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chronique

L'incendie à Notre-Dame de Paris génère à son tour un cycle de désinformation

Dans la photo, nous voyons une figure humaine près des flammes. Or, il s'agit d'une statue, selon l'AFP.
Ce tweet affirme à tort qu'un homme était sur le toit de la cathédrale Notre-Dame. Il s'agit d'une statue de la Vierge Marie. Photo: Capture d'écran - Twitter
Jeff Yates

Que ce soit une tuerie, un acte terroriste ou un incendie, comme dans le cas de la cathédrale Notre-Dame de Paris, les événements majeurs sont toujours salis par un flot incessant de faussetés sur les réseaux sociaux. Curieusement, le cycle se répète à chaque désastre et le mensonge suit un cours tristement prévisible. Voici comment se déploie la désinformation.


Étape 1 : début de l'événement et premières bribes d'information

Quelque chose survient. Quoi? On ne le sait pas encore. Mais des internautes commencent à publier des messages sur les réseaux sociaux. Certains téléversent des images et des vidéos. On voit clairement qu'il s'agit d'un événement qui sort de l'ordinaire, mais les détails sont flous.


Étape 2 : début de l'éclipse médiatique

L'émoi se répand sur la Toile. Les médias font quelques vérifications sommaires auprès des autorités. Oui, il se passe véritablement quelque chose d'important. Les premières alertes médiatiques sont lancées, mais encore là, les informations fiables se font rares. On signale tout de même à la population qu'un drame survient.


Étape 3 : vide médiatique et spéculations

Les médias envoient leurs équipes sur le terrain. Il n'y a pas grand-chose à faire, à part filmer la scène et constater les dégâts. Les journalistes tenteront dans les minutes et les heures qui suivent de confirmer plus de détails : le nombre de blessés ou de morts, la nature du désastre (accidentel ou délibéré), l'identité du ou des suspects, s'il y a lieu.

Lorsqu'il s'agit d'une situation active, comme dans le cas de l'incendie de la cathédrale Notre-Dame, les réponses tardent à arriver. C'est normal : les enquêteurs n'ont même pas encore pu mettre les pieds sur les lieux du drame. Les autorités offrent quelques hypothèses aux journalistes, faisant attention de ne pas alimenter la spéculation. Cela peut prendre des heures. Pendant ce temps sévit un vide de l'information.

Puisque les autorités et les journalistes n'ont pas de réponses faciles à offrir, les internautes tentent d'expliquer l'événement.

Leurs hypothèses suivent la plupart du temps des sentiers idéologiques. Bien qu'ils ne soient pas sur les lieux, n'aient pas accès au théâtre du drame, ne possèdent aucune source auprès des services d'urgence et se trouvent souvent à des centaines, voire à des milliers de kilomètres du désastre, ils se permettent d'expliquer exactement ce qui s'est produit.


Étape 4 : les « détectives » du web à la rescousse

Alors que les autorités n'ont toujours pas déterminé exactement ce qui s'est produit, une partie du web s'impatiente. On accuse les médias de cacher la vraie nature du drame.

Une armée de « détectives » se lance alors à la quête de « preuves » qui dévoileront ce que les médias refusent supposément d'admettre. Ils trouveront des images « inexplicables » ou prendront des citations d'experts hors contexte.

Certains d'entre eux publieront de vraies informations qui n'ont rien à voir avec le présent drame et les relaieront, sachant très bien qu'une bonne partie de leur auditoire n'ira pas plus loin. On prendra alors cette information (ancienne, non pertinente) pour renforcer les théories complotistes.

Dans le cas de l'incendie de la cathédrale Notre-Dame, des milliers d'internautes ont partagé un article du quotidien britannique The Telegraph intitulé : « Bombonnes de gaz et documents en arabe retrouvés dans une voiture près de la cathédrale Notre-Dame de Paris ».

Or, l'article en question date de 2016 (Nouvelle fenêtre) et n'a rien à voir avec l'incendie. Peu importe, certains le partagent, n'ayant pas fait la distinction. « Je me demande quelle religion est responsable [de l'incendie] », lance l'internaute plus haut.


