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Un an passé avec un nouveau visage

Maurice et Gaétane Desjardins

Photo : Radio-Canada / Charles Dagenais

Danny Lemieux

Une opération aussi extrême et délicate que la greffe du visage est une épreuve physique et psychologique pour le patient. Voici comment se porte la première personne à subir une telle chirurgie au pays, un an après l'opération.

Avril 2019. Deux semaines sans infection, loin de l’hôpital. Une première en un an pour Maurice Desjardins, le premier Canadien greffé du visage.

Ça fait deux semaines que je suis heureux, parce que ça fait deux semaines que je suis sorti de l'hôpital.

Maurice Desjardins

Vivre avec un nouveau visage… l’idée frappe l’imaginaire. Or, le bouleversement psychique appréhendé ne s’est pas produit.

« Ça va très bien, souligne Maurice. Je suis très reconnaissant envers la famille du donneur. » Sa femme Gaétane abonde dans le même sens : « Maurice n’a jamais pensé à son ancien visage [reconstruit partiellement par chirurgie] ni à celui qu’il avait avant [son accident de chasse en 2011]. Il se trouve beau maintenant et c'est vrai qu'il est beau ».

On voit M. Desjardins, assis, de profil, qui regarde son chien couché sur le divan.

Maurice Desjardins et son compagnon canin

Photo : Radio-Canada / Charles Dagenais

La dernière année a tout de même été éprouvante pour Maurice. « Il y a eu beaucoup de hauts et de bas. Beaucoup de vagues. »

Son chirurgien, le Dr Daniel Borsuk, partage le même avis. « Ç’a été une grosse année. Beaucoup de défis, beaucoup de stress. J’avais le contrôle durant la greffe, mais après, lors de la convalescence, je ne contrôle plus rien. C’est pas simple. »

L’an passé, au printemps, Maurice Desjardins entre à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal, pour y subir une greffe faciale. Une première au Canada. Le chirurgien plasticien Daniel Borsuk dirige l’opération. Une opération à haut risque. La greffe ne se limite pas qu’à la peau. On lui transplante l’ensemble du visage : le nez et son cartilage, les os de la mâchoire, les dents, les muscles du visage et finalement la peau.

Quarante heures plus tard, Maurice hérite d'une nouvelle identité. Le cadeau d'un donneur mort tragiquement.

Un an plus tard, le pire a été évité. Il n’y a pas eu de rejet. Son nouveau visage est intact. Mais cette victoire médicale a un prix. La prise de médicaments antirejet a rendu Maurice vulnérable à la moindre infection.

Il a tout attrapé. Il a tout pogné ce qu’il pouvait pogner.

Gaétane Desjardins
On voit Mme Desjardins en train de vérifier l'appareil rattaché au soluté et au cathéter de son mari, Maurice, qui est assis derrière elle, sur un lit. Ils se trouvent dans le salon de leur maison.

Gaétane Desjardins s'occupe jour et nuit du bien-être de son mari.

Photo : Radio-Canada / Charles Dagenais

Durant sa convalescence, Maurice a combattu trois infections majeures. Au total, leur traitement a nécessité dix semaines d’hospitalisation discontinues. Le tout a culminé en mars dernier. La néphrologue Suzon Collette raconte : « Il a eu une infection au niveau du tube digestif qu'on appelle une diverticulite. Malheureusement, une petite pochette dans l’intestin s'est infectée et s'est fissurée. Maurice a dû être opéré d’urgence. On lui a posé une poche extérieure pour évacuer les selles, une colostomie. C’est temporaire, le temps que tout guérisse ».

Où qu’il soit, Maurice doit revenir chaque jeudi à Montréal pour y effectuer un suivi médical. Les infections, les allers-retours entre le centre de réadaptation, l’hôpital et les rares passages à la maison ont pesé lourd sur la suite des choses.

Maurice perd le moral. Il cesse ses exercices, ceux qui lui permettraient de recouvrer l’usage complet de son visage, de sa mâchoire.

Tu sais, tu ne peux pas le blâmer. Il y a eu plusieurs infections et chaque fois, il vient ici à l’hôpital pour subir un traitement. C'est difficile de garder le rythme de réadaptation.

Dr Daniel Borsuk
On voit les bouteilles de médicaments et les autres fournitures médicales rassemblées dans le salon du couple Desjardins.

Les fournitures médicales nécessaires aux soins de Maurice Desjardins

Photo : Radio-Canada / Charles Dagenais

Cette pause de quelques mois n’est pas sans conséquence. Sa mâchoire ne ferme plus. Son élocution est limitée. Il ne peut s’exprimer. « Quand tu as un plâtre sur un bras et que tu ne l’utilises pas pendant un mois, c'est très difficile, ça devient raide. Même chose avec sa mâchoire. Maurice va faire ses exercices et ça va s'améliorer », assure le Dr Borsuk.

Pour la Dre Collette, responsable du suivi de Maurice, la dernière année ressemble à celle d'un greffé typique. « Il y a des bons moments, des mois où ça se passe bien puis, à certains moments, il y a des revirements, des défis, des choses inattendues, mais en bout de ligne, on passe à travers. Les choses se stabilisent et maintenant ça va bien. »

Maurice a perdu 65 livres (près de 30 kilos). Toujours gavé à l’aide d’une sonde, le peu de nourriture qu’il mange est broyée. Plusieurs médicaments jonchent le salon et le comptoir de la cuisine. Cette gestion pèse lourd sur les épaules de sa conjointe. « J’ai tout le temps peur de me tromper. Il y a tellement de sortes de médicaments, je dois rester très attentive à ce que je fais. C’est un job 24 heures sur 24, vraiment! C’est pour ça que je n’ai pas eu le choix. J’ai dû quitter mon travail. »

On voit Mme Desjardins près du comptoir de la cuisine sur lequel sont posées de nombreuses bouteilles de médicaments. Elle consulte une feuille. En arrière-plan, son mari, Maurice, assis, qui l'observe.

Gaétane Desjardins doit gérer la prise des nombreux médicaments de son conjoint.

Photo : Radio-Canada / Charles Dagenais

Durant leur aventure humaine et médicale, la vie de Maurice et celle du médecin se sont chevauchées. Daniel Borsuk confie : « Quand je vois Maurice, je suis relaxe. C'est quand je ne suis pas avec lui, c'est là que je suis stressé. Parfois, c'est difficile de gérer ce genre de relation. Je suis proche de mes patients, mais avec lui, c'est juste à un autre niveau. Peut-être un peu trop proche? Mais ça, ça m’appartient ».

Malgré son année mouvementée, Maurice regrette-t-il sa décision de procéder à la greffe du visage? « Non! Aucun regret. » Tout cela en valait donc la peine? « Oui. En fait, ça ne vaut pas la peine. Ça vaut la joie. Oui, ça vaut la joie. »

On voit deux mains enlacées, posées sur les cuisses. Un cathéter passe sous les mains.

Maurice Desjardins serre la main de son épouse.

Photo : Radio-Canada / Charles Dagenais

Maurice, en pleurs, tapote amoureusement la cuisse de sa femme. « Une chance qu'elle est là! » Émotive, Gaétane enchaîne : « Je lui dis tout le temps, une chance qu'on s'a… comme les paroles de la chanson ».

Science