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Le français aboli au Collège Louis-Riel... pendant une journée

Le français à l’école, comme à l’époque de la Loi Thornton
Camille Gris Roy

Imaginez que vous fréquentez une école française et que, du jour au lendemain, le gouvernement décrète que l'anglais sera maintenant la seule langue d'enseignement autorisée dans la province. C'est ce qu'ont vécu, lundi, les élèves du Collège Louis-Riel, à Winnipeg. Dans le cadre d'une simulation, on a recréé l'époque de la Loi Thornton au Manitoba.

C'est la surprise, lundi matin, au Collège Louis-Riel (CLR). Des affiches, placardées partout sur les murs, annoncent aux élèves que le français est maintenant interdit. Avant le début des cours, c'est le God Save the Queen qui résonne dans les haut-parleurs, et des inspecteurs du ministère sont venus s'assurer qu’on n’entend que l'anglais dans les salles de classe.

Tout ça est presque vrai. Le temps d’une journée, les élèves vivent une simulation de l'époque de la loi Thornton qui, en 1916, a aboli le système d'écoles bilingues au Manitoba.

La loi Thornton

Loi scolaire adoptée par le gouvernement libéral de Tobias Crawford Norris en 1916, la loi Thornton (Thornton Act) – du nom du ministre de l'Éducation – supprime les écoles bilingues au Manitoba et abolit, du même coup, l'enseignement en langue française. La loi rend l'instruction primaire en anglais obligatoire pour les enfants de la province.

Pendant plusieurs décennies, des écoles ont toutefois continué de faire vivre la langue française clandestinement. Denis Clément et Raymond Bisson, deux anciens éducateurs qui sont venus jouer les faux inspecteurs lors de la simulation, ont bien connu cette réalité dans leur enfance.

« Nous autres, à Aubigny, à l'École Provencher, il fallait jeter les livres dehors, les cacher et les jeter en dehors de la fenêtre. Le prof changeait de langue d'enseignement aussitôt que l'inspecteur arrivait », indique le premier.

« Moi, quand j'ai commencé l'école, à Dunrea, je ne parlais pas un mot d'anglais, renchérit le second [...]. Et au début de l'année, on apprenait une leçon d'histoire et de géographie, presque par coeur, pour la présenter à l'inspecteur lorsqu'il viendrait, tout en faisant semblant que c'était tout à fait normal de parler cette langue-là et d'apprendre comme ça. Alors, on jouait le jeu. »

Lundi matin, ils ont si bien joué leur rôle au CLR que beaucoup de jeunes de l’école – qui n’étaient pas au courant de l’exercice – y ont cru.

« C'était un peu comme : What the heck, qu'est-ce qui est arrivé? Quand j'ai vu la classe, j'ai vu tous les livres de français partis, et j'étais un peu choqué », raconte Mytro Ladobruk, élève de 8e année.

« Moi, je pensais que c’était vrai. Notre enseignante avait l’air comme si elle allait pleurer parce qu’on allait perdre notre français. J'avais vraiment peur qu'on le perde, ma mère est francophone et j'adore le français », dit pour sa part Mathias Clarke.

« Ça, c'est pourquoi on doit se battre, pour que ça n'arrive pas », ajoute sa camarade Élisabeth Sabourin.

Susciter la discussion

C'est précisément ce type de commentaires et de questionnements que les organisateurs de la journée voulaient provoquer. L'idée est venue des élèves du groupe de leadership JMCA (Jeunes manitobains des communautés associées) et d'une frustration d'entendre trop souvent l'anglais dans les corridors, même dans une école française.

J'entendais toujours des jeunes dire : je veux aller à l'école anglaise, le français c’est inutile. Si tu veux une école en anglais : la voici! Et est-ce que tu aimes vraiment cette réalité?

Magalie Chinchilla Chaput, 12e année, organisatrice de la simulation

Ces jeunes souhaitent que leurs camarades se rappellent les combats qui les ont précédés et comprennent que la langue ne devrait pas être prise pour acquise.

« L’idée, c’est certainement de choquer les élèves pour leur faire penser à leurs habitudes langagières et leur démontrer qu'on devrait avoir une fierté d'avoir le droit et la capacité de parler le français à l'école », souligne Colin Desautels, élève de 12e année.

Trois adolescents, debout, des feuilles en main, discutent dans le couloir.Martina Caceres, Colin Desautels et Magalie Chinchilla Chaput sont parmi le groupe d'élèves qui a organisé la simulation. Photo : Radio-Canada / Ron Boileau

Les « faux inspecteurs » de lundi et leurs complices soulignent aussi l’intérêt de l’exercice. « On retourne en arrière, 75-80 ans, pour s'apercevoir qu'il y avait des choses qu'il était défendu de faire dans les écoles et que les francophones ont parcouru beaucoup de chemin pour en arriver, en 1994, avec une division francophone », rappelle Raymond Bisson.

« On voit que ça a touché plusieurs élèves, plus qu'on pense. Ils sont choqués d'entendre qu'on peut si facilement enlever le droit de l'éducation, et cette langue qu'ils ont apprise à un jeune âge », ajoute, pour sa part, le directeur du CLR, Marc Roy.

« Il faut quand même poser des gestes de temps en temps pour ramener cette histoire-là et la garder vivante », souligne-t-il.

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