Étape 5 : l'erreur journalistique

Les journalistes vivent d'énormes pressions et tentent, tout comme la population, de comprendre la situation.

Quelque part dans la mêlée, un journaliste reprend une information non vérifiée. Puisque cette information semble « confirmer » ce que les « détectives » savaient déjà, ils la croient sans broncher. Même si ces personnes affirment régulièrement que les journalistes mentent et qu'on ne doit pas leur faire confiance, cette information sera considérée comme sacro-sainte.

Peu après le début de l'incendie, le journaliste Christopher Hale, du magazine Time, a affirmé sur Twitter qu'un de ses amis, qui travaille à la cathédrale, lui a dit que le feu était intentionnel. Il a aussitôt précisé qu'il s'agissait d'une information non vérifiée et qu'il s'agissait d'une « rumeur sans substance ». Il a finalement retiré son tweet par la suite, mais il était trop tard. Des captures d'écran du tweet inondent le web, et la meute trouve louche qu'il ait supprimé son message.


Étape 6 : la revanche des « influenceurs »

Les théories conspirationnistes sont bien installées, mais restent tout de même l'oeuvre de quelques illuminés éparpillés sur le web. Vient alors une poignée « d'influenceurs » idéologiques, possédant chacun un large auditoire. Ils affirment qu'ils « se posent seulement des questions », mais propagent en fait des hypothèses qui n'ont aucun fondement.

Le conspirationniste Paul Joseph Watson reprend le tweet de M. Hale. « Les médias affirment que le feu a été causé par des travaux de "rénovation" », affirme-t-il avec sarcasme.

L'ancienne candidate à la mairie de Toronto Faith Goldy, dont le compte Facebook a été supprimé en raison de contenu haineux et qui a été maintes fois associée au suprémacisme blanc, y va d'une série de suppositions. « Semaine sainte, un mois exactement après la tuerie de Christchurch en Nouvelle-Zélande, plusieurs actes de vandalisme recensés dernièrement sur des églises françaises, une attaque du groupe armé État islamique déjoué sur ce même bâtiment... mais ce n'est probablement rien », a-t-elle écrit.

Leurs messages sont partagés des centaines et des milliers de fois.


Étape 7 : préparation de l'auditoire aux explications des autorités

Nous sommes maintenant plusieurs heures après le début du drame. En lisant les premières indications dans les médias, les conspirationnistes sentent que les conclusions ne valideront pas leurs hypothèses. Ils préparent alors leur auditoire en affirmant que « de toute façon, les médias mentiront et tenteront de cacher la vraie histoire ».

La publication affirme que les médias vont tenter de convaincre la population que l'incendie de la cathédrale Notre-Dame était un accident, alors que ce n'est pas le cas.Agrandir l’imageCapture d'écran de la page Facebook de FQS. Photo : Capture d'écran - Facebook

Étape 8 : rejet des conclusions

Cela peut prendre des heures ou même des jours, mais l'enquête aboutira. Ses conclusions seront rapportées par les médias et seront rejetées sur-le-champ par les conspirationnistes.

Si l'enquête conclut que c'était un accident et qu'il n'y avait donc pas de suspect, ils diront que c'est faux. Si l'enquête détermine qu'il y a un suspect, ils diront qu'il y en avait en vérité deux. Si les autorités affirment qu'il s'agit d'un acte isolé, ils affirmeront qu'il a un lien avec un groupe terroriste.

Et ainsi de suite.


La méfiance envers les médias et les autorités monte d'un cran. Il suffit qu'un autre événement majeur ait lieu pour qu'on retourne à l'étape 1.

Il y a toutefois une lueur d'espoir. L'essentiel de ce cirque se déploie sur Twitter, qui est loin d'être le réseau social le plus populaire. De plus, les conspirationnistes ont un poids démesuré sur les réseaux sociaux, faisant partie d'une meute extrêmement mobilisée dont les membres font de la surenchère entre eux.

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