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Suremballer pour éviter de gaspiller?

Des aliments emballés dans un réfrigérateur.
L’emballage est présenté comme une solution au gaspillage parce qu'il prolonge la durée de vie des aliments. Mais il nuit aussi à l'environnement. Photo: iStock
Daniel Blanchette Pelletier

Les emballages de plastique à usage unique dans le secteur alimentaire sont décriés comme polluants, mais ils jouent aussi un rôle de premier plan dans la préservation des aliments. Comment réconcilier deux réalités en apparence contradictoires?

« La conservation de la fraîcheur des aliments, notamment pour étirer leur durée de vie, nécessite un emballage minimal », convient Louise Hénault-Éthier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki.

« Mais qui dit conserver correctement les aliments ne cautionne pas nécessairement le suremballage, l’emballage dans des matières non recyclables ou encore le portionnement individuel », souligne-t-elle.

Au Canada, jusqu’à 60 % de la nourriture finit aux poubelles. L’industrie et le consommateur se partagent presque à parts égales la responsabilité.

Les aliments ainsi gaspillés prennent ensuite le chemin des sites d’enfouissement. Leur coût environnemental se mesure donc non seulement en perte de ressources utilisées pour les produire, mais aussi en émissions de méthane.

Le gaspillage alimentaire serait en fait le troisième plus gros producteur de gaz à effet de serre, après la Chine et les États-Unis, si on le considérait comme un pays. « L’empreinte écologique de la production alimentaire est gigantesque, atteste Louise Hénault-Éthier. En conservant nos aliments, on peut lutter contre ça. »

Devant ce constat, des experts insistent pour prolonger la durée de vie des aliments et misent sur l’emballage, majoritairement composé de plastique.

Un problème de… recyclage

Plusieurs emballages de plastiquesuremballage Photo : Radio-Canada

« Les emballages ont plus qu’un rôle de vente, confirme Sylvain Allard, un expert en écoconception des emballages. Quand on regarde la durée des aliments emballés, on a atteint des niveaux de performance qu’on n’avait pas il y a 20 ans. »

Les emballages d’aujourd’hui offrent une barrière contre les contaminants et retiennent le CO2, ce qui permet de préserver les aliments, explique le directeur du programme de design graphique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Le problème, selon lui, n’est pas tant l'emballage, mais le fait qu’il n’ait qu’une seule et unique utilisation et qu’il soit considéré comme un objet jetable.

« On a des systèmes de recyclage, mais ils sont incomplets. On se retrouve donc à générer énormément de déchets », déplore Sylvain Allard.

À défaut de régler sur-le-champ les défis du tri et de la revalorisation des plastiques, Louise Hénault-Éthier croit que les gouvernements devraient à tout le moins interdire la mise en marché de plastique à usage unique non recyclable.

« Il y a énormément d’aliments qu'on peut acheter comme consommateur qui ne sont pas aussi emballés ou qui ne nécessitent pas des emballages technologiques ni difficiles à recycler », précise-t-elle.

Le consommateur averti, éduqué, ne cherche pas des aliments suremballés dans du plastique.

Louise Hénault-Éthier, Fondation David Suzuki

Les épiceries l’ont d’ailleurs bien compris, en proposant de plus en plus de produits en vrac. D’autres commerçants, comme les géants de l’alimentation Metro et IGA, commencent même à permettre à leurs clients d’apporter leurs propres contenants réutilisables.

Des initiatives à saluer, mais qui ont aussi leurs limites, estime Louise Hénault-Éthier. « Ce n’est pas seulement le consommateur qui peut changer le cours des choses. C’est énormément de responsabilités à placer sur un consommateur d’exiger de lui qu’il fasse une épicerie zéro déchet, qu’il amène ses sacs, ses pots… et de ne mettre en parallèle aucune réglementation sur la façon dont on autorise la mise en marché des produits. »

Miser sur des plastiques écoresponsables

La pellicule de chitosan est « active » : sa composition chimique lui permet d’éliminer les bactéries qui se développent à la surface des aliments. La viande emballée peut ainsi être conservée une semaine de plus.Des chercheurs de Polytechnique Montréal (sur la photo) et de l'Université McGill mènent des travaux sur une pellicule faite de chitosan, dont la composition chimique permet d’éliminer les bactéries qui se développent à la surface des aliments. Photo : Radio-Canada / Charles Contant

Une autre piste de solution se trouve peut-être du côté des nouveaux plastiques. On propose depuis plusieurs années déjà des plastiques à base d’algues, de soya ou encore d’amidon de blé, de maïs ou d’autres végétaux.

