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Les Attikameks, la nation qui s’occupe de ses enfants

Michaël Petiquay et Kathleen Michel se tiennent par la main. Le couple est passé par le Système d’intervention d’autorité attikamek et dit en ressortir grandi, plus confiant, plus fort.
Michaël Petiquay et Kathleen Michel se tiennent par la main. Le couple est passé par le Système d’intervention d’autorité attikamek et dit en ressortir grandi, plus confiant, plus fort. Photo: Radio-Canada / Marie-Laure Josselin
Marie-Laure Josselin

Les Attikameks de Manawan, Wemotaci et La Tuque ont développé leur propre système de protection de la jeunesse. Leur façon de faire pourrait devenir un modèle, alors que le fédéral a déposé un projet de loi visant à céder le contrôle de la protection de l'enfance aux communautés autochtones. Nous sommes allés voir comment cela se passe.

Michaël Petiquay et Kathleen Michel sont ensemble depuis 25 ans. Ils ont cinq enfants à La Tuque, dont Kaylee et Kane, qui jouent un étage plus bas avec leur grand-mère. Et ils ont aussi deux petits-enfants.

L’amour transparaît dans leurs échanges. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, explique Michaël, il était « en train de tout perdre ».

Michaël Petiquay et Kathleen Michel partagent un moment de complicitéMichaël Petiquay et Kathleen Michel, en grande complicité Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Longtemps policier, Michaël Petiquay a vu et vécu « des affaires dans les communautés » : suicides, mal-être, enfants qu’il allait retirer au nom de la DPJ… Il se racle la gorge et continue : « Je voulais noyer cette mémoire, cette douleur ».

Il ne se confie à personne, s’enferme et se met à consommer alcool et drogue. Sa femme aussi. À la maison, la tension est là, les enfants sont négligés. Un signalement est fait. Et le Conseil de la Nation atikamekw (CNA) leur propose cette « nouvelle manière d’aider », faite pour et par les Attikameks : le Système d’intervention d’autorité attikamek (SIAA), un système qui s'est peaufiné sur près de vingt ans. Depuis cinq mois, le CNA est complètement autonome en ce qui concerne la protection de sa jeunesse.

Constant Awashish, grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw dans son bureau à la Tuque.Constant Awashish, grand chef du Conseil de la Nation Attikamek. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Il y a beaucoup de similarités entre le système québécois et le SIAA. C’est un système qui intervient sur des jeunes, des familles, mais la méthode et l’approche sont différentes. Dans ce système, ce sont nous les experts.

Constant Awashish, grand chef du CNA

Le système attikamek s’appuie sur trois instances et utilise famille et communauté comme béquille pour se rétablir et avancer.

En moyenne, 132 dossiers sont traités chaque année par le SIAA. Près de la moitié sont pour négligence.

Le conseil de famille

Le système attikamek commence par un conseil de famille, auquel participent les proches. Le conseil se tient en cercle, avec une bougie au milieu et un « recueillement au créateur » pour débuter, afin de donner du courage. Tous doivent réfléchir sur leurs comportements et l’impact sur les enfants.

Alice Cleary, directrice de la protection sociale au Conseil de la Nation Attikamek Alice Cleary, directrice de la protection sociale au Conseil de la Nation Attikamek Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Dans le passé, les familles se mobilisaient de façon naturelle lorsque des problèmes survenaient à l’intérieur du foyer, explique la directrice de la protection sociale, Alice Cleary. « Le sens du conseil de famille est donc de remobiliser la famille ».

Pour que le SIAA fonctionne, la collaboration de tous est primordiale, et la participation est volontaire. Michaël a dû passer outre sa réticence de se faire aider, lui, l’intervenant. Et finalement, dans ce cercle restreint, les mots, la douleur, les remords sont sortis, en attikamek et en innu, les deux langues parlées par le couple.

On a commencé à parler de plus en plus de notre consommation, du fait qu’il fallait qu’on aille en thérapie et que c’était pas mal urgent. Parler en français n’aurait pas donné la même chose. On a pu exprimer ce qu’on cachait, avec plus d’émotion surtout; ça sortait. C’est ce qui nous a le plus aidés.

Kathleen Michel et Michaël Petiquay

Surtout, ils se sont sentis écoutés, respectés et « ça, c’est déjà gros », précise Kathleen.

Le reportage de Marie-Laure Josselin est diffusé le 21 avril à l'émission Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE.

