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La présence contestée des minières canadiennes au Mexique

À l'entrée, un travailleur près d'une camionnette blanche, et plus loin, des bâtiments.

L'entrée de la mine Cuzcatlan, filière de la compagnie canadienne Fortuna Silver, dans le village de San José del Progreso, dans l'État d'Oaxaca, au Mexique

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Marie-France Abastado

L'industrie minière occupe une grande place dans l'économie mexicaine, et près de 70 % des investissements étrangers dans ce secteur proviennent du Canada. Même si elle apporte un certain développement et fournit des emplois, cette industrie n'a pas toujours bonne presse au Mexique, et sa présence dans les communautés, souvent indigènes, est la cause de bien des conflits. Voici le cas de San José del Progreso.

On entend partout le bruit des scies et des marteaux, au centre du village de San José del Progreso, et la construction de la nouvelle église va bon train. « C’est bon pour tous ceux de notre communauté qui sont croyants catholiques et ça va faire en sorte que la foi grandisse ici », dit un bénévole du village.

Des échafaudages entourent le bâtiment en construction.

La nouvelle église de San José del Progreso, dans l'État d'Oaxaca, au Mexique

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Ce village zapothèque de près de 7000 habitants semble bien prospère si on le compare à d’autres communautés de l’État d’Oaxaca, l’un des plus pauvres du Mexique. Au lieu des habituels chemins de terre battue, les rues sont ici pavées de dalles de béton.

Des gens circulent sur une rue pavée.

Les rues pavées de San José del Progreso, dans l'État d'Oaxaca, au Mexique

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Outre la future église aux colonnes sculptées, il y a à la sortie du village les kiosques colorés du nouveau marché qui n’attendent plus que les marchands pour entrer en fonction.

Des kiosques neufs et colorés.

Le nouveau marché de San José del Progreso, dans l'État d'Oaxaca, au Mexique

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Depuis qu’elle a commencé à exploiter des gisements d’or et d’argent, en 2012, la mine Cuzcatlan, filière de la compagnie canadienne Fortuna Silver, a investi dans les infrastructures de San José del Progreso.

Les résultats sont visibles à l’œil nu et contentent bien des habitants du village.

« Il y a de petits désavantages, dit Santiago Floriberto, 72 ans : du bruit, de la poussière et d’autres choses. [...] Certains ne sont pas d’accord avec [la présence de la mine], mais les faits sont là : la communauté se développe, des gens travaillent à l’entreprise. C’est comme dans n’importe quoi; les désavantages et les avantages vont de pair. Mais ici, on voit que les avantages sont plus grands. »

Francisco n’est pas de cet avis. Il fait partie des opposants à la présence de la mine canadienne dans son village, où l’agriculture est une des activités de prédilection.

Il nous montre les épis de maïs, poussiéreux à cause de l’exploitation de la mine, et se désole que les champs ne soient plus aussi productifs que par le passé.

Mais l’accès à l’eau l’inquiète encore davantage. « Nous avons des craintes pour l’eau, parce qu’ici, elle vient d’en haut, et la mine est plus bas. Nous avons peur qu’il n’en reste plus assez pour notre usage. »

Il raconte que bien de gens n'approuvaient pas l’arrivée de la mine parce qu’ils croyaient qu'elle allait provoquer des conflits. « C’est ce qui est arrivé, signale-t-il. Ici, il y a des frères ou des pères et des fils qui ne se parlent plus, parce que certains sont en faveur de la mine et d’autres non. Deux personnes ont été tuées, déjà. »

Une communauté divisée, des morts et des blessés

C’est en 2009 que les habitants de San José se rendent compte qu’il y a au village des allées et venues inhabituelles surveillées par des policiers.

Peu à peu, ils apprennent que les autorités municipales ont permis l’exploration minière dans leur village par la minière Cuzcatlan sans consulter la population.

« La vérité est sortie peu à peu et on s’est rendu compte que ça avait commencé sous le maire précédent », relate Rosalinda Dionisio Sanchez, membre de l’Organisation des peuples unis de la vallée d’Ocotlan, un regroupement de citoyens qui, dès le début, s’est opposé à ce qu’il y ait de l’exploitation minière sur son territoire.

La façade de l'édifice.

