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Faut-il avoir peur des géants du web?

Les applications de Google, Amazon, Facebook et Apple apparaissent sur un fond de codes binaires à l'écran d'une tablette.

Faut-il avoir peur des géants du web?

Photo : Getty Images / LIONEL BONAVENTURE

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La candidate à l'investiture démocrate pour la présidentielle de 2020 aux États-Unis Elizabeth Warren a récemment suggéré de démanteler les grandes entreprises technologiques telles que Facebook, Google et Amazon. Comme certains, elle s'inquiète du pouvoir croissant de ces entreprises sur notre économie, notre société et notre démocratie. Les géants du web sont-ils devenus trop gros?

Google, Facebook et compagnie sont bien plus que des entreprises technologiques.

« De par leur modèle d’affaires, elles ont un accès tout à fait privilégié à l'ensemble des données des utilisateurs », soutient Catalina Briceno, professeure invitée à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et spécialiste des transformations numériques en culture et médias.

« Elles réussissent à rejoindre des milliards d’individus sur la planète, précise la chercheuse. Ce sont ces entreprises qui dictent les règles de jeu que les joueurs de l'environnement technologique doivent suivre. »

Elles sont partout sur les parcours des utilisateurs numériques [...] en plus d’avoir une puissance économique qui dépasse le PIB de beaucoup de pays.

Catalina Briceno, professeure invitée à l’École des médias de l’UQAM

« Ce sont des gens qui ont trop de pouvoir et qui n'ont pas de contre-pouvoir, croit pour sa part Benjamin Bayart, cofondateur de la Quadrature du Net, à Paris. II faut donc leur retirer du pouvoir, que ce soit en les démantelant ou en les réglementant. »

Des monopoles inattaquables

Mme Vestager serre les poings.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La Commissaire européenne à la Concurrence inflige une amende de 2,42 milliards d'euros au géant américain Google.

Photo : Associated Press

Il y a d’abord la question du monopole. Au fil des ans, les géants américains du web se sont débrouillés pour se débarrasser de leurs concurrents, soit en profitant de leur position dominante pour les évincer du marché, soit en les avalant, comme l’a fait notamment Facebook avec WhatsApp et Instagram.

« Chaque fois qu’émerge une nouvelle start-up, ces entreprises-là sont reconnues pour les acheter, les détruire, les intégrer ou les copier », explique Catalina Briceno.

La commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, a récemment condamné Google, premier moteur de recherche au monde, à payer une amende de 2,26 milliards de dollars (1,5 milliard d'euros) pour abus de position dominante. Cela s’ajoute à des pénalités antérieures de plus de 12 milliards de dollars (8 milliards d’euros).

« Refuser à ses rivaux la chance d'innover et d'affronter à égalité la concurrence est illégal en vertu des règles antitrust de l’Union européenne », a déclaré Margrethe Vestager.

Rien de tel, pour l’instant, en Amérique du Nord, où les géants du numérique oeuvrent en toute liberté.

Faudrait-il songer à démanteler ces monopoles, comme on l’a fait au siècle dernier avec les entreprises du secteur du pétrole ou de l’électricité?

La « Silicon Valley a longtemps fait la promotion d'un discours voulant que l'innovation ne devrait pas être réglementée », indique Taylor Owen, professeur adjoint et chercheur principal à l’École de journalisme à l’Université de la Colombie-Britannique.

Selon lui, les gouvernements ont adhéré trop longtemps à ce discours, et ils ont tardé à en accepter les effets négatifs.

Quand vous avez un espace qui est dominé par quatre ou cinq entreprises multinationales, ce n’est plus un espace dynamique et innovant.

Taylor Owen, professeur adjoint à l’Université de la Colombie-Britannique

L’évitement fiscal

Un autre reproche qu’on fait souvent aux géants du web est le fait qu’ils ne paient pas de taxes ou si peu.

Ainsi, Amazon, qui a enregistré des profits de 15,11 milliards de dollars en 2018, n’a payé aucun impôt au gouvernement fédéral des États-Unis, grâce aux exemptions fiscales. Facebook, Alphabet (la société mère de Google) et Apple tirent profit, elles aussi, d’arrangements fiscaux avantageux.

