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Pour en finir avec la surveillance des « superinfirmières » par les médecins

La loi québécoise limite les actes que peuvent poser les superinfirmières, tandis qu'ailleurs dans le pays, elles peuvent poser un diagnostic. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

L'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS) recommande au gouvernement du Québec de cesser de payer les médecins québécois pour surveiller les infirmières praticiennes spécialisées (IPS, communément appelées « superinfirmières »), qui sont les mieux formées du pays. Un avis que semble accueillir favorablement l'Assemblée nationale.

Selon les chiffres publiés jeudi par l’IRIS, les médecins en cabinet privé touchent jusqu’à 2680 $ par mois pour surveiller les infirmières praticiennes spécialisées et 2500 $ pour les frais d’exploitation associés. En tout, ils reçoivent plus de 62 000 $ pour chaque IPS. Les médecins des établissements publics obtiennent pour leur part un peu plus de 11 000 $ annuellement par IPS.

C’est beaucoup d’argent, selon l’IRIS, et il pourrait être mieux dépensé.

« On est une des seules provinces où les "superinfirmières" ont encore besoin d'être surveillées par des médecins pour pouvoir pratiquer. Cette surveillance a un coût important, et on pense que ce sont des fonds qui sont dépensés inutilement », soutient Anne Plourde, chercheuse à l’Institut qui se présente comme « indépendant et progressiste ».

L’IRIS calcule qu’environ 100 millions de dollars seront distribués annuellement aux médecins québécois à partir de 2026 pour la surveillance des infirmières praticiennes spécialisées et pour les frais d’exploitation liés à la présence des IPS dans les cabinets privés. Et sur 10 ans (2017-2027), le montant s’élèverait à plus d’un demi-milliard de dollars, toujours selon les estimations de l’IRIS.

Les IPS parmi les plus supervisées du pays

Anne Plourde fait valoir que les IPS québécoises sont les mieux formées du pays.

« Ici, on parle d'une maîtrise de deux ans qui suit un baccalauréat et qui suit aussi deux ans de pratique avant de pouvoir appliquer la maîtrise. Donc, c'est vraiment une formation approfondie. » Malgré cela, les 484 infirmières praticiennes spécialisées du Québec ont moins de marge de manoeuvre que la plupart de leurs collègues des autres provinces.

La supervision médicale formelle des IPS avec incitatifs financiers existe au Québec et à l’Île-du-Prince-Édouard. En Ontario, en Colombie-Britannique et au Manitoba, il n’y a pas de surveillance. Dans les autres provinces, il y a une supervision informelle.

Source : étude de l'IRIS (données tirées de La pratique des infirmières praticiennes de première ligne au Canada, Montréal, Chaire de recherche Pocosa, 2017)

Au Québec, les médecins révisent les dossiers des patients suivis par les infirmières praticiennes spécialisées. Ils s’assurent que les prescriptions de médicaments ont été bien faites et que les diagnostics sont conformes aux bonnes pratiques médicales, explique la chercheuse.

« Les médecins perdent un temps précieux à réviser les décisions qui ont été prises par les "superinfirmières". […] Je pense qu'il y a beaucoup de médecins qui seraient contents de pouvoir utiliser ce temps-là pour faire le travail pour lequel ils sont formés, c'est-à-dire soigner des personnes. »

Abolir la surveillance

L’IRIS salue la volonté du gouvernement Legault et du Collège des médecins de permettre aux IPS de poser certains diagnostics, mais il estime qu’il faut aller plus loin.

L’Institut recommande d’abolir la surveillance des IPS par les médecins et de mettre fin à l’allocation pour les frais d’exploitation liés à leur présence dans les cabinets privés. Cela permettrait d’économiser dès cette année près de 35 millions de dollars, croit-il.

Et l’IRIS propose d’utiliser les sommes ainsi économisées pour accélérer la formation de nouvelles IPS. Le Québec en a bien besoin, selon l’Institut, car c’est la province où l'on trouve le plus faible taux d’IPS par habitant. En 2017, il y avait 5 IPS pour 100 000 habitants au Québec, comparativement à 22 en Ontario.