Les locaux de l'Organisation des peuples unis de la vallée d'Ocotlan, opposée aux mines

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« Quand les autorités ont compris qu’on était au courant, elles ont essayé de nous faire taire, et pendant toute l’année 2009, on nous a harcelés. On ne pouvait pas se réunir parce qu’à tout coup, on nous envoyait la police », déplore Mme Dionisio Sanchez.

Les opposants occupent alors la mairie et obligent les autorités municipales à aller siéger ailleurs.

La tension ne cesse de monter, tout au long des années suivantes, jusqu’à l’attentat de janvier 2012.

Il est écrit « fermé » sur la porte de l'hôtel de ville.

Sur la porte de l'hôtel de ville de San José del Progreso, il est écrit « fermé ».

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« Ils nous ont tendu une embuscade à la hauteur du village de Santa Lucia Ocotlan », raconte Rosalinda Dionisio Sanchez.

« On nous a tiré dessus avec des armes à feu, dit-elle. Mes compagnons et moi avons été touchés. J’ai reçu deux balles. »

« Comme la voiture avait été détruite, ils nous ont laissés là, pensant qu’on était tous morts, poursuit-elle. On a réussi à sortir celui qui était le plus mal en point, mais il n’a pas survécu. »

Il s'agit de Bernardo Vasquez Sanchez, ingénieur agronome et président de l’Organisation.

Les deux balles qui se logent dans la jambe de Rosalinda Dionisio Sanchez lui détruisent les muscles et une partie de l’os.

Pendant un temps, elle ne se déplace plus sans escorte.

C’est peu après cet incident que l’entreprise commence à construire la mine, un moulin et des bureaux, pour être en mesure de lancer l’exploitation.

Réaction de la minière Cuzcatlan

Interrogé sur les affirmations contenues dans l'article, le directeur des finances et des affaires générales de la minière Cuzcatlan, Luiz Camargo, a répondu que toutes les activités de la mine ont lieu dans un cadre tout ce qu'il y a de plus légal et dans le respect total des us et coutumes de la communauté. Il ajoute que les responsables des terres communales ont signé des contrats de location en toute connaissance de cause et que la minière contribue à l'économie locale. Enfin, il précise que « la minière n'a pas ni n'a jamais eu quelque participation que ce soit à des actes violents. »

Ce texte a été mis à jour le 8 mai 2019 pour inclure la réaction de la minière Cuzcatlan.

Stratégie trompeuse

Les dissensions entre les partisans de la mine et ses opposants ont fluctué au fil des ans et des événements. Mais, récemment, les coups de feu ont repris, la nuit, à San José.

Servando Diaz nie qu’il règne dans son village un climat de tension et de harcèlement.

« Les coups de feu dont ils parlent, on en entend toujours ici, dans la vallée, pas seulement à San José del Progreso, dit-il. Nous, en tant qu’autorités, on travaille en collaboration avec l’entreprise minière, et je ne m’amuse pas à intimider les gens comme ils l’affirment. »

Sur la photo, l'homme est de dos et tient une mitraillette.Agrandir l’image

La photo d’identification du maire Diaz, sur l’application sociale WhatsApp, présente un homme armé. Le texte dit : «Protège-moi Saint-Jude de mes ennemis déguisés en amis».

Photo : Radio-Canada

Rosalinda Dionisio Sanchez voit dans ces récents coups de feu une forme d’intimidation visant à amener les opposants à la mine à se tenir tranquilles.

La militante a donc préféré nous accorder cette entrevue hors de son village, dans la ville d’Oaxaca.

Elle était accompagnée de l’avocat Armando de la Cruz Cortes. Celui-ci a étudié les contrats passés par Minera Cuzcatlan avec les responsables de terres communales.

Les deux opposants sont assis côte à côte.

Rosalinda Dionisio Sanchez, membre de l'Organisation des peuples unis de la vallée d'Ocotlan, et l’avocat Armando de la Cruz Cortes

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« Quand ils entrent dans la phase d’exploitation, ils utilisent une stratégie trompeuse, soutient-il. Dans le cas de San José del Progreso, j’ai eu à examiner un contrat portant sur le droit d’utiliser la terre conclu entre l’entreprise et la responsable de la parcelle. On lui donnait plus ou moins 18 000 $ pour 30 ans. Si on divise cette somme par le nombre d’années, ce n’est rien. »

Ce qui est inquiétant, selon l’avocat, c’est que tout ça se déroule dans une région où près de 80 % des terres sont communales, et dans un contexte où le gouvernement fédéral incite les communautés à les privatiser.

