•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
analyse

L’intolérance religieuse, une vague qui rattrape le Sri Lanka

Une femme agenouillée pleure et se recueille sur la tombe d'une victime de l'attentat. Un homme la tient par les épaules, en guise de soutien.
Un enterrement au Sri Lanka Photo: Getty Images / Carl Court
François Brousseau

Objectif : détruire ce qui est chrétien, ce qui est étranger. Tel est le message morbide de la série d'attentats extraordinairement synchronisés et meurtriers, perpétrés le matin de Pâques au Sri Lanka.

Des attentats qui ont fait, selon un bilan révisé, au moins 250 morts dimanche dernier. Et ce, dans un pays surtout hindouiste et bouddhiste, où chrétiens et musulmans ne sont que de petites minorités.

Parmi les attentats terroristes les plus sanglants des dernières années, revendiqués le plus souvent par des islamistes, on retrouve de plus en plus de cibles religieuses, en particulier chrétiennes.

Le jour de Pâques 2016, Lahore, grande métropole de l’est du Pakistan, a été le théâtre d’une sanglante attaque dans un grand parc du centre de la ville, dont les auteurs revendiqués étaient des talibans. La cible : des chrétiens qui fêtaient la résurrection dans un lieu public. Plus de 70 personnes ont perdu la vie, dont beaucoup d’enfants.

Un an plus tard, en 2017, c’est le dimanche des Rameaux qui s’est retrouvé ensanglanté en Égypte. Une quarantaine de fidèles de la minorité copte ont été tués dans deux églises. Le groupe armé État islamique (EI) avait revendiqué l’attaque.

D’Al-Qaïda à l’État islamique : deux conceptions

Il y a deux décennies, l’organisation Al-Qaïda s'était fait connaître en orchestrant une série d'attentats contre des cibles américaines dans le monde : ambassades des États-Unis, vaisseaux militaires, et puis la mère de toutes les attaques terroristes, le 11 Septembre à New York et à Washington.

Il était parfois question, dans certaines interventions d’Oussama ben Laden, d’un ennemi « juif et croisé » qu’il fallait abattre. Mais pour Al-Qaïda, organisation plus centralisée que l’EI, les cibles religieuses ennemies n’étaient pas prioritaires. L’impérialisme, les Américains et leurs alliés occidentaux : tel était le vrai « Mal ».

Aujourd’hui, à l’heure du terrorisme « en sous-traitance » et du groupe armé État islamique qui a chassé Al-Qaïda de l’avant-scène, la dimension « guerre de religion » prend de plus en plus de place dans les actions violentes du djihad.

Le nombre de personnes tuées lors d'attaques contre des églises ou des mosquées a fortement augmenté au cours des dernières années. (Dans le cas des mosquées visées, elles sont en général chiites, car le djihad est essentiellement sunnite. En Irak et en Afghanistan tout particulièrement, il s’est déchaîné contre le chiisme.)

Selon une compilation effectuée par l’Université du Maryland et publiée par The Economist – excluant la Syrie et l’Irak – il y a eu 620 morts dans 240 attentats contre des cibles religieuses de 2000 à 2004, mais pas moins de 4000 morts dans 1400 attaques de 2013 à 2017. Les deux tiers de ces décès sont survenus dans quatre pays : Pakistan, Nigeria, Égypte et Afghanistan.

Si, lors des attaques terroristes en Europe (la France en 2015, la Belgique et l'Allemagne en 2016), la majorité des cibles étaient « profanes » (une rédaction de journal, des gares, des cafés, une salle de concert), il y a tout de même eu l’assassinat du père Jacques Hamel, en France, durant sa messe en juillet 2016.

Fanatisme religieux en Asie

Depuis 2001, c’est au Moyen-Orient et en Asie que le djihad, qui dresse une religion contre les autres, a fait le plus d’adeptes, et inspiré le plus de « passages à l’acte ». La branche égyptienne de l'EI a perpétré plusieurs attaques contre la minorité copte du pays. Dans le Golfe, il y a eu des attentats à la bombe contre des mosquées chiites.

À l’autre bout du monde, l’organisation a également été liée à des attentats à la bombe contre des églises en Indonésie (en 2018), puis dans le sud des Philippines (en janvier 2019), où une insurrection islamiste est toujours en cours.

Certes, la violence fanatique qui vise les symboles religieux concurrents n’est pas l’apanage du djihad et de l’islam extrême. Il y a, en Asie du Sud, tout un contexte où l’intolérance religieuse monte en général.

En Inde, l’hindouisme militant du premier ministre Modi, qui joue en ce moment sa réélection (avec de bonnes chances d’y parvenir), a mis en avant une conception de l’identité indienne qui relègue aux oubliettes l’idéal « laïque » d’un mahatma Gandhi.

Pour le père fondateur de l’Inde, il n’était pas nécessaire d’être hindouiste pour être un bon Indien. Mais un Narendra Modi, au XXIe siècle, voit les choses autrement. Au cours des deux dernières décennies, il y a eu des pogroms antimusulmans en Inde.

En Birmanie, la semi-dictature militaire, épaulée par la figure aujourd’hui dévaluée d’Aung San Suu Kyi (la « Dame de Rangoon »), a écrasé dans le sang la minorité musulmane des Rohingyas, sous les applaudissements de moines bouddhistes fanatisés.

Une laïcité en recul

Hors de l’Inde et de la Birmanie, la vague principale est sans conteste islamiste. On l’a vu dans deux États imposants, aux Philippines et en Indonésie.

Le président indonésien Joko Widodo, naguère incarnation d’un islam relax et tolérant, s’est allié à des radicaux musulmans pour gagner sa réélection, le 17 avril dernier. Il y a aussi le Bangladesh, où la Ligue Awami, grand parti laïque traditionnel, s’allie maintenant à des formations islamistes.

On le voit, le petit Sri Lanka périphérique, où vient de faire irruption un djihad ultraviolent et antichrétien – dans un pays qui, jusque-là, n’avait « rien à voir » – est dangereusement entouré.

En 2018, lorsque le fameux « califat » de l’EI s'est effondré en Syrie, environ 20 % des quelque 40 000 combattants étrangers venus de plus de 80 pays pour aller faire le djihad sont rentrés chez eux. Ils ont rapporté, dans certains cas du moins, des contacts, une expertise et une idéologie.

La tragédie de Pâques donne à penser que les sites religieux dans tous les pays, même ceux avec peu d'antécédents d'attaques islamistes et antichrétiennes, comme le Sri Lanka, sont devenus en 2019 des cibles potentielles pour le djihad mondial.

Terrorisme

International