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chronique

Le monde selon Zaz

Zaz lors d'un concert.
Zaz lors d'un concert. Photo: Patrick Carpentier
Philippe Rezzonico

CHRONIQUE - Combien d'artistes originaires de la France se sont produits deux fois en tête d'affiche au Centre Bell depuis le début du 21e siècle? Charles Aznavour, Johnny Hallyday, Patrick Bruel... Indochine? Non. Une seule fois, Indochine. Je n'en vois pas d'autres. Faites-moi signe si j'ai oublié quelqu'un. Mais la semaine prochaine, on pourra ajouter le nom de Zaz à cette courte liste.

Presque deux ans jour pour jour après son dernier passage à Montréal, la Française sera de nouveau la vedette d’un concert dans l’aréna des Canadiens de Montréal. Aznavour, Hallyday et Bruel, ce sont les ligues majeures. Zaz sera d’ailleurs en prestation au Centre Vidéotron, à Québec, ce mercredi.

Catégorie poids lourd, Zaz?

Je suis un poids lourd! répond la chanteuse du tac au tac, en éclatant de rire, quand on lui fait part de la réflexion.

La première fois que je m’y suis produite, c’était déjà impressionnant. On était combien… 6000 ou 7000? Et là, quand on m’a dit qu’on ouvrait la jauge à 10 000, j’ai fait "wow!". C’est comme si ça prenait une autre dimension. Je me dis que je suis aimée et que je vais retrouver ce public comme quelqu’un qui est excité de le retrouver. Je viens au Québec même en vacances. Je m’y sens bien et c’est cool que [l’intérêt] soit dans les deux sens. 

Zaz n’est certes pas la seule Française à être tombée en amour avec le Québec, de récente mémoire. Des milliers de ses compatriotes ont traversé l’Atlantique depuis plus d’une décennie afin de s’établir chez nous. Dans bien des cas, certes, pour des raisons économiques (chômage chez les jeunes de 15 à 24 ans de plus de 20 % dans l’Hexagone en 2018), mais on ne cesse d’entendre ces nouveaux arrivants exprimer leur plaisir de côtoyer des Québécois. Ça doit être vrai quelque part... Qu’est-ce qui nous rend si charmants, Zaz?

Il y a plus d’ouverture du cœur, constate-t-elle. Vous êtes plus en relation les uns avec les autres. En tout cas, en apparence. Tout le monde tutoie tout le monde. Ça, ça me va. Il y a le côté français, donc, et aussi la culture nord-américaine. Ici, je vois les gens parler aux SDF [sans abri]. Il y a peut-être moins de préjugés chez vous… Attention! Je ne crache pas sur la France. J’adore la France! C’est juste qu’il y a quelque chose de plus libre dans l’expression chez vous. 

Zéro discrimination

Zaz a depuis longtemps démontré qu’elle dit ce qu’elle pense. La langue de bois, ce n’est pas son truc. Elle est de cette génération de femmes et de cette génération d’artistes qui se font de plus en plus entendre. Pour elle, la discrimination, c’est tolérance zéro.

Il y a ce mouvement féministe qui se passe partout et je trouve que c’est très bien. Heureusement qu’il y a des femmes qui parlent haut et fort pour revendiquer le droit à l’égalité… Mais moi, tu ne peux pas me demander si je suis féministe. C’est comme si tu me demandais si j’étais pour la paix dans le monde… Je suis contre toute forme de discrimination. Que ce soit pour les enfants, pour tous les gens qui ne sont pas dans le "code" qu’on a défini : les homosexuels, les transgenres… En fait, n’importe qui. À partir du moment où quelqu’un se sent épanoui et heureux dans ce qu’il est, qu’est-ce que ça peut bien foutre à l’autre? 

Moi, mon cheval de bataille, c’est l’éducation. Redonner de vraies valeurs, de vraies bases aux enfants. Le respect de l’autre. Travailler ensemble et non pas avoir un esprit de compétition pour écraser l’autre. Et c’est ce que je dis dans mon spectacle.

Zaz

Si on veut que les enfants aillent bien, il faut vraiment que l’on apprenne à prendre soin de soi, croit la chanteuse. Savoir vraiment qui on est. Nous définir comme on veut et non pas dans le rêve de la société ou de nos parents. 

Français sans frontières

Si un artiste québécois francophone souhaite voir ses chansons se trouver un public à l'étranger, d’emblée, il pense à la France, à la Belgique ou à la Suisse. Bref, à l’Europe francophone. Ou à d’autres pays où l’on parle notre langue commune. Pas Zaz.

Non seulement elle séduit dans les pays francophones, mais ses chansons sont populaires dans des marchés où le français n’est pas une langue officielle ni même une langue seconde. Son album Zaz (2010) a été numéro un des palmarès en France et en Wallonie (Belgique), mais aussi numéro un en Pologne. Et il a atteint la troisième place en Allemagne, en Grèce, en Russie et en République tchèque.

Tous les pays nommés, ainsi que l’Autriche et la Région flamande (Belgique), ont vu l’un ou l’autre des disques de la Française se classer parmi les 10 premières positions des palmarès nationaux ou régionaux ces dernières années. Ce n’est quand même pas banal quand on pense que des tas d’artistes du Québec n’ont jamais pu percer en France… en raison de la barrière de l’accent.

Règle générale, ce ne sont pas des expatriés qui viennent à mes spectacles, explique Zaz. On a fait des concerts en Serbie, en Turquie, en Pologne, en République tchèque, et ce ne sont pas des Français qui sont venus. Même à New York, il y avait bien plus d’Américains et de Russes que de Français.