« Le plus grave, c’est qu’il y a une clause qui dit que si ta terre communale devient une terre privée, le contrat passé avec la minière se transforme en contrat de vente », insiste Me de la Cruz Cortes. « Les 18 000 $ donnés pour la location pendant 30 ans constitueront le paiement pour l’achat, et la terre deviendra propriété de l’entreprise. »

Il affirme qu’il y a eu beaucoup de pressions, à San José, pour que toutes les terres communales se transforment en terres privées et deviennent de fait propriété de l’entreprise.

« Mais quand on y regarde de plus près, on se rend compte que la personne avec laquelle le contrat a été conclu a signé avec ses empreintes et qu’elle ne savait pas lire. Et des contrats comme ceux-là, il y en a eu plusieurs à San José. »

Le reportage de Marie-France Abastado est diffusé le 5 mai à Désautels le dimanche dans le cadre de la série Le Mexique, entre l'ombre et la lumière, sur ICI PREMIÈRE.

Le maire favorable à la présence de la mine

Mais tout ça, c’est de l’histoire ancienne, dit le maire du village, Servando Diaz, qui ne voit que du bon dans la présence de la mine canadienne dans sa municipalité.

En 2017 seulement, San José a reçu près de l’équivalent de 3,5 millions de dollars de la mine et du fonds minier fédéral, fait-il valoir.

« Les gens de San José se sont rendu compte que la minière Cuzcatlan a eu des retombées positives », assure-t-il.

« Il y a seulement un groupe de radicaux qui sont toujours contre tout, pas seulement contre la mine. Ils sont supposément pour la mère-terre. »

« Le climat de violence de 2012, c’est du passé. Et maintenant, il faut trouver une façon de travailler pour un avenir productif », plaide M. Diaz.

La promesse de consulter les communautés indigènes

L'avocat Armando de la Cruz Cortes est d’avis que les indigènes devraient obligatoirement avoir un droit de regard sur l’utilisation des territoires qu’ils habitent.

« On ne consulte pas les indigènes parce qu’il n’y a pas de loi qui dicte comment procéder pour le faire, regrette-t-il. Il y a un protocole qui change selon les circonstances. À Oaxaca, il y a eu trois consultations — ou supposées consultations —, mais chaque fois, elles ont servi à approuver les projets. Alors, règle générale, les communautés ne sont pas consultées. »

Adelfo Regino, président du nouvel Institut national des peuples indigènes créé par le gouvernement d'Andres Manuel Lopez Obrador, assure que ceux-ci seront dorénavant consultés comme il se doit sur les projets d’importance, qu’ils soient miniers ou autres.

Près du directeur, des jeunes dansent, habillés en costumes traditionnels.

Adelfo Regino, directeur général de l'Institut national des peuples indigènes, lors d’une fête à Oaxaca

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« Nous qui venons de ces peuples, nous sommes conscients de l’importance de la vie communautaire, déclare M. Regino. Nous allons donc miser sur le dialogue et la consultation, et ce sera le mécanisme privilégié de ce gouvernement. »

La pancarte est en avant-plan, et derrière, une route bordée de maisons.

Sur la pancarte, il est écrit :« Territoire interdit aux mines ».

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

L’industrie minière, un secteur prioritaire pour le Mexique

Les bonnes intentions du président du nouvel Institut national des peuples indigènes en laissent plusieurs sceptiques. Surtout que début mars se tenait à Toronto le Mexico Mining Day, une journée de promotion organisée par le Mexique pour attirer des investissements canadiens. Tout porte donc à croire que, même sous la présidence de Lopez Obrador, ce secteur d’activité restera prioritaire.

« 13,5 % du territoire mexicain a été octroyé en concessions minières », souligne le journaliste au magazine hebdomadaire Proceso Mathieu Tourlière.

« Comme ces concessions sont gérées par le ministère de l’Économie, à Mexico, les communautés affectées ne savent généralement pas que leur territoire a été octroyé », dit-il.

