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analyse

L’opposition vénézuélienne dans l’impasse

Une première cargaison d'aide de la Croix-Rouge est arrivée mardi à Caracas.
Une première cargaison d'aide de la Croix-Rouge est arrivée mardi à Caracas. Photo: Reuters / Stringer .
François Brousseau

Grosse semaine sur le front vénézuélien. La Croix-Rouge internationale est enfin arrivée, le 16 avril, à faire entrer un convoi d'aide humanitaire au Venezuela, le régime en place admettant finalement qu'il en a besoin, ce qu'il a longtemps nié jusqu'à l'absurde, devant la dramatique situation économique et sociale de son pays.

Un pays anciennement prospère, aujourd’hui réduit à la misère et à la mendicité, privé d’eau, de pain et d’électricité.

Au même moment, Ottawa annonce de nouvelles sanctions contre les dirigeants de Caracas : gel des avoirs et interdictions de visas et de transactions avec le Canada pour une quarantaine de têtes du régime en place.

De son côté, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, effectue une nouvelle visite en Colombie, à la frontière du Venezuela, pour « accentuer la pression », dit-il, contre le régime honni de Nicolas Maduro.

Encore un élément important des derniers jours : le samedi 13 avril, dans une (rare) entrevue accordée à un journal étranger, le Clarin de Buenos Aires, Juan Guaido, « président de l’opposition » désigné en janvier par l’Assemblée nationale, déclare qu’il écarte désormais clairement « toute intervention militaire de l’étranger » dans son pays.

Cela contredit totalement les accusations de Maduro, selon qui la mobilisation internationale, depuis trois mois, derrière ce « président fantoche de l’opposition », n’est en fait que le camouflage, sous des dehors « humanitaires », d’une invasion imminente que prépareraient les États-Unis.

Rien n’a fondamentalement changé depuis février

Beaucoup de « nouvelles », donc, sur le front. Et pourtant, rien ne semble avoir fondamentalement changé au Venezuela, depuis les jours de février où la moitié de la communauté internationale semblait décidée à en finir avec ce régime, multipliant les déclarations, initiatives humanitaires et réunions autour du Groupe de Lima dont fait partie le Canada, mais pas les États-Unis.

Fin avril 2019, Nicolas Maduro est toujours le président en fonction, tandis que l’opposition, rassemblée autour d’un « président alternatif », continue de piétiner, impuissante à changer la situation sur le terrain. Et ce, malgré l’appui de plus de 50 États étrangers et (sans doute) d’une majorité silencieuse de Vénézuéliens.

La vague qui semblait porter en février Juan Guaido et l’opposition vénézuélienne est aujourd’hui retombée, ou du moins en panne durable.

Le régime Maduro a eu beau présider à une épouvantable catastrophe économique dont il est largement responsable (on prévoit une récession de moins 25 % en 2019, du jamais vu dans le monde moderne), il se maintient contre vents et marées.

Économiquement, on n’a pas encore tout vu : l’effet des sanctions étrangères est resté mineur jusqu’à la fin 2018, mais depuis les annonces américaines de janvier 2019, cela pourrait changer. La paralysie nouvelle des échanges financiers et pétroliers entre le Venezuela et les États-Unis – qui, malgré toute l’hostilité verbale entre les deux pays, se poursuivaient jusqu’à l’an dernier – pourrait faire encore plus mal.

Le gouvernement, avec ses nombreux conseillers cubains sur place, se retranche et se cramponne. Un gouvernement bien armé, que l’élite militaire n’a pas abandonné (c’était l’espoir de l’opposition), et qui aujourd’hui est totalement mobilisé autour d’un objectif unique : sa propre survie.

Maduro profite aussi des erreurs de l’opposition vénézuélienne. Celle, par exemple, d’avoir trop laissé la parole à des Américains qui ont multiplié menaces et rodomontades, quitte à faire passer Guaido pour une « marionnette ».

La population appuie Guaido

Pourtant, Juan Guaido a des appuis substantiels dans la population du pays.

Selon une enquête effectuée en mars par la firme Datanalisis, si une élection sans fraude avait lieu demain (un gros « si »), opposant les deux hommes, le résultat serait écrasant. Guaido obtiendrait environ 80 % des suffrages, laissant 20 % à un Maduro accusé de façon crédible d’affamer la population, de saccager l’économie et de persécuter ses opposants.

Datanalisis est une firme vénézuélienne qui, depuis des années, a correctement prévu les résultats des élections et des référendums, notamment les victoires successives d’Hugo Chavez (la dernière, en 2012, par une marge relativement étroite), puis le virtuel « 50-50 » entre Henrique Capriles et Nicolas Maduro en avril 2013.

Cette présidentielle de 2013, puis l’élection législative de décembre 2015, qui avait vu la victoire d’une opposition unifiée, ont été les deux dernières consultations à peu près démocratiques dans ce pays, avant la grande dérive des années qui ont suivi : un régime de plus en plus dictatorial et militarisé.

Ce chiffre de 80 % de Vénézuéliens aujourd’hui opposés au régime paraît vraisemblable et digne de foi. Mais cette population, épuisée par sa simple survie au quotidien, n’est pas en état de se soulever et n’en a pas les moyens.

Ce qui fait que Guaido, avec une légitimité populaire réelle et des appuis étrangers considérables, reste impuissant à changer la situation sur le terrain. Ses appels aux forces de l’ordre, et spécifiquement aux généraux, pour qu’ils changent d’allégeance, sont restés inopérants jusqu’à ce jour.

Non à l’intervention militaire

Fait remarquable, Guaido vient de déclarer qu’il écartait toute intervention militaire de l’étranger. Pourtant, en février, il avait eu l’air, au moins un moment, d’être ouvert à cette idée.

Dans une récente interview au grand quotidien argentin Clarin, il dit explicitement non à une telle intervention.

Il explique d’abord qu’« il y a déjà une intervention militaire au Venezuela », bien réelle celle-là, et illégitime selon lui. « C’est l’intervention de la Russie et de Cuba, autorisée par Maduro. »

Il est connu que Cuba entretient au Venezuela des milliers de conseillers, qui exercent un contrôle étroit sur les services de renseignement et de sécurité.

À la question directe de Clarin : « Quelle est votre position concrète sur l'intervention militaire? » Guaido répond : « Nous n'avons jamais mis l'option militaire sur la table. Nous avons parlé de coopération internationale. C'est le régime de Maduro qui l'a fait. Le véritable scandale, il est là. »

Le bluff de Trump

Cette déclaration vient donner du crédit à ceux qui pensent – de façon plausible – que Donald Trump et Mike Pompeo bluffent lorsqu’ils disent, avec des trémolos menaçants dans la voix, que « toutes les options sont sur la table ».

En réalité, il n’existe probablement pas d’option militaire américaine crédible au Venezuela. Les conseillers et officiers du Pentagone savent qu’il s’agirait d’un désastre militaire, mais aussi diplomatique. Maduro n’a peut-être avec lui qu’une minorité, mais elle est déterminée à se défendre et est armée jusqu’aux dents.

Voilà pourquoi, malgré des appuis considérables, Juan Guaido et ceux qui L'épaulent sont aujourd’hui réduits à des gestes symboliques, dans une situation qui s’apparente de plus en plus à une impasse durable.

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