Le SIAA mise sur des paroles en attikamek, car c’est la première langue de la très grande majorité des membres des communautés.

Les parents sont alors invités à proposer des solutions. Il s’agit d’une des clés de la réussite, car l’implication se fait dès le départ. En un peu plus d’un an, le couple s’est remis sur pied.

Michaël Petiquay et Kathleen Michel, et deux de leurs plus jeunes enfants: Kaylee et KaneMichaël Petiquay et Kathleen Michel, et deux de leurs plus jeunes enfants: Kaylee et Kane Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le cercle d’aidants

Un cercle d’aidants est aussi constitué pour aider le conseil de famille à aller de l’avant.

Pendant un an et demi, le SIAA a été dans la vie de la famille d’Alexandra Awashish. C’est sa fille qui « en avait besoin », car le système s’occupe aussi des jeunes en détresse ou qui ont des problèmes.

Le cercle était composé de personnes clés qui gravitent autour de la fille d’Alexandra : cousines, meilleurs amis, professeurs, voisine avec qui elle s’entend… Ils savent que l’enfant vit une période difficile, mais pas dans les détails. Quand ils la croisent dans la rue, « ils lui demandent comment ça va, et ça l’aide à en dévoiler un peu plus et donner peut-être des solutions », explique Alexandra.

Alexandra Awashish et deux animateurs jeunesse: Anthon Chilton Petiquay et Tifanny Volant-Pinette devant la maison des jeunes de WemotaciAlexandra Awashish et deux animateurs jeunesse: Anthon Chilton Petiquay et Tifanny Volant-Pinette devant la maison des jeunes de Wemotaci Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Avec le SIAA, on a pu faire des cercles de famille, des cercles d’aidants pour aider mon enfant à s’en sortir et ça a marché. [...] S’il y avait eu la DPJ, peut-être qu’elle ne serait plus avec nous, qu’elle serait encore marquée par des lacérations, parce qu’elle s’automutilait.

Alexandra Awashish

À quelques maisons de là, dans une grande cuisine de Wemotaci, Jeannette Boivin, tout en préparant des gâteaux pour le CPE, raconte être depuis longtemps une aidante pour sa communauté.

Dans le cercle d’aidants de ses enfants, Jeannette a troqué le chapeau de grand-mère pour devenir comme une mère pour ses petits-enfants, le temps que les parents se remettent sur pied. Cette position d’autorité n’a pas été facile, mais elle n’aurait rien changé, car elle assure avoir évité ainsi un placement par la DPJ en dehors de la communauté.

Jeannette Boivin, dans une cuisine, prépare des gâteaux pour une activité de la communautéJeannette Boivin de Wemotaci Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Avec le SIAA, il y a une certaine souplesse qu’il n’y a pas avec la DPJ, où il faut rencontrer les quotas; une chambre et un lit pour un enfant. Mais ici, beaucoup d’enfants partagent leur chambre avec leurs frères et sœurs.

Jeannette Boivin

« On parle réellement et officiellement des problèmes lors des conseils de famille. Pas nécessairement pour donner des remontrances, mais pour dire jusqu’où je peux aller dans mon aide. Et s’entendre sur des solutions », explique Jeannette Boivin.

Le conseil de sages

Au moins 90 % des dossiers sont réglés en conseil de famille. Mais si les parents ne veulent pas coopérer, s’il y a un problème, entre alors en jeu le cercle de sages, dernier recours avant la judiciarisation, sauf pour les cas lourds qui empruntent directement cette voie.

Composé de cinq hommes et de cinq femmes formés et nommés par Manawan et Wemotaci, le conseil de sages décide des solutions pour régler la situation, alors qu’en conseil de famille, les parents les proposent.

« On emmène les gens dans un élément naturel pour qu’ils soient à l’aise, dans le bois par exemple », explique Jean-Paul Échaquan, un sage de Manawan. Il précise que ce n’est pas un tribunal, mais que le conseil emprunte des pratiques ancestrales.

Jean-Paul Échaquan de Manawan fait partie du conseil de sages. Il est assis dans sa cuisineJean-Paul Échaquan, de Manawan, fait partie du conseil de sages qui aide en dernier recours les familles. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Nos grands-parents se mettaient en cercle et ne montraient pas du doigt celui qui avait fait un défaut. On parlait et puis la personne se sentait concernée. Le clan faisait le nécessaire, mais si cela ne suffisait pas, le chef allait chercher les autres clans pour se réunir et trouver une solution.

