•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L’organisme caritatif de Léonie Tchatat n’a fait aucune dépense de charité en trois ans

Photo de Léonie Tchatat

Léonie Tchatat, directrice générale de La Passerelle-I.D.É

Photo : Radio-Canada

Natasha MacDonald-Dupuis

EXCLUSIF - Déjà éclaboussée par des allégations et des enquêtes visant La Passerelle-I.D.É, Léonie Tchatat est à nouveau questionnée sur la gestion de ses affaires par ses bailleurs de fonds, cette fois en lien avec sa fondation caritative, la Charité Léo. Selon des états financiers détaillés obtenus par Radio-Canada, la Charité Léo a rapporté n'avoir rien dépensé en activités charitables depuis sa création.

Radio-Canada a découvert qu’entre janvier 2015 et janvier 2018, la Charité Léo n’a effectué aucune dépense en activités charitables, même si l’organisme a reçu près de 210 000 $ en dons durant cette période et dépensé 144 177 $ en frais administratifs.

J’ai très rarement vu des organismes de bienfaisance au Canada rapporter 0 $ en programmes charitables et 100 % de leurs dépenses en frais administratifs, et ce, pour trois ans d'affilée.

Greg Thomson, directeur de la recherche pour Charity Intelligence Canada

Dans ses derniers états financiers, la Charité Léo a déclaré des revenus de 133 137 $, provenant en presque totalité de fondations privées. Toutes ses dépenses, soit 70 664 $, étaient liées à la gestion et à l'administration. Les états financiers pour l’année 2018, qui doivent être produits d’ici juin, ne sont pas encore disponibles.

Léonie Tchatat, une figure de proue de la francophonie ontarienne, n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue répétées. Son avocat n’a pas non plus donné suite à nos demandes. Par courriel, la porte-parole de La Passerelle-I.D.É, Kenza Bendjenad, a accusé réception de plusieurs de nos courriels qui précisaient la nature des allégations. Nous répondrons en temps et lieu, a-t-elle ajouté.

La charité léo a dépensé 0 $ en actions charitablesAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les détails concernant les dépenses de la Charité Léo en 2017 dans des documents de l'Agence du revenu du Canada

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

C’est une première sonnette d’alarme. Normalement, les frais administratifs viennent en appui à d’autres dépenses, qui elles permettent la réalisation d’activités liées à la mission de l’organisme, indique Marie-France Lebouc, professeure en éthique des affaires à l’Université Laval.

Mme Lebouc étudie notamment les organismes à but non lucratif et ne se rappelle pas avoir vu un cas pareil. Il faudrait un rapport d’activité détaillé, mais il ne paraît pas normal de voir qu’un organisme engage la totalité de son budget pour des frais.

Dans sa mission officielle, Charité Léo dit combattre la pauvreté en Afrique, maintenir un fonds pour financer d’autres organismes de bienfaisance et promouvoir l’éducation en fournissant des programmes de leadership au Canada. Sur son site web, la Charité Léo invite les gens à verser 100 $ pour parrainer un enfant en Afrique.

Toutefois, bien que la Charité Léo déclare travailler pour soulager la pauvreté en Afrique en fournissant des services de base, elle indique n’avoir dépensé aucun montant pour toute activité, tout programme ou tout projet à l’extérieur du Canada, et ce, dans tous ses rapports financiers. Dans ces mêmes rapports, elle déclare ne pas non plus avoir transféré de fonds à d’autres organismes, en dépit de ce qui est stipulé dans sa mission.

Le logo de la Charité Léo de Léonie Tchatat

Le logo de la Charité Léo de Léonie Tchatat

Photo : Twitter

Bailleurs de fonds

Fondations communautaires du Canada (FCF), le principal bailleur de fonds de la Charité Léo, se dit déjà très préoccupé par les allégations concernant Léonie Tchatat. La porte-parole, Geneviève Vallerand, dit qu’il est trop tôt pour commenter toute allégation au sujet de la Charité Léo, mais indique que FCF a contacté l’organisation pour demander des explications concernant ses dépenses. FCF a versé plus de 150 000 $ à la Charité Léo entre 2015 et 2018.

De son côté, la plateforme en ligne Benevity, qui facilite le transfert de dons entre de grandes fondations et de plus petits organismes de bienfaisance, dit avoir ouvert une enquête au sujet des états financiers de Charité Léo. Un total de 3000 $ a été versé par l'entremise de cette plateforme à la Charité Léo en 2017 et en 2018 par la Fondation canadienne de dons en ligne, dans le cadre d’un programme qui encourage les employés d’un organisme de charité à faire du bénévolat.

