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analyse

La Réserve fédérale, sous l’influence du président Trump?

Le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell, s'adresse aux journalistes à la Maison-Blanche.
Le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell, s'adresse aux journalistes à la Maison-Blanche. Photo: Reuters / Carlos Barria
Gérald Fillion

La pression de Donald Trump sur la Réserve fédérale américaine pourrait-elle faire dévier la banque centrale de sa politique monétaire? Les attaques du président contre le grand patron Jerome Powell et sa volonté de nommer des proches au sein du conseil des gouverneurs de la Fed sont-elles des gestes inquiétants et dangereux pour l'économie?

Le président de la Réserve fédérale est sans équivoque : il fait son travail, peu importe les opinions du grand patron de la Maison-Blanche. Non seulement il n’entend pas démissionner, mais la banque centrale, disait-il le 10 mars dernier, va toujours « prendre ses décisions en s’appuyant sur ce que nous pensons être dans l’intérêt du peuple américain. »

Donald Trump affirme que la croissance économique aux États-Unis serait plus forte si la Réserve fédérale n’avait pas augmenté ses taux d’intérêt en 2018, les faisant passer d’une fourchette de 1 % à 1,25 % en décembre 2017 à une fourchette de 2,25 % à 2,5 % en janvier 2019.

Il oublie de mentionner que les guerres commerciales qu’il crée depuis son accession au pouvoir sont régulièrement citées par les économistes pour expliquer le ralentissement économique mondial en cours. Il ne vise, dans son propos, que la Réserve fédérale.

« Si la Fed avait bien fait son travail, ce qu’elle n’a pas fait, a écrit le président Trump sur Twitter la fin de semaine dernière, le marché boursier aurait ajouté de 5000 à 10 000 points supplémentaires et le PIB aurait largement dépassé 4 % au lieu de 3 %... avec pratiquement pas d’inflation. Le resserrement quantitatif a tué la croissance, on aurait dû faire exactement le contraire! »

La Fed, la bourse et l’économie

Décortiquons cette déclaration. D’abord, il est clair que les hausses des taux d’intérêt ont eu un effet décélérateur sur les marchés, le président Trump a raison ici de penser que les marchés auraient peut-être crû davantage. Difficile de chiffrer la hausse toutefois et d’affirmer avec une telle autorité que la bourse aurait progressé, n’eût été une politique différente de la Fed.

La Fed a envoyé des signaux plus forts en octobre 2018 en faveur de hausses de taux. Or, la bourse carbure à l’injection et à la liquidité financières dans les marchés boursiers. Et un resserrement monétaire, qui se traduit par une hausse de taux, tend plutôt à ralentir l’économie.

Cela dit, pourquoi la banque centrale resserre-t-elle sa politique? Pour éviter une flambée de l’inflation, ce qui peut conduire à une récession, à une chute de consommation et à une hausse du chômage. La Fed cherche aussi à « normaliser » ses taux d’intérêt afin de se donner une marge de manoeuvre en cas de ralentissement économique futur. Les taux sont historiquement très bas et la Réserve fédérale, comme les autres banques centrales du monde, cherche à rééquilibrer l’approche monétaire.

Ensuite, la croissance économique à plus de 4 %, c’est le fantasme que le président entretient depuis son accession au pouvoir. Aucun économiste n’a prévu dans les dernières années et ne prévoit une telle hausse du PIB aux États-Unis. La baisse d’impôt du président a fait grimper la croissance annualisée à 4,2 % au 2e trimestre 2018, mais l’effet fiscal d’une grosse réduction d’impôt est court et momentané. En réalité, la croissance s’est limitée à 2,9 % en 2018 aux États-Unis, à 2,2 % en 2017. On est dans les mêmes taux que sous la présidence de Barack Obama, à 2,5 % en 2014, 2,9 % en 2015 et 1,6 % en 2016.

À propos de l’inflation, le taux a frôlé les 3 % l’été dernier. Il n’est pas anormal dans un tel contexte de voir la Réserve fédérale hausser ses taux d’intérêt. Encore une fois, les économistes prévoyaient des hausses de taux compte tenu de la croissance du PIB, la hausse de l’emploi et la montée de l’inflation.

Le souffre-douleur du président

Maintenant, le président des États-Unis cherche des sources de stimulation économique à un moment où le cycle de croissance arrive à sa fin. Ça fait dix ans que les États-Unis sont en croissance et que la bourse est dans un marché haussier. Est-ce qu’une récession s’annonce, est-ce que c’est simplement un ralentissement de l’économie qui est en cours ? On verra.

Le président Trump a trouvé son souffre-douleur pour expliquer la progression moins rapide de l’économie américaine : c’est Jerome Powell, celui-là même qu’il a nommé à la tête de la banque centrale des États-Unis. Il l’a nommé, mais il ne peut pas le congédier. Il le critique vertement aujourd’hui, mais le président de la Fed demeure concentré sur le travail qu’il doit faire, tentant de ne pas se préoccuper de ce président tonitruant qui ne respecte pas les règles habituelles qui encadrent l’indépendance de la Fed du pouvoir politique.

Alors, Donald Trump a trouvé une autre stratégie : celle de nommer des gens qui pensent comme lui au conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale. Il a proposé deux nominations. Le premier, c’est Stephen Moore, un commentateur économique conservateur, critique de la politique monétaire de la Fed, critique également de l’intervention de la banque centrale au cours de la crise financière de 2007 à 2009 visant à soutenir et à stabiliser l’économie.

Ensuite, le président veut avoir Herman Cain à la table de la Réserve fédérale, un homme d’affaires qui était dans le secteur de la pizza jusqu'à tout récemment, proche de la mouvance du Tea Party dans le Parti républicain.

La position de ces deux hommes sur le travail de la Réserve fédérale est troublante. La FED a tenté de stabiliser le système financier international à un moment où l’économie croulait, où des millions d’emplois disparaissaient, où des centaines de milliards de dollars d’épargne s’envolaient. Si le monde financier devait être tenu responsable de la crise, la Réserve fédérale fait certainement partie des institutions qui ont freiné la saignée et aidé au redressement.

L’indépendance des institutions

« Je suis certainement préoccupé par l'indépendance des banques centrales dans d'autres pays [...] surtout dans la plus importante juridiction mondiale », a dit Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, en fin de semaine dernière.

Cela dit, il serait étonnant que la Fed baisse ses taux à une époque où l’économie est toujours en croissance, avec un chômage sous les 4 %. Baisser les taux pour faire plaisir au président des États-Unis serait une abdication de l’indépendance de la Réserve fédérale.

Dans une entrevue à RDI économie le 5 avril, l’économiste Clément Gignac rappelait ceci : « on a déjà vu ça, ce film-là! Reculons dans les années 80, lorsque Ronald Reagan avait renouvelé le mandat de Paul Volcker [à la tête de la Réserve fédérale], il y a eu une série de nominations par la suite, des gens qui venaient de l’extérieur du réseau. Et on a eu une situation où M. Volcker a été mis en minorité dans une décision de la Réserve fédérale. [...] Je ne m’inquiète pas outre mesure, mais clairement, M. Powell devra regarder dans son rétroviseur parce qu’il y aura peut-être des voix discordantes autour de la table. »

Jusqu’à 19 personnes peuvent faire partie du conseil de politique monétaire à la Réserve fédérale. Une douzaine sont nommées par les banques centrales régionales.

Indicateurs économiques

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