Mais, dans ce domaine, elles ne sont pas pires que d’autres, pense Benjamin Bayart.

« Que ce soit les États-Unis ou les différents pays d’Europe, quand ils disent que les géants du numérique ne paient pas leurs impôts, c'est faux, au sens qu’ils font comme tout le monde. [La pétrolière française] Total ne paie pas non plus ses impôts. Toutes les grandes multinationales pratiquent l'évasion fiscale », conclut-il.

Dans la mesure où les États acceptent l’existence de paradis fiscaux, il n’y a rien d’étonnant à ce que les entreprises les utilisent, croit M. Bayart.

Là où ça se corse, c’est que les géants du web y réussissent encore mieux, puisqu’en plus de minimiser les impôts sur leurs profits, ils échappent aussi aux taxes sur les produits et services appliquées dans les pays où ils sont présents.

« Un géant de l'industrie textile peut bien faire tout ce qu'il veut comme évasion fiscale, au bout du bout, le pantalon et les chaussettes, il les vend dans le pays, donc il paie au moins la taxe sur la valeur ajoutée, explique M. Bayart. Il ne peut pas échapper à ça. Alors que Google, pour vous vendre de l’espace publicitaire, il peut tout à fait vous le vendre en Irlande et du coup la France ne touche pas la taxe de vente. »

« Si ces entreprises n’ont pas d'établissement physique dans les pays en question, il devient très difficile de leur appliquer des lois fiscales et de leur faire payer des taxes », ajoute Catalina Briceno.

Une manifestante tient une pancarte sur laquelle est écrit : « Amazon, paie tes taxes. »Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des manifestants profitent de la présence du patron d'Amazon, Jeff Bezos, à Berlin, le 24 avril 2018, pour lui réclamer que la multinationale paie ses taxes.

Photo : Getty Images / Sean Gallup

Le gouvernement français se prépare justement à imposer aux géants du numérique la « taxe GAFA », qui concerne toutes les entreprises dont les activités numériques génèrent plus de 750 millions d'euros, et qui ont un chiffre d'affaires en France supérieur à 25 millions d'euros. Elles seront imposées à hauteur de 3 %.

Des initiatives pour taxer les géants du numérique ont été prises dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni et Singapour.

La France s’est résolue à agir seule parce que les initiatives conjointes de l’OCDE ou de l’Union européenne n’aboutissaient à rien de concret.

Clairement, aujourd’hui, le constat que l'on doit faire, c'est qu'on n’est pas outillés du tout pour faire face à ces géants.

Catalina Briceno, professeure invitée à l’École des médias de l’UQAM

Eux, par contre, sont prêts à en découdre avec la justice. « Les Google, Apple et Facebook de ce monde sont tout à fait conscientes qu'il y a une énorme pression sur elles, mais la réalité, c'est qu'elles se sont dotées d’armées d’avocats et de lobbyistes qui sont toujours prêts à contester de manière extrêmement agressive devant les tribunaux [...] la validité de ces règlements », croit Mme Briceno.

La solution, estime la chercheuse, passe nécessairement par un cadre harmonisé et une meilleure coordination transnationale.

« Quand 28 pays se mettent d'accord, comme c'est le cas pour l'implantation du règlement général sur la protection des données, on commence à avoir un levier pour assujettir des multinationales comme les GAFA », croit Mme Briceno.

Les revenus publicitaires

Les unes du National Post, The Gazette et The Ottawa Citizen.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Archives : journaux de Postmedia.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Les médias du monde entier subissent les contrecoups de la montée en puissance des géants du numérique, qui accaparent aujourd’hui la majorité des revenus publicitaires en ligne, ne laissant plus que des miettes aux médias traditionnels.

Selon les données compilées par le Forum des politiques publiques, Google et Facebook empochent les deux tiers des montants dépensés dans la publicité numérique au Canada, alors qu’elles n’y paient aucun impôt.

En 2016, Google et Facebook généraient 82,4 % des publicités fournies avec les actualités en ligne.

En outre, ces sites ne se voient pas comme des éditeurs et ont, par le passé, rejeté toute responsabilité à l'égard des contenus qu’ils publient. Alors que plusieurs leur reprochent de ne pas en faire assez pour bloquer les messages à caractère haineux et les fausses nouvelles propagées sur leurs plateformes, tout comme les tueries en direct qu’ils ont diffusées, Facebook a mis en place des mesures pour contrer cette perception.