Nous avons décidé de suspendre temporairement cet organisme de notre base de données en attendant la résolution de notre enquête interne.

La porte-parole de Benevity, Andrea Davis-Yue

Le président de la Fondation Metcalf, qui a versé 42 533 $ à la Charité Léo, indique qu’il a demandé une réunion d’urgence avec Mme Tchatat, même si son organisme a cessé de verser des fonds à la Charité Léo il y a plus d’un an. Nous suivons les allégations troublantes dans les médias, explique Sandy Houston.

Enfin, Simone Dalton, la directrice des communications de la Toronto Foundation, indique qu’à la lumière de ces informations et des allégations concernant La Passerelle-I.D.É, des vérifications seront faites si la Charité Léo demande du financement additionnel. Nous avons mis une note au dossier de cet organisme de bienfaisance dans notre système, dit-elle. La Toronto Foundation a versé un total de 30 000 $ à la Charité Léo.

Mme Tchatat est déjà sous les projecteurs depuis la publication d’une enquête du Toronto Star, qui soutient entre autres que son organisme, La Passerelle-I.D.É, aurait créé un programme fictif pour aider les prostituées à s’en sortir. Elle qualifie ces allégations de « fausses ». Radio-Canada n’a pu indépendamment vérifier les allégations du Toronto Star.

La province, la Ville de Toronto et le gouvernement fédéral ont ouvert des enquêtes sur les dépenses de La Passerelle-I.D.É et au moins une membre du conseil d’administration a remis sa démission.

Enquête de l’Agence du revenu réclamée

Selon le directeur de la recherche de Charity Intelligence Canada, Greg Thomson, l’Agence du revenu du Canada devrait ouvrir une enquête sur les activités de la Charité Léo. Je vois plusieurs drapeaux rouges. Les enquêtes déjà existantes envers La Passerelle-I.D.É sont un fort indicateur, en plus du fait qu’ils n’ont rien dépensé en actions caritatives, dit-il.

Il ajoute qu’en 2017, la Charité Léo a reçu plus de 100 000 $ en dons. Normalement, au-dessus de ce cap, l’organisme doit soumettre des informations financières beaucoup plus détaillées en remplissant la Section 6 du formulaire T3010 de l’Agence du revenu. Est-ce un oubli administratif? C’est un détail inquiétant lorsqu’on considère les autres éléments, dit-il.

Un homme dans la quarantaine

Greg Thomson, directeur de la recherche chez Charity Intelligence, enquête sur les activités des œuvres de bienfaisance canadiennes.

Photo : CBC

Contactée par Radio-Canada à ce sujet, l’Agence a répondu ne pas pouvoir commenter ces informations. L’Agence ajoute qu'elle prend au sérieux toute allégation de non-respect des lois fiscales. Par conséquent, tous les indices que reçoit l'Agence sont examinés pour déterminer s'il y a eu inobservation de la loi. Cependant, l’Agence ne peut pas fournir de commentaire ou de mise à jour sur les indices reçus ou les mesures prises en réponse à un indice, indique le porte-parole Alexandre Igolkine. La Charité Léo figure sur la liste des organismes en règle auprès de l'Agence du revenu du Canada.

Conflit d’intérêts?

La présidente du conseil d’administration de la Charité Léo est la nièce de Mme Tchatat, Lydie Fagnia, qui a refusé notre demande d’entrevue.

Dans les documents obtenus par Radio-Canada, Mme Fagnia est domiciliée à la même adresse que Mme Tchatat, une maison du quartier Rosedale à Toronto. Pourtant, en vertu des règlements de l’Agence du revenu, pour éviter les conflits d’intérêts, le président du conseil d'administration d’une fondation ne doit pas avoir de lien privilégié avec les dirigeants.

Fatoumata Dembelé, une autre membre du conseil d'administration, est une ancienne employée de la Passerelle-I.D.É. Elle n’a pas répondu à notre demande d’entrevue. Selon les documents de l’Agence du revenu, la troisième membre serait une certaine Fatou Benneth. Radio-Canada n’a pas été en mesure de l’identifier ou de la contacter.

Selon Greg Thomson de Charity Intelligence Canada, l’Agence du revenu devrait se pencher sur ces informations, puisqu’il pourrait y avoir conflit d’intérêts. Est-ce qu’il y a une bonne raison pour laquelle sa nièce serait la présidente? Est-ce qu’il s’agit d’un lien privilégié avec les dirigeants? La question se pose, dit-il.

