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  • Archives
  • 50 ans de lutte pour les expropriés de Mirabel

    Famille de Sainte-Scholastique qui regarde les maisons quitter leur village.
    Le 27 mars 1969, le gouvernement fédéral annonce que l'aéroport de Mirabel sera bâti à Sainte-Scholastique. Photo: Radio-Canada
    Radio-Canada

    Le 15 avril dernier, le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, annonçait la rétrocession des derniers 750 acres de terre aux expropriés de Mirabel. Le combat des résidents évincés s'est échelonné sur plus d'un demi-siècle. Au fil des ans, nos journalistes sont allés à la rencontre de ces familles dépossédées de leurs terres et ont pu témoigner de leur souffrance.

    Après avoir analysé 20 lieux dédiés, le gouvernement fédéral annonce, le 27 mars 1969, que le nouvel aéroport de Montréal s'installera sur le site du village de Sainte-Scholastique. Au total, 40 000 hectares, parmi les terres agricoles les plus riches du Québec, seront expropriés. La nouvelle touche 3126 familles et 14 municipalités de la région des Basses-Laurentides.

    La suite, nous la connaissons. L’aéroport de Mirabel n’a jamais connu le succès escompté.

    Lors de l’inauguration, Pierre Elliott Trudeau prédisait un achalandage de 10 millions de visiteurs par an pour les années 1980 et de 40 millions pour les années 2000. Le nombre de passagers n’a jamais dépassé les 2,5 millions par année, et l’aéroport est vite devenu un éléphant blanc.

    Le choc pétrolier des années 1970 et la popularité grandissante de l’aéroport Lester B. Pearson de Toronto ont eu raison de l’aérogare, qui fut démolie en 2014.

    Une superficie d’expropriation plus grande que nécessaire

    Format 60, 17 juillet 1970

    Dans un reportage de l’émission Format 60 du 17 juillet 1970, la journaliste Denise Bombardier consulte le plan d’expropriation en compagnie de Denis Boissy, directeur du centre d’information pour le gouvernement fédéral. Afin de donner un ordre de grandeur, le responsable indique que la surface totale expropriée équivaut aux « deux tiers de l’île de Montréal ».

    Il explique ensuite que les citoyens dont la résidence est située à l’extérieur de l’aéroport, mais à l’intérieur de la zone expropriée, deviendront locataires du gouvernement. C’est que le gouvernement fédéral avait à l’époque acheté dix fois la superficie nécessaire en vue d’un éventuel agrandissement.

    Faire des plans d’avenir dans l’incertitude

    La journaliste rencontre ensuite des citoyens chassés de leur propriété. Plusieurs n’ont pas de plan établi pour le futur. Derrière leur air résigné, l’inquiétude est facile à déceler. La plupart n’ont toujours pas d'informations sur le montant qui leur sera alloué ni sur le moment où ils devront quitter leurs terres, plus d’un an après l’annonce.

    Certainement que ça inquiète, parce que tant qu’on n’est pas payés, on ne sait pas comment on va s’arranger. Et puis, ce n’est pas nous qui avons demandé à partir. On a été avertis depuis le 27 mars 1969 et puis là on attend, et j’espère que ça va aller pour le mieux.

    Résidente expropriée de Sainte-Scholastique, 17 juillet 1970

    Au cœur du village de Sainte-Scholastique, une roulotte du gouvernement du Québec est installée pour « donner à la population un certain nombre de services ». Six ministères sont représentés. Comme l’estime Andrée De Bellefroid, agente de communication et de liaison du Québec, « le problème de l’emploi est assez aigu [..] Il y a une grande clientèle agricole, et probablement que beaucoup devront se recycler. »

    Un cultivateur de fraises, établi à Sainte-Scholastique depuis 50 ans, est lui aussi sans nouvelles. Il ne sait pas ce qui adviendra de lui, ni s’il pourra léguer une terre à son fils.