Mais détourner des aliments propres à la consommation humaine pour les transformer en emballage alimentaire est-il vraiment la solution? Pas vraiment, répondent les experts.

Une avenue très prometteuse se trouve plutôt du côté des crustacés et des insectes.

Des chercheurs de l’Université McGill travaillent depuis deux ans sur un procédé qui vise à transformer la chitine de leur coquille en chitosan pour fabriquer un polymère propre à l’emballage alimentaire. En plus de prolonger la durée de vie des aliments, la matière élaborée a des propriétés antibactériennes.

« On utilise un déchet, et ce déchet n’est pas en compétition avec la nourriture, explique la professeure agrégée de chimie Audrey Moores. Arriver à le transformer en quelque chose d’utile a beaucoup de mérite. »

Un plastique issu du pétrole ne se dégrade pas dans l’environnement, mais si je prends un plastique issu d’un déchet alimentaire, ce plastique devient biodégradable.

Audrey Moores, Université McGill

L’un des problèmes du marché des végéplastiques, selon elle, est qu’il faut avoir un accès considérable à la matière première. « Il faut pouvoir le vendre pas cher, le plastique, et pour le vendre pas cher, il faut avoir un très gros volume de production, et donc une matière première accessible en très grand volume », résume la professeure de McGill.

Bien que des entreprises aient déjà manifesté leur l’intérêt envers ces solutions environnementales, l’autre difficulté est aussi de produire un matériau qui réponde à toutes les normes, précise Audrey Moores.

Changer tout le système

Des emballages alimentaires en usine. Des intervenants proposent de rapprocher le consommateur des producteurs pour réduire les besoins en emballage. Photo : iStock

Au Québec, 70 % des emballages sur le marché sont destinés au secteur alimentaire.

Le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec ainsi que l’Agence canadienne d’inspection des aliments réglementent l’emballage. Aucune matière précise n’est préconisée, à condition qu’elle soit propre et sécuritaire.

Ni Sylvain Allard ni Louise Hénault-Éthier ne croient cependant que les nouveaux plastiques soient la solution immédiate à la crise de l’emballage.

« Si on voulait intervenir de façon efficace sur cette problématique de suremballage et de déchets, il faudrait raccourcir tout le système de distribution », tranche Sylvain Allard.

La grande chaîne d’approvisionnement qui mène un aliment de la ferme à l’épicerie rend indispensable un emballage pour assurer sa préservation.

« Plus l’aliment vient de loin, plus il est transformé, plus il est manipulé par plusieurs intervenants, plus on a besoin d’un emballage performant, convient Sylvain Allard. Mais si on pense à un commerce de proximité, on élimine déjà des problématiques de transport, de gaz à effet de serre et des emballages secondaires et tertiaires. »

C’est une problématique de système, et non pas une problématique de matière. Plus on raccourcit les distances entre le producteur et le consommateur, plus on agit de façon efficace sur la problématique de suremballage.

Sylvain Allard, UQAM

Comme lui, Louise Hénault-Éthier pense qu’il faut d’abord et avant tout réduire la chaîne d’approvisionnement entre le producteur et le consommateur, et favoriser l’achat en vrac.

« Ce n’est pas impossible de se débarrasser de l’emballage, mais il faut d’abord rationaliser la façon dont on présente les aliments à l’épicerie et la façon dont on achète », croit-elle.

« L'important, à ce stade-ci, c’est la réduction à la source, enchaîne la chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki. Éviter d’avoir toute forme d’emballage, ou d’avoir un emballage recyclable ou compostable, c’est vers là qu’il faut s’en aller. »

Après avoir fait cet effort de réduction à la source, Louise Hénault-Éthier n’écarte pas l’idée d’explorer d’autres avenues. « On n’est pas obligé de miser uniquement sur des plastiques issus de l'extraction pétrolière », concède-t-elle.

À l’heure actuelle, environ 90 % des plastiques sont fabriqués à base de pétrole et ne sont pas biodégradables. Une infime part est récupérée, recyclée et revalorisée.

Environnement