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« Tu es beau, pour un Asiatique » : quand l'origine culturelle est un facteur de rejet

M. Tran pose pour la caméra, vêtu d'une chemise bleue.

Cuong Tran, 36 ans, s'ouvre sur la difficulté – en tant qu'homme d'origine asiatique – de faire des rencontres dans la communauté homosexuelle à l'ère des réseaux sociaux.

Photo : Courtoisie / Crédit photo : Raphaël Viens

Radio-Canada

Ce « compliment », je l'entends depuis longtemps. Est-ce que je dois me sentir flatté qu'on me trouve beau en se basant sur mes origines ethniques? Pourquoi ne pourrais-je tout simplement pas être beau, tout court? Est-ce que nous, les Asiatiques, sommes considérés comme une classe inférieure? Et si oui, aux yeux de qui? Si, à l'inverse, je retournais la balle : « Tu es beau pour un Africain, un Hispanique, un Caucasien »?

Dans le cadre d'une série de collaborations spéciales, des gens issus de divers horizons ont l'occasion de s'exprimer sur les plateformes des Malins. À l'aide de leur voix et de leur plume, ils font part de leurs perspectives, tout aussi colorées et diversifiées soient-elles.

Un texte de Cuong Tran, collaborateur

Les applications de rencontres et les réseaux sociaux font dorénavant partie de la vie des gais, célibataires ou en couple.

Égoportaits au torse nu et brosse à dents en bouche, devant le miroir après une séance d’entraînement, portraits modifiés pour enlever les rides ou d'autres défauts... On accorde dorénavant davantage d’importance à l’apparence physique dans cette quête effrénée et artificielle de pokes ou de j'aime.

En parcourant les profils, on constate qu'un pourcentage important des photos sont des corps sans tête, comme des poulets dans une rôtissoire.

Les plus gros et les plus hot sont choisis en premier, tandis que les autres continuent à tourner sur eux-mêmes.

Cuong Tran

Si on publie un portrait tel qu’on est, au naturel et habillés, on reçoit moins de messages et les réponses sont moins nombreuses. D’après mon expérience, c’est encore plus vrai quand on est Asiatique.

Pour reprendre les propos souvent soulevés par mes pairs : « Online-dating for Asian is shit! » ou, en bon français : « Les rencontres en ligne pour les hommes asiatiques, c’est d’la marde! »

Des chat rooms aux réseaux sociaux

Je suis de la génération qui a vécu ses soirées sur les chat rooms pour ensuite perdre de nombreuses heures à parcourir les « produits » sur les applications de rencontres.

À l’époque – ça semble faire très longtemps! — on se présentait par le « a-s-v » : âge, sexe, ville. C’était la base pour amorcer une conversation.

Dans mon cas, je sentais qu’il était de mon devoir de clarifier mes origines culturelles dès le début d’une conversation en privé.

Cuong, âgé d'une vingtaine d'années et vêtu d'un chandail jaune, regarde la caméra appuyé sur un arbre.

Cuong Tran à l'époque où les cyberrencontres se faisaient sur des sites de clavardage, avant l'arrivée des réseaux sociaux et des applications mobiles.

Photo : Courtoisie

Quand le gars quittait la discussion sans le dire, je comprenais qu’il n’était pas intéressé par les Asiatiques.

Cuong Tran

Sans que ce gars m'ait vu, je ne semblais pas son genre parce que je suis Asiatique.

Aujourd’hui, la photo de profil est obligatoire pour engager la discussion. Mais quand je salue un gars que je trouve de mon goût et qu'il ne me répond pas, ce « pas de réponse » EST en soi une réponse.

Je me fais rejeter uniquement sur la base de mon apparence, sans même que la discussion soit engagée. Pour moi, c’est une forme de discrimination sociale.

Test à l’aveugle

Selon mes amis, si je vis cette situation, ce n’est pas à cause de la couleur de ma peau, mais parce que les gars sont difficiles, qu’il y a trop de choix et qu’ils sont plus sélectifs. Bref, ils sont en quête du « produit » rare.

Pour en avoir le coeur net, j’ai fait un test : j’ai remplacé ma photo par un cliché de moi en maillot de bain, avec des lunettes de soleil et une barbe en forme de beigne.

Un homme portant des lunettes de soleil sourit sur une plage bondée de gens qui se baignent.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Cuong Tran sur la plage.

