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Obésité : quand les préjugés freinent l'accès aux soins de santé

Claudiane Samson a rencontré des participantes à un programme lutte à l'obésité
Claudiane Samson

Les spécialistes de l'obésité au Canada réclament que les gouvernements du pays reconnaissent l'obésité comme étant une maladie chronique.

Obésité Canada souhaite une telle approche pour donner aux patients un meilleur accès aux soins de santé et couvrir leurs frais de traitement au même titre que le diabète ou l’hypertension, par exemple.

Un homme est debout sur une balance à côté d'une femme qui prend des notes dans un cabinet médical.Le programme de traitement de l'obésité Weight Wise accueille jusqu'à 60 patients du Yukon par année à Whitehorse ainsi que dans certaines collectivités. Photo : Radio-Canada / Claudiane Samson

Cependant, aucun gouvernement n’a encore pris de position ferme, malgré la publication de lignes directrices de traitement en 2006 et la déclaration de l’obésité comme maladie chronique par l'Association médicale canadienne et par les associations semblables de la Saskatchewan et du Yukon.

Selon le directeur scientifique d’Obésité Canada, Arya Sharma, les personnes souffrant d’obésité sont traitées comme des « patients de seconde classe ».

L’un des plus grands problèmes, c'est que les professionnels de la santé n’ont généralement pas la formation nécessaire pour gérer l’obésité en grande partie parce qu’on la voit encore comme un problème de mode de vie qui peut être traité en mangeant moins et en bougeant plus. [Mais] de dire à un patient de manger moins, cela revient à dire à un patient déprimé de s’amuser.

Arya Sharma, directeur scientifique, Obésité Canada

Des préjugés qui persistent

Joanne Stewart, de Whitehorse, affirme avoir souvent entendu ses médecins dire qu'il suffisait de faire plus d’exercice et de diminuer ses portions, mais sans voir de progrès   « C’était des soirées de grosse faim et des exercices qui n'arrêtaient jamais non plus. »

Madeleine Girard, de la même ville, a aussi souffert du regard des autres, ce qui a retardé ses progrès. « Ma toxicomanie, c’est la nourriture, dit-elle. J’ai essayé toutes sortes de choses au fil de ma vie et puis, il n'y a rien qui a fonctionné en permanence. »

Une femme à l'extérieur sourit à la caméra.Madeleine Girard a réussi à perdre le tiers de son poids en un an grâce au programme Weight Wise qui traite les différentes causes de l'obésité. Photo : Radio-Canada / Claudiane Samson

Écoutez les entrevues de la journaliste Claudiane Samson au sujet de l'obésité morbide avec Madeleine Girard et Dre. Isabelle Gagnon

Tu vis avec beaucoup de honte, tu le sais, que tu es gros, tu le sais que tu as un problème. Je pourrais faire une analogie peut-être avec quelqu'un qui est alcoolique. Ces personnes-là souffrent énormément. L'alcoolisme, c'est une maladie, l'obésité, c'est une maladie.

Madeleine Girard

Toutes deux participent au programme Weight Wise du Yukon. Le programme propose à 20 patients par groupe, jusqu'à trois groupes par année, un accompagnement personnalisé de six mois par des professionnels de la santé : nutritionniste, infirmière, médecin, psychologue et kinésiologue. Une approche multidisciplinaire qui traite l’obésité comme une maladie avec un suivi à long terme.

Une femme et un homme sont assis devant une assiette montrant des portions de nourriture.Le programme Weight Wise offre un suivi individualisé pour chaque patient auprès de différents professionnels de la santé. Photo : Radio-Canada / Claudiane Samson

[Le but] c’est vraiment d’essayer de comprendre pourquoi je suis comme je suis parce que je ne lâche pas, je ne suis pas paresseuse, j’ai une bonne alimentation […] Avec ce programme-ci, j’aime beaucoup la partie psychologique, je trouve que ça fait déjà une grande différence parce que ça nous aide à avoir une belle image de nous-mêmes.

Joanne Stewart

Madeleine Girard a perdu 75 kilogrammes, soit le tiers de son poids, depuis janvier 2018 en apprenant à gérer ses émotions. Si l’obésité a une centaine de causes possibles, la psychologue du programme, Angela Newfeld, affirme qu'un grand nombre de personnes utilisent la nourriture pour compenser des traumatismes vécus à l'enfance.

