•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le boom du rock indigène au Mexique

Le groupe lors d'un concert à Guadalajara en 2016.

Sak Tzevul.

Photo :  Facebook / Sak Tzevul

Marie-France Abastado
Mis à jour le 

Les indigènes du Mexique peinent à se tailler une place dans une société qui a plutôt tendance à les marginaliser. Mais, s'il y a un domaine où ils s'illustrent, c'est en culture, plus particulièrement en musique et encore plus précisément dans le rock. Grand-angle sur le rock comme geste d'affirmation de la culture indigène.

Le rock indigène mexicain n’est pas nouveau, mais il connaît ces années-ci de plus en plus de succès auprès des jeunes, qu’ils soient indigènes ou pas. C’est particulièrement vrai dans l’État du Chiapas qui est un peu, pourrait-on dire, le berceau du rock indigène au Mexique.

Les précurseurs

« Mes frères, mon père et moi, on jouait dans un groupe de musique populaire pour des fêtes de village, raconte Damian Martinez, chanteur et guitariste du groupe Sak Tzevul. Mais moi, j’aimais le rock. Dans une fête, on a chanté un morceau de rock que nous avions composé en tsotsil. Et ça a commencé comme ça. »

Les membres de la famille Martinez constatent que leur prestation plaît, mais étonne le public. Ils décident donc de continuer dans cette veine.

Originaire du petit village de Zinacantan, au Chiapas, à quelques kilomètres de San Cristobal de las Casas, Damian Martinez est, avec ses deux frères, membre fondateur de Sak Tzevul. En 1996, c’est le premier groupe rock de l’État du Chiapas à chanter dans une langue indigène, le deuxième de tout le Mexique.

Damian Martinez lors d'un concert.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Damian Martinez, chanteur de Sak Tzevul.

Photo : Facebook / Sak Tzevul

« Ça a été difficile parce que personne ne faisait ça, ici, au Chiapas », affirme Damian. Bien sûr, il y avait des chants ancestraux ou des chants cérémoniaux en tsotsil, mais pas de chansons modernes.

« C’était étrange de le faire en rock. Mais c’était encore plus étonnant parce que dans mon village, on avait toujours traité ma famille de « Kaxlan », un terme péjoratif pour dire que nous étions des Métis, pas totalement indigènes. »

Moi, j’ai accepté que j’étais de Zinacantan, que j’étais de culture zinacantèque et que je devais chanter en tsotsil.

Damian Martinez, membre fondateur de Sak Tzevul

Le reportage de Marie-France Abastado est diffusé le 21 avril à Désautels le dimanche dans le cadre de la série Le Mexique, entre l'ombre et la lumière.

Le rock indigène, une affirmation culturelle

Chanter en tsotsil est bien sûr un geste d’affirmation culturelle et le faire avec du rock n’a rien de contradictoire. Les indigènes ne sont pas imperméables aux courants culturels qui traversent la société, comme on le croit encore trop souvent, dit le chanteur du groupe Sak Tzevul, Damian Martinez.

« Il y a beaucoup de problèmes de racisme et moi, je voulais en finir avec ça. Je ne me suis pas seulement proposé de me réaffirmer moi-même, mais de réaffirmer l’identité de mes concitoyens. Et le seul chemin, c’est la musique, le rock. »

Un membre du groupe tient une pancarte sur laquelle est écrit : "Avertissement : ce groupe chante en tsotsil".Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Lumaltok

Photo : Facebook / Lumaltok

En fait. Damian Martinez croit au pouvoir de la musique au-delà des catégories. « Est-ce que je suis indigène ou pas? Est-ce que je chante en langue indigène ou pas? »

Si on croit au principe de fraternité entre êtres humains, la musique, c’est quelque chose qui n’a pas de traduction.

Damian Martinez, membre fondateur de Sak Tzevul

Les influences

N’empêche, l’amour du rock est au cœur des motivations du chanteur et guitariste Damian Martinez et ses inspirations sont nombreuses. « Adolescent, j’ai écouté beaucoup de rock mexicain, par exemple El Tri ou Caifanes, tous ces groupes de rock urbain de la ville de Mexico. » Mais il y a eu aussi des groupes de rock classique comme Led Zeppelin ou Pink Floyd.

« Mais on était déjà plus vieux quand on écoutait ça, parce qu’il n’y avait pas Internet dans ce temps-là. Tu ne pouvais pas télécharger une chanson en quelques minutes et savoir ce qui s’écoutait à l’autre bout du monde. Il fallait que quelqu’un te prête ou te copie une cassette qui ne soit pas de musique ranchera ou nortena, ce qui jouait dans tous les villages du Mexique, dans toutes les radios, dans tous les villages. »

Damian Martinez raconte qu’à l’époque, il y avait beaucoup de préjugés à l’égard du rock. « Les gouvernements antérieurs au Mexique se sont chargés de diaboliser totalement le rock, de faire croire que le rock était une affaire de misérables, de drogués. Dans les années 90, aucune institution gouvernementale n’aurait financé la musique rock, encore moins en langue indigène. »

Le succès et la fierté

Sak Tsevul connaît néanmoins du succès. En 20 ans, le groupe a joué non seulement dans tous les coins du Mexique, mais aussi à travers le monde : en Europe, en Asie, aux États-Unis et au Canada.

Kenny RodriguezAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Kenny Rodriguez, amatrice de rock indigène et professeur de français à l’Alliance française de San Cristobal de las Casas.