Par contre, ces gens apprennent le français avec mes chansons. Je me rends compte que partout dans le monde, il y a un amour de la langue française, de la culture française et de l’esprit français. Tu te rends compte en voyageant que la France rayonne beaucoup à l’international. Mais je ne sais pas si les Français réalisent vraiment ça.

Zaz

La France, c’est un vieux pays qui a une âme. C’est quelque chose de très fort, ajoute-t-elle.

Joignant le geste à la parole, Zaz s’empare de son cellulaire et le tend vers moi.

Un ami me contacte. Il est dans un café en Arménie. Il me dit qu’il hallucine. Et il m’envoie ça. Regarde.

La vidéo prise par l’ami en question montre une foule jeune et bigarrée avoir un plaisir fou pendant que Je veux joue à plein tube dans le café.

J’étais en Arménie l’an dernier pour le Sommet de la Francophonie. Il y avait 80 chefs d’État, mais j’avais l’impression d’être une star américaine, se rappelle-t-elle. J’hallucinais. Les gens avaient l’air tellement heureux, mais heureux de me voir… Je ne m’attendais pas du tout à ça. Écoute, j’ai vendu autant [de disques] à l’étranger qu’en France. Là, on est à plus de quatre millions.

Comme s’il fallait une preuve supplémentaire de l’intérêt pour la France sur l’échiquier mondial, l’incendie qui a ravagé une partie de la cathédrale Notre-Dame de Paris la semaine dernière a causé un choc qui s'est ressenti bien au-delà des frontières du pays.

Notre-Dame de Paris, c’est le symbole, c’est l’Histoire, c’est l’architecture », dit celle qui a consacré un album entier à la Ville Lumière en 2014. « Ce sont des gens qui ont construit ça. Derrière cette œuvre d’art, car c’est une œuvre d’art, ce sont de beaux humains qui l'ont construite. Cette cathédrale, c’est de la géométrie sacrée.

Paradoxes et contradictions

Dans Je veux, premier succès international de celle qui est née Isabelle Geffroy, on sentait l’affirmation de soi et le désir de vivre, avec ses phrases-chocs comme « Je veux d’l’amour, d’la joie, de la bonne humeur » et « Allons ensemble, découvrir ma liberté ». Le genre de chanson rassembleuse au possible.

Dans J’aime, j’aime, nouvelle chanson sur l’album Effet miroir (2018), on apprend à répétition que « J’aime, j’aime, la solitude parfois ». Comme quoi la Française a aussi ses contradictions. D’ailleurs, comment tranche-t-elle parmi les chansons qu’on lui propose? Que cela provienne de sa plume ou de celle des autres, il faut admettre que pas mal tout ce que chante Zaz semble lui coller à la peau.

Pour Demain c’est toi [une chanson sur la maternité à venir], je n’ai rien retouché, mentionne-t-elle. J’ai demandé à Gaël Faye de m’écrire un texte. On n’avait pas de thème défini, mais quand j’ai reçu la chanson, je me suis dit que c’était extraordinaire, parce que c’est exactement ce que je ressens… La chanson, c’était pour moi. Parfois, je retouche des mots. Dans J’aime, j’aime, j’ai retouché énormément, mais dans Mes souvenirs de toi [arrangée par Patrick Watson], j’ai juste changé la fin. La finale, c’était "Je ne peux t’oublier". J’ai changé pour "Je te laisse t’en aller" parce que je ne voulais pas un truc de dépendance.

Je voulais justement que ça soit les fantômes qu’on libère. Sinon, on ne peut pas vivre notre vie, ajoute-t-elle.

Mais il est vrai qu’il y a plein de paradoxes dans cet album. Je dis que le silence me fait peur, et en même temps, je l’aime ce silence. Ça dépend de ton état d’esprit. Si tu es angoissée, le silence prend une autre tournure. Par contre, quand tu es bien, le silence, il est plein d’autres choses. Nous sommes tous pleins de paradoxes et de contradictions. C’est pour ça que j’ai appelé le disque Effet miroir. Chacun d’entre nous est plein de facettes.

Un jour, j’ai parlé de ça à un journaliste et il a écrit que j’étais bipolaire. Putain! Moi, je suis juste intense. Je suis juste vivante. Quand je suis heureuse, je suis très heureuse. Quand je suis triste, je suis très triste, mais je ne suis pas bipolaire. On n’a pas tous la même intensité. On ne peut pas tout formater. C’est comme en France, mon image… Je dis non, je ne suis pas juste la fille de la rue. J’ai fait du rap, de la musique latine, du jazz, tout un tas de choses. Je suis multifacettes. J’ai envie de faire plein de choses.

Parlant de la rue, ce projet de comédie musicale annoncé l’an dernier où vous seriez Piaf, où en êtes-vous?

On en est toujours au stade de projet, répond-elle. Parfois, on fait des projets, on s’emballe et on fait d’autres projets en attendant. Techniquement, ce n’est pas mort, mais ce n’est pas signé non plus. 

Pas si grave. Avec 31 concerts de prévus dans neuf pays répartis sur trois continents d’ici au mois de septembre, Zaz n’a pas besoin d’être quelqu’un d'autre.

Être elle-même lui va très bien.

Zaz sera en spectacle au Centre Vidéotron, à Québec, le mercredi 24 avril, et au Centre Bell, à Montréal, le vendredi 26 avril.

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