•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Tempête au Salon du livre de Québec : une gestion critiquée depuis 15 ans

Le Salon du livre de Québec se tient du 10 au 14 avril 2019.

Le Salon international du livre de Québec est au coeur d'une controverse

Photo : Radio-Canada / Alice Chiche

Alexandre Duval

La controverse au Salon international du livre de Québec (SILQ) a éclaté il y a 24 heures à peine, mais elle se préparait depuis très longtemps. Au milieu des années 2000, des administrateurs du Salon avaient tenté de tirer la sonnette d'alarme, sans succès.

« Non, je ne suis pas surpris, lance Denis De Belleval au sujet des révélations concernant le président-directeur général du SILQ, Philippe Sauvageau. Quand j’étais administrateur [du Salon], j’avais constaté qu’il y avait des problèmes de gouvernance. »

Mardi matin, Philippe Sauvageau a été relevé temporairement de ses fonctions. La veille, Le Journal de Québec rapportait qu’il avait voyagé au Bénin à 9 reprises au cours des 12 dernières années. Le total de ses dépenses : plus de 30 000 $, aux frais du SILQ.

Philippe Sauvageau, président du SILQ, nous montre les oeuvres reliées qui ornent habituellement les bibliothèques de son bureau. Un homme vieillissant tient un livre rouge.

Philippe Sauvageau, président du SILQ, nous montre les oeuvres reliées qui ornent habituellement les bibliothèques de son bureau.

Photo : Radio-Canada / Anne-Josée Cameron

Selon nos informations, le PDG de 79 ans ne produisait aucun rapport de ses missions à l’étranger; il faisait de simples comptes rendus verbaux à son conseil d’administration.

Denis De Belleval n’a jamais eu connaissance de ces voyages au Bénin, puisqu’il a démissionné du C. A. au milieu des années 2000. Or, « les règles de gouvernance ordinaires […] n’étaient pas respectées » déjà à l’époque.

« Quand j'ai voulu justement tenir tête à M. Sauvageau, le conseil d'administration [du Salon] ne m'a pas appuyé. C'est pour ça que je suis parti! », dit-il. Deux autres administrateurs ont aussi claqué la porte.

Dans un organisme, si le président du conseil et les autres membres du conseil d'administration disent : "Tout est parfait. M. De Belleval, vous posez trop de questions", eh bien, vous vous en allez! C'est ça que j'ai fait. Je m’en suis allé sur la pointe des pieds et j'ai fermé la porte doucement.

Denis De Belleval, ex-administrateur du SILQ

M. De Belleval ne doutait pas des compétences de M. Sauvageau, mais bien de toute la gouvernance de l’organisme.

Denis De Belleval, ex-administrateur du Salon international du livre de Québec

Denis De Belleval, ex-administrateur du Salon international du livre de Québec

Photo : Radio-Canada

C’est pourquoi il s’étonne de voir l’actuel président du C. A., John Keyes, remplacer temporairement M. Sauvageau comme PDG le temps que la lumière soit faite sur cette affaire.

« Le problème est avec le président du conseil et avec le conseil d'administration, pas seulement avec M. Sauvageau! C'est un ensemble, ça! », tonne-t-il.

M. Keyes a décliné la demande d’entrevue de Radio-Canada, mardi matin.

Le milieu du livre grince des dents

Dans le milieu du livre, la gestion de Philippe Sauvageau suscitait aussi un certain mécontentement. Diverses personnes rapportent que le PDG du SILQ semblait moins intéressé par les auteurs locaux que ceux venus de l'étranger.

« Il y a eu par les années passées des grincements de dents lorsque le Salon annonçait un invité international pour un salon local et québécois », raconte Antoine Tanguay, président des Éditions Alto.

Antoine Tanguay, président des Éditions Alto, lors d'une entrevue à Québec

Antoine Tanguay, président des Éditions Alto

Photo : Radio-Canada

Bien qu’il souligne l’excellent travail des employés du SILQ, M. Tanguay rapporte que plusieurs auteurs pestaient contre certaines positions du PDG. Par exemple, le SILQ est le seul salon au Québec qui ne rémunère pas les auteurs qui participent à une table ronde.

Les révélations concernant les dépenses de M. Sauvageau créent donc d’autant plus de frustration chez les auteurs qui ne demandaient qu'à être payés comme dans les autres salons.

De voir qu'il y aurait peut-être eu un financement un peu "croche", c'est sûr que ça peut être très frustrant pour les auteurs.

Antoine Tanguay, président des Éditions Alto

Deux salaires

Depuis environ 20 ans, M. Sauvageau cumule deux emplois. Selon nos informations, son salaire au SILQ s’élève à environ 65 000 $ par année. À cela s’ajoutait son salaire de directeur de la bibliothèque de l’Assemblée nationale de 2001 à 2011.

Radio-Canada a pu confirmer qu’il empochait alors le salaire maximal d’un cadre 1 dans la fonction publique, ce qui correspond aujourd’hui à 156 000 $.

Son salaire était toutefois réduit pendant les périodes intensives du SILQ. La moitié de sa rente de retraite, reçue pour ses années de service dans le secteur public québécois, était aussi déduite.

Après avoir quitté l'Assemblée nationale, Philippe Sauvageau est devenu chef de direction de Services documentaires multimédia (SDM), en 2012. Il y empoche environ 75 000 $ par année, selon nos informations.

L’organisme SDM étant situé à Montréal, M. Sauvageau doit donc faire la navette pour assurer son rôle avec le SILQ.

Rendre des comptes

Mardi, la ministre de la Culture et des Communications n’a pas voulu dire si le conseil d’administration du SILQ devrait démissionner. Nathalie Roy a toutefois dit trouver la situation très préoccupante.

Je veux savoir ce qui s'est passé avec cet argent. Je veux des réponses. Toute personne qui reçoit de l'argent du public doit faire attention à cet argent-là. Ce n'est pas son argent pour son simple plaisir. Oh que non! C'est l'argent des citoyens.

Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications

La Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et la Ville de Québec, qui financent respectivement le SILQ à hauteur de 107 500 $ et 60 000 $, ont aussi évoqué leur désir de suivre ce dossier de près.

Chaque année, le SILQ reçoit près de 300 000 $ en subventions, soit environ le tiers de ses revenus.

L’ex-administrateur Denis De Belleval croit qu’il est temps « que le gouvernement se réveille et mette de l’ordre » dans les organismes comme le SILQ, qui reçoivent beaucoup d’argent public.

« Je ne crois pas que M. Sauvageau soit parti avec le million dans ses poches. La question n'est pas là », dit-il.

« Mais c'est révélateur d'une situation qui existe un peu partout dans ces organismes-là où le gouvernement donne de l'argent et personne au fond ne regarde comme tout ça est géré. Ça n'a pas d'allure. »

Livres

Arts