Photo : Kenny Rodriguez

Mais pour les jeunes indigènes du Chiapas, c’est une autre fierté que Sak Tsevul éveille, comme le dit Kenny Rodriguez, elle-même Tsotsil et professeur de français à l’Alliance française de San Cristobal de las Casas. L’étonnement a été total lorsqu’elle les a vus pour la première fois au centre-ville de San Cristobal de las Casas.

« C’était la première fois que je voyais des gens jouer du rock avec leur costume traditionnel et en tsotsil. » Kenny se rappelle que les gens autour d’elle se moquaient, mais elle se reconnaissait comme tsotsil et était au contraire très fière. « Il faut montrer notre langue, notre culture sans nous sentir embarrassés. Eux ont eu un courage énorme. Je les admire tellement. »

L’amatrice de rock Kenny Rodriguez est comblée lorsqu’elle peut assister à des spectacles de groupes rock indigènes. Mais elle souhaite que plus de Mexicains apprennent à les connaître et à les apprécier.

C’est une manière de lutter contre le racisme. Je crois que c’est super important parce que ça va valoriser notre culture, notre langue et ça va changer aussi la vision des gens et notre propre vision de nous-mêmes.

Kenny Rodriguez, professeur de français à l’Alliance française de San Cristobal de las Casas

Les jeunes s’y mettent

Si Sak Tzevul est vu comme un groupe pionnier, depuis deux décennies qu’il tourne, il a fait beaucoup d’émules. En fait, le rock indigène connaît un véritable boom dans tout le Mexique.

Les jeunes de Lumaltok, eux aussi de Zinacantan, y participent. Julian Hernandez et Sergio Perez, chanteur et guitariste, ont l’agréable sentiment de contribuer à l’éveil culturel des jeunes indigènes.

Les trois musiciens portent des vêtements traditionnels pendant qu'ils pratiquent.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les membres de Lumaltok (de gauche à droite) : Sergio Perez, Carlos Arturo Juarez et Julian Hernandez.

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« Au début, on ne s’en rendait pas compte. Mais au fur et à mesure que le groupe avançait, dans les villages, les gens nous disaient que ça les motivait à faire des choses du même genre, en musique, en théâtre ou en littérature dans leur propre langue. Oui, on s’est rendu compte avec le temps que notre groupe avait un impact positif sur plusieurs aspects de la société. »

Que ce soit en jouant du rock ou du blues, qu’ils affectionnent aussi, les membres de Lumaltok souhaitent valoriser les cultures indigènes. C’est d’autant plus important, croient-ils, que la société mexicaine est encore très raciste.

« Si on parle tsotsil dans la rue, les gens pensent qu’on est en train de planifier de les attaquer, raconte Julian. Alors, c’est difficile de faire comprendre aux gens que les cultures et les langues indigènes ont de la valeur. Mais on y arrive peu à peu parce qu’il y a beaucoup de gens au Mexique –qu’ils soient indigènes ou pas– qui s’identifient à cette culture. »

Traverser les frontières

Mais même si les jeunes de Lumaltok sont satisfaits d’avoir donné des spectacles un peu partout au Mexique, ils souhaiteraient aujourd’hui, comme leur musique, traverser les frontières de leur pays.

« Nous avons pu voyager à différents endroits du Mexique. Nous sommes allés à Sonora, à Chihuahua, souvent à la ville de Mexico. Mais l’objectif, c’est de sortir et de faire écouter notre musique à plus de gens, donner des concerts dans d’autres pays, d’autres continents », lance Sergio.

Contrer le racisme

Montrer au monde entier, donc, que la culture indigène mexicaine est bien vivante, mais aussi ouverte sur l’extérieur, c’est le vœu des membres de Lumaltok. Celui du pionnier du rock indigène, Damian Martinez, c’est que le Mexique reconnaisse qu’il a encore beaucoup de chemin à faire pour contrer le racisme et la marginalisation des indigènes.

Damian Martinez devant un parterre de fleurs.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Damian Martinez, chanteur et guitariste de Sak Tzevul.

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« C’est triste, mais nous devons le reconnaître parce que, si on continue à le minimiser en disant :"Non, non, au Mexique nous ne sommes pas racistes, les Américains le sont. Non", on fait la même chose. On fait la même chose avec les migrants qui viennent d’Amérique centrale jusqu’ici. Nous agissons de façon raciste. »

Mais le Mexique doit faire plus que reconnaître que le racisme existe, il doit travailler à le combattre, soutient Damian Martinez, prendre acte que la société mexicaine est composée de plusieurs groupes et que tous doivent être respectés. « C’est ce qui manque au Mexique, ajoute-t-il, se reconnaître lui-même comme il est. Et c’est ce que doit faire ce nouveau gouvernement, ce que n’ont pas fait les anciens gouvernements, qui ont plutôt encouragé la marginalisation. »

Les défis du nouveau gouvernement

Le rôle du nouveau gouvernement sera de rééquilibrer la situation, affirme le chanteur et guitariste du groupe Sak Tzevul. « Il faut arroser toutes les plantes du jardin de façon égale. Un pays, c’est comme un jardin et tous doivent fleurir, toutes les fleurs de toutes les couleurs, pas seulement les rouges ou les blanches », dit Damian Martinez.

« Nous avons tous le droit de nous développer dans les arts, dans la sphère intellectuelle, sociale, politique, éducative et culturelle; et on ne doit pas être déprécié à cause la couleur de notre peau ou parce qu’on parle mal l’espagnol. C’est le temps, c’est l’heure que les choses soient différentes dans ce pays. »

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Société