Mathieu Tourlière

Mathieu Tourlière, journaliste au magazine mexicain « Proceso »

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Le journaliste d’origine française précise aussi que depuis la réforme de la loi minière de 2014, l’activité minière est considérée comme une priorité nationale. Par exemple, pour l’accès à l’eau, « une mine aura des facilités que les villages n’auront pas forcément ».

C’est ce qui fait croire à M. Tourlière que les entreprises minières pourront continuer à fonctionner comme elles l’ont toujours fait. « Il y a un modus operandi de ces grandes entreprises nationales et internationales qui consiste à diviser les communautés. »

Ces mines sont généralement exploitées dans des communautés rurales ou indigènes, et « les sociétés minières ont tendance à acheter des leaders locaux, à avoir recours à l’intimidation, à des groupes de choc, à des organisations paramilitaires, affirme-t-il. Et il y a des cas documentés. »

Des femmes expulsent une minière de leur village

Quelques véhicules sont stationnés devant l'hôtel de ville.

L'hôtel de ville de Magdalena Teitipac, dans l'État d'Oaxaca, au Mexique

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Les communautés ont tout de même un certain pouvoir de refus.

Le cas du village Magdalena Teitipac le montre bien. Ici, ce sont les femmes qui ont expulsé l’entreprise minière Plata Real, filière de la canadienne Linear Gold.

« Les hommes faisaient simplement des réunions et des réunions, et ils n’arrivaient à aucune solution », raconte Yolanda Garcia Hernandez, une de leurs porte-parole.

« Nous, les femmes, avons pris la décision de lutter contre la minière, de convoquer les enfants et les femmes âgées pour qu’elles viennent nous aider, nous les plus jeunes. Et heureusement, grâce aux femmes, un peu grâce aux hommes, on a réussi à mettre la minière à la porte. »

Yolanda est debout, et sa fillette est assise à ses côtés.

Yolanda Garcia Hernandez, porte-parole des femmes de Magdalena Teitipac opposées aux mines, en compagnie de sa fille

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

La minière est partie avec sa machinerie. Mais les femmes de Magdalena Teitipac restent sur leurs gardes, car la concession octroyée en 2007 pour une durée de 50 ans est renouvelable.

Même si ça veut dire que les rues du village ne seront pas pavées comme celles de San José del Progreso, elles veulent s’assurer que la mine ne reviendra pas, explique Mme Garcia Hernandez.

« Je ne lutte pas, en ce moment, mais je reste vigilante, parce que s’ils reviennent, ce sera directement pour exploiter. Et ils peuvent revenir à tout moment. Ils attendent tout simplement des autorités qui leur soient favorables. »

La lutte n’est donc pas terminée pour Yolanda Garcia Hernandez. « C’est pour ça qu’il faut conscientiser nos enfants. »

Une rue poussiéreuse est bordée de maisons.

Une rue sablonneuse du village de Magdalena Teitipac, dans l'État d'Oaxaca, au Mexique.

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Le peintre Francisco Toledo contre les minières

Les indigènes peuvent compter sur l’appui des plus illustres d’entre eux dans leur opposition aux entreprises minières.

À 80 ans, le peintre Francisco Toledo, lui-même Zapothèque, s’inquiète de l’avenir des territoires où vivent les indigènes, et il souhaite que les Canadiens aient conscience de l’impact de leurs activités sur les communautés.

Le peintre se tient debout à côté d'étagères pleines de livres.

Le peintre Francisco Toledo

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« Je ne sais pas quelle est la politique du Canada pour les minières », admet-il.

« Si une minière vient s’installer dans votre communauté près de chez vous, vous allez demander des explications ou encore que le projet soit annulé, présume-t-il. Ce n’est donc pas simplement un rejet de la modernité de la part des indigènes. »

M. Toledo souhaite que les Canadiens soient mieux informés des agissements de leurs compagnies minières. « Le public canadien doit le savoir, lorsque l’exploitation minière dans notre pays a un impact négatif, estime-t-il. Qu’il la rejette. Qu’il dise : “Non, ça ne doit pas continuer.” »

Avec la collaboration de Juan Calderon

Industrie minière

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