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Le train russe des trophées et de la propagande arrive en gare

Un père et son fils visitent un train russe transportant des reliques de la guerre en Syrie. Photo: Radio-Canada / Tamara Alteresco
Tamara Alteresco

Depuis son départ de Moscou en février, un train contenant des reliques de guerre prises en Syrie a paradé sur plus de 25 000 kilomètres dans une soixantaine de villes. Ce vaste projet qui fait courir les foules veut inspirer le patriotisme chez les jeunes et recueillir du soutien pour l'intervention militaire russe.

L’invitation était pour 9 h 20 du matin et, comme promis, nous avons pu entendre au loin la sirène qui annonce l’arrivée en gare du fameux train de l’armée russe.

Nous sommes à Iaroslavl, une petite ville à quelque 300 kilomètres au nord-est de Moscou, et cet arrêt est le 52e du convoi qui sillonne la Russie depuis des mois.

Des familles entières, des cadets, des vétérans et des écoliers impatients attendent en rang d’oignons.

Parmi la foule, certains se distinguent avec leur béret et leur uniforme.

« Je suis membre de l’Armée des jeunes », nous dit Pavel, 13 ans.

Plusieurs jeunes portant un uniforme militaire avec un béret se tiennent bien droits.Des enfants membres de l'Armée des jeunes au passage du train à Iaroslavl, en Russie Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Cette armée a été mise sur pied par le président Vladimir Poutine pour les enfants de 8 à 18 ans dans l’espoir de préparer la prochaine génération de soldats.

Pavel explique, les yeux rivés sur le train, que de voir ces trophées syriens le motive à servir son pays.

Puis le silence s’installe, le temps d’écouter la majore générale Yuri Evtouchenko donner le coup d’envoi de la visite, qui durera deux heures exactement, avant le départ pour la prochaine ville.

« Cette exposition a été créée par le président Vladimir Poutine, explique Mme Evtouchenko. Les objets que vous y verrez sont des échantillons de ce que nous avons saisi sur le terrain, de l’équipement qui montre le niveau d’aide internationale qui est fourni aux terroristes. »

Dès le préambule terminé, les jeunes se précipitent vers les portes des wagons et se bousculent pour y entrer et y voir les armes et les reliques.

Les faits au second rang

Certains l'ont baptisé « le train des trophées », d'autres, « le train de la propagande ».

C’est un véritable musée ambulant dans lequel les soldats en uniforme jouent les guides, mais aussi les démagogues.

Trois militaires expliquent le fonctionnement d'un drone à l'intérieur d'un train alors qu'une femme prend une photo à l'aide de sa tablette électronique.Des militaires jouent le rôle de guides à l'intérieur du train. Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

« Ce drone a été concocté par les terroristes pour larguer des bombes artisanales », explique l’un d’eux, bien qu’il soit impossible de le prouver.

Dans un autre wagon, on peut voir un minilaboratoire que les terroristes auraient utilisé pour fabriquer des bombes de chlore, selon les explications données aux visiteurs.

Gros plan sur les mains gantées d'un militaire tenant une bombe artisanale.Un militaire explique le fonctionnement d'une bombe artisanale à l'intérieur du train. Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Mais pas un mot sur les attaques au gaz qu’aurait mené le régime de Bachar Al-Assad sur des civils avec la complicité de la Russie.

« De toute façon, c’est impossible », dit un père de famille qui tient son fils de 4 ans par la main. « Assad veut libérer son territoire, il n’a aucun intérêt à tuer des civils! »

Au fil de la visite, il devient évident que, dans le cadre de ce grand déploiement de la fierté russe, la notion de faits est secondaire.

Un mannequin portant une tenue stérile blanche et un masque à gaz est debout près d'une cuve servant à préparer des mélanges chimiques.Reconstitution d'un laboratoire clandestin syrien à l'intérieur du train russe Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Ce sont plutôt l’image et le message qui comptent.

« C’est une exposition qui a pour but d’enseigner le patriotisme aux enfants », dit un soldat qui monte la garde devant un vieux blindé qui porte l’insigne des Nations unies.

Il nous explique que le véhicule appartenait aux Américains en Irak, puis qu’il a été retrouvé en Syrie aux mains de terroristes qui projetaient de s’en servir pour mener des attentats-suicides.

Plusieurs spécialistes et historiens ont déjà mis en doute l’origine des véhicules que la Russie associe au groupe armé État islamique.

Gros plan sur la roue arrière d'un véhicule blindé attaché à l'extérieur d'un train.Un camion des Nations unies qui aurait supposément été volé aux Américains par le groupe armé État islamique en Syrie. Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Changer l'opinion publique

La majorité des écoles de la ville ont fait de cette tournée une activité d’apprentissage. Une enseignante d’origine syrienne que nous avons croisée est venue avec tous ses élèves et admet avoir bien réfléchi aux mérites d’un tel spectacle.

Je me suis posé la question : est-ce que c’est de la propagande de guerre ou une exposition pour promouvoir la paix?

Une enseignante d'origine syrienne

À son avis, ce grand musée ambulant vise surtout à convaincre l’opinion publique d’adhérer à la mission russe en Syrie, dont les coûts exorbitants sont souvent critiqués par la population.

Depuis le mois de septembre 2015, la Russie a déployé plus de 50 000 soldats pour aider le régime de Bachar Al-Assad à combattre le groupe armé État islamique ainsi que les forces rebelles soutenues par l’Occident.

Selon le ministère de la Défense, plus de 1 million de Russes ont déjà pris part à la visite de ce train qui célèbre sa victoire contre le terrorisme.

Le convoi a déjà traversé 60 villes et villages du nord au sud et d’est en ouest, sur 25 000 kilomètres.

Plusieurs dizaines de personnes sont massées près de la voie ferrée, certaines portant un uniforme militaire.Plusieurs Russes, dont des militaires, ont visité le train qui traverse le pays. Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

« C’est de la propagande et cela ne rime à rien », nous confie un jeune homme alors que des généraux de l’armée passent juste à côté.

Après une longue pause, il poursuit en regardant autour de lui, l’air nerveux : « Cette guerre est aussi coûteuse qu’inutile. Et tout ce spectacle, c’est pour militariser notre société ».

Opération de recrutement

À quelques mètres de la voie ferrée, des tentes ont été dressées pour le recrutement.

De hauts gradés de l’armée, assis sur des chaises, reçoivent les jeunes en tête à tête.

Un homme portant un uniforme de militaire est assis derrière une table avec un jeune homme assis en face de lui sous une tente blanche.Un officier de l'armée russe informe un jeune homme des conditions pour rejoindre les rangs des militaires. Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Vitaly, 18 ans, fume une cigarette en attendant son tour, puis l’écrase quand une chaise se libère. Il est ressorti de la tente 15 minutes plus tard songeur et intrigué.

Selon lui, rejoindre armée est avant tout un choix de carrière bien avant d’être un geste patriotique.

Il est très difficile de trouver un bon emploi ici. C’est pourquoi les forces armées peuvent être une option alléchante, mais une immense réflexion s’impose.

Dimitry, ami de Vitaly

Il admet toutefois avoir été séduit et motivé par les exploits des soldats et l’ardeur avec laquelle ils ont décrit leur victoire en Syrie.

Ne serait que pour cela, le train des trophées ou de la propagande aura peut-être rempli sa mission.

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