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Québec face au défi de restaurer les églises tout en les protégeant

L'intérieur de la basilique Notre-Dame.
Certaines églises comme la basilique Notre-Dame, à Montréal, sont de véritables bijoux patrimoniaux. Mais comment les conserver, à une époque où le clergé n'a plus les mêmes moyens financiers qu'autrefois? Photo: Radio-Canada / Ivanoh Demers
Hugo Prévost

Le violent incendie qui a ravagé la charpente de la cathédrale Notre-Dame de Paris remet à l'avant-scène la question de la protection du patrimoine religieux d'ici, y compris la basilique Notre-Dame, touchée par un incendie en 1978. S'il existe une volonté de s'assurer qu'aucun lieu de culte ne soit la proie des flammes, tous ne s'entendent pas sur les solutions à adopter pour assurer la protection de ces églises tout en préservant les édifices patrimoniaux.

Faut-il reconstruire à l'identique ou moderniser les bâtiments pour que ceux-ci répondent aux normes en matière de protection contre les incendies? Divers spécialistes, responsables et organismes ménagent tant bien que mal la chèvre et le chou sur fond de désaffection des lieux de culte et de contraintes budgétaires.

« Ce sont les églises les mieux classées qui obtiennent le plus de subventions », reconnaît d'emblée Gilles Lavigne, économe diocésain du diocèse de Valleyfield.

La basilique-cathédrale Sainte-Cécile, située dans cette municipalité au sud-ouest de Montréal, a été la proie des flammes en 2002, en raison de travaux de rénovation. Une situation qui s'apparente au drame de Notre-Dame de Paris, où la thèse de l'accident est pour l'instant celle qui est retenue.

Près de deux décennies plus tard, les travaux de restauration et de reconstruction se poursuivent à Valleyfield.

« Un peu à l'image de ce qui s'est produit [à Paris], le feu a éclaté dans l'entretoit. Dans la cathédrale, les poutres étaient pratiquement centenaires. Le toit ne s'est pas effondré chez nous, la structure était toujours là, mais toute l'enveloppe a brûlé à l'intérieur », a rappelé M. Lavigne.

« Nous avons dépensé presque 15 millions de dollars, et nous pensons qu'il reste encore 4 ou 5 millions au cours des prochaines années. »

Certains dégâts sont irréparables, souligne-t-il, dont des vitraux créés par un artiste décédé depuis.

Il s'agissait du deuxième incendie majeur à frapper l'église, après un premier sinistre en 1933. C'est d'ailleurs à la suite de cet incendie qu'on a décidé de construire une voûte antifeu en ciment, ce qui a permis de circonscrire le sinistre de 2002 au toit.

« Par contre, en essayant d'éteindre les flammes [en 2002], l'eau s'est infiltrée, le ciment est devenu poreux, cela s'est mis à couler à l'intérieur de l'église... Je crois que nous avons passé deux ans à faire fonctionner des déshumidificateurs 24 heures par jour », a ajouté M. Lavigne, avant d'indiquer que cette infiltration d'eau a par la suite créé son propre lot de problèmes qui ont nécessité des travaux de l'ordre de plusieurs millions de dollars.

Québec face au défi de restaurer les églises tout en les protégeant

La basilique Notre-Dame, un des bâtiments les « mieux protégés » au Canada

À Montréal, la protection a pris le pas sur le respect de l'architecture d'époque dans certains grands lieux de culte.

La basilique Notre-Dame, construite à l'image de la cathédrale de Paris, a été la proie des flammes en 1978.

Au cours des travaux de réfection et de restauration, il a été décidé d'y installer un système si efficace qu'il s'agit aujourd'hui de l'un des bâtiments « les mieux protégés » au Canada, mentionne Stéphane Corriveau, chef de division aux opérations du Service de sécurité incendie de Montréal (SIM).

Gicleurs à l'intérieur, système pour protéger l'extérieur du bâtiment, système d'alarme « complet » : « Cela a pris cinq ans la reconstruire et la remettre aux normes, et maintenant, c'est vraiment une église qui est très bien protégée », a ajouté M. Corriveau.