Quelle sera la réaction du Collège des médecins à cette étude? « C'est dur de spéculer ce que le Collège des médecins va en dire, affirme Anne Plourde. Vendredi, ils doivent adopter formellement ce qui a été décidé en ce qui concerne les diagnostics. Je pense que le Collège des médecins aurait une belle occasion d'aller plus loin et de manifester une ouverture à l'abolition de la surveillance des "superinfirmières" par les médecins, parce qu'il n'y a aucune justification à cette surveillance-là, surtout si on se compare aux autres provinces, et notamment à l'Ontario. »

Quant au gouvernement du Québec, la chercheuse croit qu'il accueillera favorablement l’idée d’abolir la surveillance des infirmières praticiennes spécialisées. « Jusqu'à maintenant, la ministre [québécoise de la Santé et des Services sociaux Danielle McCann] a manifesté une volonté d'aller plus loin. »

La ministre attend

La ministre Danielle McCann ne veut pas commenter afin de laisser au Collège des médecins et à l'Ordre des infirmières le temps de « faire les travaux ».

Elle affirme que les centaines d'IPS déjà à l'oeuvre et celles qui s'ajouteront dans l'année pourront « faire beaucoup en termes d'offre de service pour la première ligne ».

Relativement à la rémunération accordée aux médecins pour la surveillance des IPS, la ministre McCann dit qu'elle pourrait être ajustée si le rôle des IPS était modifié.

Le 21 février dernier, l'Assemblée nationale a adopté sans débat ni opposition deux motions visant :

  • à « appuyer le gouvernement du Québec dans sa volonté d'accorder davantage de pouvoirs aux IPS en leur déléguant notamment le pouvoir de certains diagnostics »;
  • à demander au gouvernement de mettre fin à la rémunération des médecins liée à la surveillance des activités médicales des IPS en soins de première ligne.

Recourir aux IPS de manière optimale

Christine Laliberté, présidente de l’Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec (AIPSQ), se sent encouragée à l'idée que l'Ordre des infirmières et le Collège des médecins soient en discussion. À la condition, dit Christine Laliberté, qu'ils ne multiplient pas les étapes « sur 10 ans ».

« On espère que cette fois-ci sera la bonne », affirme-t-elle.

Pour la présidente de l'AIPSQ, il faut recourir de manière optimale aux IPS en élargissant leur champ d'action et en leur conférant une pleine autonomie. L'idée étant, au bout du compte, de confier des cas aux médecins « seulement quand c'est essentiel », dit-elle.

On ne veut pas de vases clos, dit la FMOQ

Lorsqu'on demande au Dr Louis Godin comment il voit une éventuelle autonomie accrue pour les IPS, le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) répond que ce qui importe, c'est le partage d'information entre médecins et IPS. D'autant plus que les patients traités par les uns et les autres sont souvent les mêmes.

En Ontario, « les "superinfirmières" travaillent souvent d'un côté de la rue et les médecins de l'autre, sans se parler », décrit Louis Godin, pour qui ce fonctionnement « en silos » doit être évité au Québec.

Louis Godin trouve par ailleurs « normal » que les médecins soient rémunérés pour leur activité auprès des IPS. Une activité qui n'est pas tant de la surveillance que des échanges, des discussions de cas, insiste-t-il.

Des quelque 60 000 $ reçus par les médecins en cabinet privé pour les IPS, la moitié va en fait au bureau, à la secrétaire et aux fournitures nécessaires au travail de l'infirmière praticienne spécialisée, explique Louis Godin.

L'autre moitié, 30 000 $, peut être répartie entre plusieurs médecins. Les médecins ne reçoivent pas chacun, dans leur poche, 30 000 $, dit-il en substance.

« Le réel bobo »

Pour Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), le fait que le Collège des médecins ne reconnaisse pas pleinement les compétences et l'autonomie des IPS est « le réel bobo ».

Sérieusement, en 2019, avec nos IPS les mieux formées au Canada, elles n’ont pas besoin de supervision ni de surveillance [...]. C’est inacceptable.

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ)

En entrevue sur ICI RDI jeudi, Mme Bédard a rappelé que les IPS travaillent au sein d'équipes pluridisciplinaires, avec des professionnels de la santé qui reconnaissent leurs champs de compétence respectifs.

Les médecins ne sont pas opposés aux IPS, dit pour sa part Louis Godin, de la FMOQ. Au contraire, dit-il, les omnipraticiens veulent l'apport d'IPS, d'infirmières cliniciennes et de tout autre professionnel de la santé.

Avec les informations de Danielle Beaudoin et Davide Gentile

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