    Pour le moment, ils ne me l’ont pas dit, je ne le sais pas, ça peut prendre un an, ça peut prendre deux ans, je ne le sais pas. [..] Si j’suis payé raisonnablement, je vais m’acheter une autre terre. [..] J’ai rien qu’un garçon, puis je pense bien qu’il aurait pris ça ici. Je gardais ça pour lui.

    Monsieur Rhéaume, agriculteur exproprié

    Des compensations jugées insuffisantes

    Les travaux et les jours, 8 mars 1970

    Lors de l’émission agricole Les travaux et les jours du 8 mars 1970, l’animateur Gustave Larocque s’entretient avec Jean-Paul Raymond, un pilier du mouvement des expropriés de Mirabel.

    Le producteur agricole explique que la valeur des terres est beaucoup plus élevée que les offres faites par le gouvernement. Pour lui, la superficie expropriée est telle, que cela provoque une rareté des terres disponibles dans la région, ce qui a pour effet de faire augmenter les prix.

    Il indique également que les offres soumises aux expropriés ne sont aucunement détaillées.

    On dit à l’agriculteur : tu as droit à tant. Il a de la misère à savoir si c’est pour sa maison, son étable, ou son fond de terre.

    Jean-Paul Raymond, agriculteur exproprié et porte-parole du mouvement des expropriés de Mirabel

    Les phases de rétrocession des terres

    • 1985 : Le gouvernement conservateur de Brian Mulroney rétrocède 80 000 acres de terre
    • 2006 : Le gouvernement conservateur de Steven Harper annonce la rétrocession de 11 000 acres de terres. Les terres sont rétrocédées aux agriculteurs, ce qui ne plaît pas au maire de Mirabel et aux Mohawks de Kanesatake, qui avaient aussi des visées sur ces terres. Hubert Meilleur, le maire de l’époque, menace même de réexproprier les citoyens.
    • 2019 : Par l’intermédiaire de son ministre des Transports, Marc Garneau, le gouvernement Libéral de Justin Trudeau annonce la rétrocession de 750 acres de terres aux expropriés.

    Des expropriés et leurs descendants toujours en quête d’excuses

    Téléjournal, 7 novembre 2004

    Le 7 novembre 2004, au Téléjournal, la journaliste Céline Galipeau retourne avec le cultivateur Roméo Lafond sur son ancienne terre. Le gouvernement vient alors d’annoncer que Mirabel ne sera désormais dédié qu’aux vols commerciaux.

    Roméo Lafond ne s’était jamais vraiment remis de son expropriation, mais après avoir subi tout cela, que les autorités décident finalement de mettre la clé dans la porte a ravivé toute son amertume.

    Céline Galipeau, journaliste

    Chez les Lafond, l’agriculture se pratique de père en fils. La terre de Sainte-Scholastique était cultivée depuis six générations.

    Roméo Lafond raconte avec émotion la façon pour le moins brutale dont les autorités fédérales ont brûlé sa maison devant lui, en prenant le foin de sa propre grange pour activer le feu.

    Comme les autres citoyens évincés, Roméo Lafond aimerait recevoir des excuses officielles de la part du gouvernement fédéral.

    Lorsque la journaliste Céline Galipeau lui fait remarquer que les excuses ne ramèneront pas sa terre, il déclare, très ému :

    Ça nous libérerait peut-être bien d’une agressivité qu’on a quasiment continuellement quand on parle de ça.

    Roméo Lafond, agriculteur exproprié

    Lors de l’annonce de la rétrocession des terres, en avril dernier, par le ministre Garneau, ce dernier a déclaré que le gouvernement avait « commis une grosse erreur il y a 50 ans ». Il n’a cependant pas pu formuler d’excuses officielles, comme le demandaient les expropriés et leurs descendants présents pour l’événement, car il n’en avait pas le mandat.

    Les excuses officielles du gouvernement fédéral se font toujours attendre.

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