Quelques rues plus à l'ouest, la cathédrale Marie-Reine-du-Monde n'a pas encore été mise aux normes de protection incendie; quant à l'oratoire Saint-Joseph, « toute la structure est en béton; la seule chose qui peut brûler, c'est le contenu à l'intérieur ».

« Les chances qu'il y ait un incendie majeur sont mineures », souligne M. Corriveau.

En cas d'incendie à Marie-Reine-du-Monde, les pompiers devront agir rapidement pour éviter le pire, insiste-t-il. « Le défi principal, c'est de localiser l'incendie le plus rapidement possible, [...] c'est un bâtiment de grande envergure. Il y a des rues quand même étroites aux alentours... Il faut aussi protéger nos pompiers, puisque les toits des églises sont combustibles », a fait savoir M. Corriveau.

Vue de la basilique Notre-Dame, alors qu'un piéton passe devant.La basilique Notre-Dame, construite à l'image de la cathédrale de Paris, a été la proie des flammes en 1978. Photo : Radio-Canada / IVANOH DEMERS

Quelles mesures de protection?

Pour éviter le pire, serait-il nécessaire d'installer des gicleurs dans toutes les églises? Pas si vite!, plaide Johanne Picard, chargée de projets au Conseil du patrimoine religieux du Québec (CPRQ).

S'il est vrai que le CPRQ exige, dans le cadre du Programme de restauration du patrimoine culturel à caractère religieux, une preuve de l'installation d'un système de détection incendie fonctionnel et relié à une centrale d'alerte, on ne va pas jusqu'à réclamer l'installation de gicleurs.

On va plutôt jusqu'à affirmer, en fait, que les gicleurs comportent eux aussi leurs inconvénients.

Le problème, avec les gicleurs, c'est qu'ils peuvent limiter les dégâts en termes de destruction par le feu, mais ils causent aussi des dégâts d'eau. Parfois, ils sont déclenchés alors qu'il n'y a même pas d'incendie.

Johanne Picard, chargée de projet au Conseil du patrimoine religieux du Québec

En mêlée de presse à Québec, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, a évoqué une « réflexion à avoir » avec ses collègues du Cabinet sur la question de la protection du patrimoine.

Le plus récent budget de la Coalition avenir Québec comporte une enveloppe de 15 millions de dollars pour la restauration du patrimoine religieux, ainsi que 5 millions pour la conversion des bâtiments à une nouvelle utilisation.

Le gouvernement agira-t-il pour imposer l'installation de gicleurs dans les églises d'ici? « Ce qui est particulier, c'est qu'en France, le patrimoine bâti religieux appartient au gouvernement. Au Québec, chaque édifice est la propriété de partenaires privés, ou encore de fabriques, et ce sont les règles du Code civil qui s'appliquent, y compris en ce qui concerne les assurances », a indiqué Mme Roy.

Valeurs patrimoniales

Aux yeux de Christina Cameron, professeure titulaire à la faculté de l'aménagement de l'Université de Montréal, l'incendie à Paris force un dialogue sur non seulement les risques encourus lors de travaux de rénovation, mais aussi sur la question des « valeurs patrimoniales » et de leur importance lorsque vient le temps de reconstruire ou rénover un bâtiment classé.

« C'est une question très complexe; je dirais qu'ici, à la faculté, nous enseignons aux étudiants la notion des valeurs patrimoniales, et que chaque cas est unique. »

La prise de décision, à propos d'une possible modernisation des systèmes de protection contre les incendies, s'effectue donc au cas par cas.

Il y avait une époque où tout était refait à l'identique, mais ce n'est plus nécessairement le cas. Cela dépend des valeurs patrimoniales.

Christina Cameron, professeure à la faculté de l'aménagement de l'Université de Montréal

« En prenant encore l'exemple de Notre-Dame de Paris... la charpente, qui la voit? Personne ne la voit parce qu'elle est cachée par les voûtes. La prise de décision, qui est complexe, est effectuée de façon multidisciplinaire. J'imagine qu'il y aura beaucoup de débats à propos de Notre-Dame, mais cela dépendra, encore une fois, des valeurs » associées à ce bâtiment quasi millénaire.

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