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L'arrêt Jordan et la détresse des avocats

Une juriste au palais de justice de Québec
Une juriste au palais de justice de Québec Photo: Radio-Canada / Maxime Corneau
Maxime Corneau

Dans les murs des palais de justice de la province, il s'agit d'un secret de polichinelle : de plus en plus d'avocats, en détresse psychologique, quittent temporairement la pratique. Si chaque départ a son lot d'explications, les conséquences de l'arrêt Jordan sont montrées du doigt par plusieurs.

L'arrêt Jordan a causé une commotion dans les cours de justice au pays. Le 8 juillet 2016, la Cour suprême du Canada a fixé des plafonds stricts pour le délai précédant la conclusion des procès. Au-delà, un accusé peut réclamer l'arrêt des procédures judiciaires.

Devant ces délais maximums, avocats et juges ont dû redoubler d’ardeur.

La détresse psychologique des juristes, l’avocate Marie-Christine Kirouack la côtoie au quotidien. Directrice au Programme d’aide aux membres du Barreau du Québec (PAMBA), elle a constaté une augmentation de 15 % des appels à l’aide en matière de santé mentale dans la dernière année.

« En janvier, on a eu un nombre record de 141 dossiers envoyés en thérapie, ce qui est du jamais-vu dans notre programme », lance d’entrée de jeu Mme Kirouack.

Selon elle, la pression subie par les avocats pour régler les dossiers au plus vite fait des victimes.

Il y a deux grands thèmes récurrents. [L'épuisement professionnel], un jour on se lève et on n’est plus capable de fonctionner, et beaucoup de syndromes anxieux.

Me Marie-Christine Kirouack, directrice du PAMBA

« Des ressources SVP »

L’avocat criminaliste de Québec, Félix-Antoine T. Doyon, voit régulièrement des collègues s’absenter du palais de justice de Québec. « C’est une réalité évidente. Il y a de plus en plus de collègues en arrêt de travail », affirme-t-il.

Pour le jeune juriste, l’arrêt Jordan fait nécessairement partie du problème, sans être le seul facteur.

Il explique que les tarifs octroyés aux avocats pour les causes d’aide juridique, qui représentent près de 80 % des dossiers, n’ont jamais été modulés à la hausse après l'arrêt Jordan, même si les avocats de la défense doivent travailler plus rapidement, quitte à abandonner certains dossiers.

« Aujourd’hui on ne peut plus reporter le dossier cinq, six ou sept fois. Ce n’est plus acceptable. Il faut dès le moment où l’on comparaît dans un dossier commencer à préparer la suite, et pour ça, ça nous prend des ressources », déplore Me Doyon, qui reçoit l’appui de l’Association des avocats de la défense de Québec dans sa sortie.

Je pense qu’assurément, on peut faire un lien entre la rigueur à laquelle on doit s’adonner devant les tribunaux [depuis l’arrêt Jordan] versus les ressources qui nous sont allouées en défense. C’est inacceptable.

Félix-Antoine T. Doyon, criminaliste

Questionnée sur cet enjeu d’ordre financier, l’attachée de presse de la ministre de la Justice Sonia LeBel a rappelé que des négociations sont en cours entre le Conseil du Trésor et le Barreau du Québec à ce sujet, et qu’aucun commentaire ne sera émis pour « respecter le processus en cours ».

Le palais de justice de QuébecLe palais de justice de Québec Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

Jeunes avocats en détresse

Au Jeune Barreau de Québec, qui représente les juristes ayant moins de 10 ans de pratique, la présidente Myralie Roussin estime aussi que l’arrêt Jordan fait des ravages, tant chez les avocats criminalistes que chez ceux de la poursuite.

Elle note toutefois que tous les dossiers de détresse ne peuvent être associés directement à l'arrêt Jordan et que d'autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte.

Depuis Jordan, les tribunaux nous demandent d’accélérer la procédure, d’être plus diligents dans nos façons de travailler et tant mieux. Mais ça fait une pression additionnelle sur nos épaules

Myralie Roussin, criminaliste et présidente du Jeune Barreau de Québec

Devant tous ces arrêts de travail qu’elle constate au quotidien, son organisation a mis en place un tout nouveau programme qui vient en aide financièrement aux avocats criminalistes en difficulté. Ce programme sera officiellement lancé en mai.

Grâce au projet Répit, les avocats en arrêt de travail pour des raisons de santé mentale pourront demander une aide financière afin de payer leurs frais fixes professionnels, le temps de quelques semaines.

« Ce qu’on veut faire c’est de donner un petit coup de pouce financier pour les aider dans cet arrêt de travail là », dit-elle.

Vous êtes un avocat et avez besoin d’aide ?

Programme d’aide aux membres du Barreau du Québec (PAMBA) : 1-800-747-2622

Justice et faits divers