Photo : Courtoisie

Mon origine asiatique n’était plus évidente et, comme par hasard, les mêmes gars qui m’avaient ignoré et qui ne m'avaient pas répondu se sont mis à m’écrire. Et par la nature des choses, ils me demandent des photos sans lunettes. Vous aurez deviné la suite...

C'est injuste que ce soit plus facile pour mes amis que pour moi de rencontrer des personnes qui nous plaisent, alors que je parais aussi bien qu’eux.

Je pense avoir une belle personnalité, j'ai un bon emploi, une bonne éducation et j’ai voyagé beaucoup dans ma vie. Pourquoi n’aurais-je pas la même opportunité?

Cuong Tran

L’été dernier, j’ai regardé une vidéo d’un mannequin coréen qui partageait ses propres déceptions et un passage m'a marqué : « Pendant un certain temps, je pensais que je voulais devenir un Blanc pour me sentir accepté. Mais je me suis rendu compte que je ne voulais pas être Blanc. Je désirais être traité équitablement, comme un Blanc ».

Les effets sur l’estime de soi et l’identité

Les applications et les réseaux sociaux font en sorte qu'on remet constamment en doute sa propre estime de soi. Quand je vois la longue liste de non-réponses que j'ai reçues, je me pose de sérieuses questions sur mon apparence. Est-ce que je suis assez beau?

Si les gars s’acharnent au gym, ce n’est pas nécessairement pour être en meilleure santé, mais pour rencontrer le match parfait. Les muscles et les « gros paquets » ont la cote. Ceux qui ressemblent aux acteurs pornos ou à Captain America ont la cote.

Dans une société qui idéalise ce stéréotype du parfait mâle alpha, comment un homme asiatique comme moi peut-il faire des rencontres?

Cuong Tran

Comment me retrouver dans une culture populaire qui présente souvent les hommes orientaux comme étant efféminés, des geeks fraîchement débarqués du bateau – comme le personnage de Long Duk Dong dans le film Sixteen Candles (1984) – ou des Bruce Lee qui se battent uniquement avec des techniques d’arts martiaux?


Parfois, je me surprends à analyser mes photos de profil et je finis par me demander si j’ai l’air trop asiatique.

Je pense aussi à ma mère, qui m’a porté dans ses bras quand nous avons fui le Viêtnam en fin de guerre et qui m’a enseigné à ne pas accorder d’importance à ce que les autres pensent de nous. Comment se sentirait-elle en voyant que je me questionne sur mon identité?

Cuong sourit en regardant le large, assis sur une roche.

Prise vers 1984, cette photo du petit Cuong Tran symbolise les derniers souvenirs de sa famille au Viêtnam, quelque temps avant de fuir le pays en guerre.

Photo : Courtoisie

La vraie vie

Certains profils sur les réseaux sociaux affichent des avertissements carrément discriminatoires du type « White only » ou « Ne viens pas me parler si tu es noir ou asiatique ».

Il y a aussi un autre aspect qui est, pour moi, parfois difficile à saisir : les Asiatiques sont des fétiches pour les « rice queens », mais ils sont rejetés par les « no Asians ».

Comment certains gars peuvent être séduits par les mêmes caractéristiques physiques, dont ethniques, qui en repoussent d'autres?

La perception humaine est-elle si différente d’une personne à l’autre?

Cuong Tran

J'en suis venu à la conclusion qu'il n'est pas normal de me poser de telles questions et de mépriser les gens de ma propre culture. Je ne peux pas accepter que les applications génèrent chez moi des perceptions aussi négatives envers moi-même.

La seule issue possible reste de ne plus prendre les applications de rencontres au sérieux, d’apprendre à aimer qui je suis et de me tourner vers les vraies rencontres.

Quand je les rencontre en personne, les gars voient au-delà du « contenant », de ma couleur de peau : ils remarquent comment je parle, je bouge, je souris. Je me rends alors compte que mes traits asiatiques ne sont que ma façade.

La crainte du jugement ne compte plus quand on se retrouve devant l’autre plutôt que devant un écran.

Cuong Tran

Un bon ami m’a dit un jour que j’étais le plus beau de ses amis, que je correspondais aux critères d’un « beau gars ». C'était sans doute le plus gentil commentaire qu'on m'ait fait. La beauté du compliment était surtout dans le fait qu’il n’y avait aucune référence ou aucun critère basé sur des normes.

Si on arrêtait de juger l’apparence des gens selon des standards préconçus, trop souvent basés sur les traits caucasiens, on remarquerait la beauté dans chacun de nous – peu importe la couleur de notre peau.

Ottawa-Gatineau

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