Une jeune femme

Lydie Fagnia, en entrevue avec Radio-Canada en 2016

Photo : Radio-Canada

Selon la professeure d’éthique Marie-France Lebouc, il ne s’agit pas automatiquement d’un conflit d’intérêts, mais elle ajoute que compte tenu du contexte il serait très difficile de justifier ce choix. Il faudrait d’abord prouver, explique-t-elle, que la Charité Léo n’a trouvé personne d’autre ayant les compétences nécessaires pour occuper ce poste.

L’organisme est installé dans la métropole torontoise. On sait que les compétences ne manquent pas. De plus, les deux personnes en question indiquent habiter à la même adresse. Là, ça commence à être plus difficile à expliquer. Et si on met ça en rapport à la structure des dépenses, alors là nous sommes en présence de plusieurs indices inquiétants.

Ex-employées de la Charité Léo

Une ex-employée a confirmé à Radio-Canada n’avoir organisé qu’un seul événement de charité pendant les trois ans de son emploi à la Charité Léo. Il s’agirait d’un camp de leadership pour jeunes femmes francophones organisé dans la région de Muskoka en 2017.

À ma connaissance, seul un projet a été financé.

Ancienne employée de la Charité Léo

Radio-Canada a accepté de ne pas divulguer le nom de cette ex-employée, car elle craint des répercussions professionnelles dans le milieu de la francophonie ontarienne.

Durant cette période, l’ex-employée occupait un poste en parallèle à La Passerelle-I.D.É., qui lui versait la totalité de son salaire. Elle dit avoir aussi organisé deux activités de financement pour la Charité Léo, commanditées par RBC Banque Royale. Elle a quitté ces emplois vers le milieu de 2018. Bien qu’ils constituent deux organismes différents, la Charité Léo et La Passerelle-I.D.É. ont la même adresse.

Radio-Canada n’a pas été en mesure de déterminer combien d’argent a été dépensé en activités charitables après janvier 2018, puisque ces états financiers ne sont pas encore disponibles. Sur sa page Facebook, la Charité Léo a fait la promotion de trois ateliers destinés aux femmes francophones à Toronto en 2018 et un autre en 2019, notamment une activité de maquillage pour le bien-être.

L’ex-employée confirme par ailleurs avoir profité de plusieurs billets de spectacle distribués par Léonie Tchatat. Ceux-ci étaient destinés à des enfants dans le besoin, mais l’ex-employée dit ne pas en avoir été informée à l’époque.

L’ex-employée n’a pas voulu commenter davantage les allégations contre La Passerelle-I.D.É, mais a ajouté qu’il est important de faire des recherches.

Une autre ex-employée de la Charité Léo jointe par Radio-Canada a refusé de commenter l’affaire, mais a dit avoir organisé des événements pour faire connaître la Charité Léo auprès du public, sans préciser s’il s’agissait d’activités charitables ou promotionnelles.

Radio-Canada a également accepté de ne pas divulguer le nom de cette autre ex-employée, pour le même motif.

Léonie Tchatat au micro

Léonie Tchatat présidente de La Passerelle I.D.É, une association liée à Campagne 2000

Photo : Radio-Canada / Cristèle Magnout

Finances en 2015 et 2016

En 2015, la Charité Léo a déclaré n’avoir reçu aucun don dans sa déclaration auprès de l’Agence du revenu. Pourtant, selon les informations fournies à Radio-Canada par l’Agence du revenu, Fondations communautaires du Canada aurait versé 30 000 $ à l’organisme cette année-là. Les seules dépenses de la Charité Léo cette année-là ont été pour des honoraires de professionnels et de consultants, pour un total de 5454 $.

En 2016, la Charité Léo a déclaré avoir reçu 78 218 $. Pourtant, la Fondation Metcalf et Fondations communautaires du Canada ont versé un total de 129 408 $ à l’organisme cette année-là, selon les mêmes informations fournies par l’Agence du revenu. La Charité a dépensé 68 059 $, dont 24 616 $ en honoraires et 30 000 $ en frais d’immeuble, même si la Charité a ses bureaux à la même adresse que La Passerelle-I.D.É.

Radio-Canada a demandé des explications à Léonie Tchatat concernant ces montants, mais n’a pas reçu de réponse.

Toronto

Engagement communautaire