Ces façons de faire soulèvent des craintes majeures pour la démocratie, dont la presse est un des piliers, croit Taylor Owen. « Facebook menace l’intégrité de la démocratie canadienne », précise-t-il, dans la mesure où son modèle d’affaires privilégie la prolifération de pièges à clic plutôt que de l’information de haute qualité.

Est-ce que nos lois et règlements peuvent être appliqués dans l’espace numérique ou pas? Si la réponse est non, nous avons un sérieux problème.

Taylor Owen, professeur adjoint à l’Université de la Colombie-Britannique

La protection des données personnelles

Mark Zuckerberg baisse le regard.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Mark Zuckerberg devant le Congrès américain et les journalistes, le 10 avril 2018

Photo : AFP/Getty Images / JIM WATSON

Comment ces entreprises gèrent-elles les données personnelles qu’elles amassent? La question se pose de plus en plus, surtout après le scandale Cambridge-Analytica, lorsqu’on a découvert que les données de milliers d’utilisateurs de Facebook avaient été partagées sans leur consentement.

D’autres révélations ont depuis continué à ébranler la confiance des utilisateurs dans le réseau social.

L’Union européenne a, encore une fois, été plus active que l’Amérique du Nord, mettant en place une réglementation très contraignante pour protéger les données personnelles des citoyens, le règlement général sur la protection des données (RGPD) qui leur permet de consentir ou non à certaines utilisations de leurs données, notamment à des fins de publicité ciblée.

Au Canada et aux États-Unis, aucune réglementation semblable n'est encore en place. Facebook se prépare cependant à des amendes coûteuses au sud de la frontière pour avoir enfreint un accord à l’amiable sur le respect des données personnelles et la transparence quant à leur utilisation dans le cadre du scandale Cambridge Analytica.

Toujours relativement à ce dossier, le commissaire à la protection de la vie privée du Canada a exigé que Facebook adopte des normes plus strictes dans la gestion des données personnelles. Des recommandations que la plateforme a refusées.

La solution réside-t-elle dans l’interopérabilité?

Exiger que ces entreprises partagent les données serait, selon l’expert du web Benjamin Bayart, la meilleure façon de contenir les excès et de briser les monopoles.

Il ne s’agit cependant pas de fournir simplement aux utilisateurs l’accès à leurs données, comme le préconise le RGPD, mais plutôt de faire en sorte qu’ils puissent interagir entre eux, quelle que soit la plateforme sur laquelle ils ont créé leur profil. C’est un peu le même principe que pour le courriel : on peut échanger avec les autres, peu importe le domaine dans lequel est hébergée notre boîte courriel.

Des réseaux sociaux autres que Facebook, il y en a. Pourquoi ne pouvez-vous pas partir? Parce que c’est là que sont les gens.

Benjamin Bayart, cofondateur de la Quadrature du Net

« Facebook crée un monopole en s’appuyant sur l’effet de réseau et le manque d’interopérabilité », croit M. Bayart. Son public captif lui permet de capter la totalité des revenus publicitaires.

L’interopérabilité permettrait, selon lui, de créer une saine concurrence. Si les utilisateurs pouvaient choisir d’autres plateformes, cela ferait en sorte que les revenus publicitaires seraient mieux répartis.

Est-ce la solution? En tout cas, certains grands patrons semblent eux-mêmes le penser.

Dans une lettre ouverte publiée dans le Washington Post le 30 mars, Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, plaide pour une plus grande régulation des réseaux sociaux.

En mettant à jour les règles pour Internet, nous pouvons préserver ce qu’il a de meilleur, c’est-à-dire la liberté qu’ont les gens de s’exprimer et les entrepreneurs de bâtir des nouveautés, tout en protégeant la société de plus grands dangers.

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, dans le « Washington Post »

M. Zuckerberg demande aux gouvernements et aux organismes de réglementation de jouer « un rôle plus actif » pour décider quels discours sont dangereux, qu’est-ce qui constitue de la publicité politique et comment prévenir les cyberattaques. Une façon de reconnaître que la régulation de ces enjeux a largement dépassé les capacités de l’entreprise.

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