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Violences sexuelles lors des conflits : les États-Unis et la Russie amputent une résolution de l’ONU

Denis Mukwege, à gauche, et Nadia Murad, à droite

Le médecin congolais Denis Mukwege et la militante yézidie Nadia Murad ont obtenu le prix Nobel de la paix en 2018.

Photo : Reuters / Yves Herman et Vincent Kessler

Agence France-Presse

Alors que les Prix Nobel de la paix en 2018, le Congolais Denis Mukwege et la Yézidie Nadia Murad, réclamaient à l'ONU justice pour les victimes de violences sexuelles dans les conflits, des menaces de veto ont été faites par des membres permanents du Conseil de sécurité.

La résolution a finalement été amputée de sa substance par les États-Unis et la Russie, mardi.

« Nous déplorons que des menaces de veto aient été agitées par des membres permanents de ce Conseil pour contester 25 ans d'acquis en faveur des droits des femmes dans des situations de conflits armés », a lancé l'ambassadeur français à l'ONU, François Delattre, après l'adoption du texte par le Conseil de sécurité par 13 voix et 2 abstentions (Russie et Chine).

En recul sur l'avortement et opposés à la Cour pénale internationale, les États-Unis ont voté pour la résolution, mais après en avoir fait retirer ses mentions liées aux droits sexuels et reproductifs lors des négociations. La création d'un « mécanisme » facilitant la poursuite en justice des auteurs de violences sexuelles a aussi été rejetée par Washington, Moscou et Pékin.

Le secrétaire général désigné de l'ONU, Antonio Guterres, du Portugal, descend le centre de l'allée au siège de l'ONU à New York.

Une séance de l'Assemblée générale des Nations Unies.

Photo : Reuters / Lucas Jackson

« Nous sommes consternés par le fait qu'un État ait exigé le retrait de la référence à la santé sexuelle et reproductive pourtant agréée » dans de précédentes résolutions en 2009 et 2013, a précisé François Delattre en visant les États-Unis.

Il est intolérable et incompréhensible que le Conseil de sécurité soit incapable de reconnaître que les femmes et les filles qui ont subi des violences sexuelles en temps de conflit et qui n'ont évidemment pas choisi d'être enceintes ont le droit d'avoir le choix d'interrompre leur grossesse.

François Delattre, ambassadeur français à l'ONU

Négociations difficiles

Dans son texte d'origine, l'Allemagne voulait créer un groupe de travail formel, mais l’idée a finalement été abandonnée.

Elle voulait aussi pousser à la création d'un organisme international pour aider à faire juger les coupables, et développer la protection des survivants, notamment les femmes violées tombant enceintes.

Les négociations ont été ardues, selon des diplomates. Outre la menace d'un veto américain, la Russie et la Chine ont été jusqu'à proposer un texte concurrent à celui de l'Allemagne, sans aller jusqu'à demander un vote.

Moscou et Pékin ont expliqué vouloir combattre les violences sexuelles dans les conflits, mais dénoncé « des interprétations laxistes » dans le texte allemand et des « manipulations » pour créer de nouvelles structures et « outrepasser » des mandats existants.

En définitive, cette triple opposition américano-russo-chinoise a conduit l'Allemagne à réduire à la « portion congrue » son texte, selon un diplomate. « Les Américains ont pris en otage une négociation à partir de leur idéologie, c'est scandaleux », ajoute un autre diplomate.

Interrogé sur ce recul, l'ambassadeur allemand à l'ONU Christoph Heusgen a reconnu que son pays aurait préféré « un langage fort ».

Le choix était de renvoyer le texte à plus tard ou d'accepter les suppressions demandées. Denis Mukwege et Nadia Murad ont opté pour la mise au vote, s'est-il justifié.

Dans un communiqué, plusieurs pays nordiques (Danemark, Finlande, Islande, Norvège et Suède) ont « profondément regretté » l'absence de référence dans le texte adopté aux droits sexuels des victimes en raison d'une menace de veto américain.

« Les aides pour les survivantes, comme l'accès à la contraception d'urgence ou l'interruption de grossesse en toute sécurité, doivent être renforcées », a souligné l'ambassadrice norvégienne Mona Juul.

Lors du débat, les deux Nobel de la paix avaient pourtant mis clairement le Conseil de sécurité devant ses responsabilités, en réclamant des progrès substantiels en matière de justice et de protection des survivantes.

« Aucune mesure concrète », déplore Nadia Murad

« Pas une seule personne n'a été traduite en justice pour esclavage sexuel », a souligné Nadia Murad en évoquant sa communauté yézidie détruite par le groupe armé État islamique en Irak et en Syrie.

« Nous prononçons des discours à l'ONU, mais aucune mesure concrète ne suit » en matière de justice et « rien n'a été fait », a-t-elle insisté.

« Qu'attend la communauté internationale pour rendre justice aux victimes », s'est aussi interrogé Denis Mukwege, en demandant l'établissement de tribunaux nationaux ou internationaux dédiés au jugement des coupables de violences sexuelles dans les conflits.

Elle est debout et parle au micro derrière un lutrin dans une salle de conférence de l’ONU.

L’avocate de défense des droits de la personne, Amal Clooney, s’adresse à l’Assemblée générale des Nations unies le 28 septembre 2018

Photo : The Associated Press / Craig Ruttle

Avocate de victimes yézidies, Amal Clooney a aussi déploré la faiblesse de la réponse internationale. Elle a accusé les États-Unis et la Russie de s'opposer à la création d'une justice internationale contre ces crimes. Sierra Leone, Cambodge, Rwanda, Bosnie, Nuremberg... Une justice a été rendue pour ces dossiers, a-t-elle indiqué au Conseil de sécurité.

« Si nous n'agissons pas maintenant, il va être trop tard », a-t-elle aussi dit, en rappelant la détention actuelle de milliers de combattants du groupe État islamique, qui pourraient être relâchés et n'auraient alors qu'à se couper la barbe pour se fondre dans les populations en toute impunité, selon elle.

Conflits armés

International