Toutefois, s'il est possible d'éliminer la consommation d'alcool ou de drogues, la nourriture demeure un besoin vital et les patients doivent apprendre à consommer la nourriture différemment et lutter contre les fringales calorifiques.

Une femme prend des notes en regardant l'intérieur d'un frigo.« Il y a certains aliments que je ne peux plus manger et ça, il faut faire un deuil. Mais ce n’est pas grand-chose quand je pense que je vais pouvoir vivre un autre 30 ou 35 ans. » Photo : Radio-Canada / Claudiane Samson


Le cercle vicieux de l’isolement

L’obsession de la nourriture, une variante qui affecte certains patients souffrant d’obésité, occupait les pensées de Mme Girard à tout moment de la journée : « C’était tellement obsessif que ça en devenait intrusif. »

Tu vis énormément de culpabilité, de honte, de tristesse. Il y en a qui deviennent déprimés. Ça m’est arrivé aussi d’avoir des périodes de dépression et l'on se sent beaucoup retiré de la population du monde parce qu'on devient de plus en plus isolé. On n’est plus capable de faire grand-chose [en raison de son poids]. On s’isole de nos amis.

Madeleine Girard

Joanne Stewart aussi s'est, au fil des ans, de plus en plus confinée à la maison, évitant son reflet dans les miroirs.

Une femme soutit au soleil.Joanne Stewart rêve de pouvoir aller faire du vélo ou du ski avec ses enfants. « Ça fait 20 ans que je n’ai pas fait de ski de fond. » Photo : Radio-Canada / Claudiane Samson

Je me sens jugée parce que, quand on voit des gens qui ne sont pas minces, disons, les gens peut-être vont dire : "Fais plus d'exercices ou arrête d’être paresseuse", mais c’est pas le cas, c’est juste une image que le monde a et c’est pourquoi je restais à la maison, mais c’est fini. Je veux plus rester à la maison.

Joanne Stewart

Manque de recherches

Le Yukon détient l’un des taux d’obésité les plus élevés au Canada, soit 34,4 %. Le taux de personnes obèses est de 26,3 % dans le reste du pays, selon Statistique Canada. Il s’agit par ailleurs d’une augmentation marquée par rapport à 2014, lorsque le territoire affichait un taux d'obésité de 22 %.

Aucune recherche ne s’est encore penchée sur les causes d’une telle prévalence. Le plus récent Rapport sur la santé du Yukon affirme que les données à venir permettront d’établir une tendance.

Entre-temps, la liste d’attente pour participer au programme de traitement spécialisé et multidisciplinaire Weight Wise continue de s’allonger, étant actuellement de quatre ans et demi.

Une femme dans un cabinet médical sourit.La médecin spécialisée en obésité Isabelle Gagnon a parrainé avec succès la motion de l'Association médicale du Yukon en novembre 2018 pour désigner l'obésité maladie chronique. Photo : Radio-Canada / Claudiane Samson

La médecin Isabelle Gagnon est responsable du programme Weight Wise dont le taux de succès dépasse 80 % depuis sa mise en place en 2010. Le programme coûte annuellement 725 000 $, selon le ministère de la Santé et des Affaires sociales.

C’est préoccupant comme société. Les coûts reliés [au traitement de l’obésité] sont énormes. C’est donc un problème économique et problème social.

Isabelle Gagnon, médecin du programme Weight Wise

Les spécialistes sont toutefois d’avis qu’en tenant compte des coûts associés aux autres problèmes de santé engendrés par l’obésité, telle que l’arthrose, le diabète, l’apnée du sommeil ou l’hypertension, le manque de traitement et de prévention coûte encore plus cher au système de santé.

Une femme sur un vélo stationnaire dans un gymnase regarde par la fenêtre le paysage.Deux rêves motivent Madeleine Girard à poursuivre son programme de perte de poids: un voyage en kayak sur le fleuve St-Laurent et un voyage en Égypte. Photo : Radio-Canada / Claudiane Samson

Joanne Stewart espère que la médecine et le traitement de l'obésité s'amélioreront avec le temps.

J’ai 47 ans et, finalement, j’ai une solution. J’espère que, dans le futur, les enfants vont avoir la recherche pour expliquer pourquoi on est comme on est. J’espère qu’ils vont avoir les outils et l’appui du monde qui va à l'école de ne pas les juger, même au bureau. De leur donner une chance parce que c’est vraiment, dans le fond, une maladie.

Joanne Stewart

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