et aussi parce que les modérateurs font leur travail. »

Un risque de repli sur soi

L’universitaire a tout de même quelques critiques à l’égard du réseau social vermontois. Elle pense que peu de grandes discussions politiques y émergent. On ne retrouve presque rien sur des questions sociales importantes comme la montée de l’extrême droite, les inégalités sociales et les différences de plus en plus grandes entre le monde rural et la ville.

Elle se tient devant un tableau, en classe.

Helen Morgan Parmett, spécialiste des médias à l’Université de Burlington

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Elle avance aussi qu’il y a un risque de repli sur soi et d’idéalisation d’un monde plus fermé maintenant révolu. Elle rappelle que de ce point de vue, Facebook, Twitter et les autres ont quand même permis à des tas de gens différents de connecter entre eux comme jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité.

Au bout du compte cependant, elle juge que l’apport du petit réseau social vermontois est plutôt inspirant, car il montre qu’une autre voie est possible pour la technologie et les plateformes sociales.

« Ce modèle permet les connexions et les communications que nous désirons, sans miser sur le capitalisme, l’expansion infinie et la minimisation des coûts. Cela illustre que la technologie part d’une intention. C’est nous qui prenons les décisions qui la font exister sous une forme ou une autre », observe la spécialiste.

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