Jean-Paul Échaquan, membre du conseil de sages

Le sage précise que les parents n’ont pas vraiment de choix, sinon c’est la justice. Depuis la mise en place du SIAA, les cas de judiciarisation ont diminué de près de 80 %.

Le milieu attikamek avant tout

Toutes ces mesures ont un seul objectif : garder l’enfant dans sa culture. Dans la très grande majorité des cas, il reste désormais en milieu attikamek, dans sa famille, proche ou élargie. Et s’il faut le placer, le SIAA privilégiera une famille de la communauté.

Après avoir connu plusieurs familles d’accueil non autochtones, Noah Petiquay est allé chez les Bellemare-Verreault à Wemotaci il y a sept ans. Des années qui lui ont permis, explique-t-il, de connaître sa culture et d’apprendre l’attikamek « comme il faut, car c’est important pour notre culture de garder la langue active ».

La famille Bellemare-Verreault accueille des enfants placés par le Système d’intervention d’autorité atikamekw depuis une vingtaine d’annéesJocelyn Bellemare, Isabelle Verreault et leur famille … élargie à Wemotaci. Noah (à droite) est placé chez eux depuis sept ans. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Jocelyn l’a emmené dans des pow-wow et dans le bois. Il a aussi tenu, précise-t-il en jetant un regard affectueux au jeune de 17 ans, à ce que Noah garde un lien étroit avec son père, qui vit à Wemotaci.

Jocelyn Bellemare et Noah Petiquay, un jeune placé chez lui depuis sept ans, répètent avec le groupe lors du Pow-wow de Mashteuiatsh en 2017Jocelyn Bellemare et Noah Petiquay, un jeune placé chez lui depuis sept ans, lors du pow-wow de Mashteuiatsh en 2017 Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

On essaie d’expliquer aux enfants de ne pas trop juger leurs parents quand ils sont placés. Il y a les émotions, la colère; c’est normal. Mais on veut qu’ils comprennent que leurs parents ne seront pas toujours comme ça, qu’un jour ça va s’arrêter.

Jocelyn Bellemare, famille d’accueil attikamek depuis une vingtaine d’années

Bien sûr, il y a eu de « petits conflits » avec certains parents, « mais pas de quoi sauter dans un chaudron », précise Jocelyn. La proximité est un défi, reconnaît la directrice de la protection sociale, Alice Cleary. « Appliquer un interdit de contact est difficile à gérer, mais on explique et on dit que si tu ne respectes pas, on va le dénoncer à la police. Et nous l’avons déjà fait ».

Les défis

Les plus grands défis, reconnaissent les autorités attikameks, sont la pénurie de logements et la pauvreté, qui augmentent les problèmes sociaux. Parfois, cela contraint un jeune à quitter la communauté. Un choix difficile pour Jos-Sayan Petiquay, qui vit désormais en centre jeunesse à la Tuque. Le gaillard de 16 ans se sent loin de sa famille, du bois, de sa culture, mais loin aussi, précise-t-il, des tentations de consommation. Un sentiment partagé.

Jos-Sayan PetiquayJos-Sayan Petiquay Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Récemment, un jeune est arrivé au centre. Adopté par une famille non autochtone, il ne savait pas qu’il était attikamek et il a posé beaucoup de questions à Jos-Sayan. Ce dernier s’est mis à nouveau à se sentir loin de sa culture. Car si Jos-Sayan se retrouve pris entre deux réalités, une chose est sûre : il est fier d’être attikamek et « ça n’aurait pas pu être possible », s’il avait grandi comme l’autre jeune, dans une famille non attikamek.

Pour nous, c’est de garder le plus possible l’enfant entouré des siens et de sa culture, mais il faut comprendre que les problèmes sociaux n’ont pas disparu dans nos communautés [...]. Il n’y a pas de système parfait, mais le SIAA, qui est le reflet de notre culture, notre approche en résolution de conflit, est la meilleure solution actuellement.

Constant Awashish, grand chef du CNA

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le SIAA est un succès, mais pour que cela perdure, encore faut-il trouver du personnel qualifié autochtone en travail social qui parle la langue et comprenne la culture, et cela semble être l’un des principaux défis.

Au Canada, les enfants autochtones représentent 7,7 % de la population d’enfants au pays, mais ils comptent pour 52 % de ceux placés en famille d’accueil.



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